MasukGideon Cross Je hurle son prénom dans la rue, je hurle son prénom comme je n'ai jamais hurlé de ma vie, je hurle son prénom en courant vers le café de Monastiraki, je hurle son prénom en bousculant les passants, en renversant une chaise de terrasse, en sentant mon cœur frapper contre mes côtes avec une violence qui me coupe le souffle, et je vois la porte du café ouverte, je vois les vitres intactes mais la porte grande ouverte, je vois les gens qui s'écartent, je vois les visages effrayés, je vois le monde qui s'organise autour de la catastrophe avec cette lenteur insupportable des témoins qui ne comprennent pas encore. J'entre dans le café. Le temps s'arrête. Je vois le sol. Je vois le sang. Je vois le garde du corps au fond, celui qui lisait son journal, allongé sur le côté, une main sur sa jambe, le visage tordu par la douleur, mais
Je regarde la porte. La clé tourne dans la serrure. La porte s'ouvre. Et il entre. Arnaud. Il entre lentement. Il entre comme on entre dans une pièce qu'on possède, comme on entre dans un espace qu'on a conquis, comme on entre dans une chambre dont on a la clé. Il porte un pantalon sombre, une chemise blanche, un gilet noir croisé. Le gilet noir croisé du vernissage. Je le regarde. Je ne dis rien. Il referme la porte derrière lui. Il s'assoit sur le lit de camp. Il me regarde. Il dit, d'une voix basse, presque douce. — Bonsoir, Evelyn. Je le regarde. Je ne réponds pas. Il dit, en souriant légèrement. — Tu ne demandes pas où tu es. Je ne réponds pas. Il dit.
Les heures passent. Je ne pourrais pas dire combien. Le temps est devenu une matière molle, une matière qui s'étire, une matière qui se répète, une matière qui n'a plus de repères. La lumière baisse. La pénombre s'installe. L'ampoule nue au plafond ne s'allume pas. Je reste assise sur le lit de camp, adossée au mur, les jambes repliées, les mains posées sur le ventre, les yeux ouverts dans la pénombre grandissante, et je respire, je respire lentement, je respire comme la sage-femme m'a appris à respirer pour préparer l'accouchement, je respire en comptant dans ma tête, je respire en pensant à chaque cellule de mon corps, je respire en pensant à chaque battement de cœur, je respire en pensant à chaque mouvement du bébé. La porte s'ouvre. Je ne sursaute pas. Je l'entends depuis plusieurs minutes. J'entends des pas dans le coul
Je fais le tour de la pièce. Je compte mes pas. Quatre mètres sur cinq. Je m'approche de la fenêtre haute. Elle est trop haute pour que je puisse l'atteindre sans monter sur quelque chose. Je déplace la chaise. Je monte dessus. Je pose les mains sur le rebord de la fenêtre. La fenêtre est étroite, trop étroite pour qu'un corps y passe, même un corps de femme, même un corps de femme enceinte, et elle est fermée par un vieux châssis en fer, rouillé par endroits, avec des carreaux sales qui laissent à peine voir l'extérieur. Je regarde à travers la vitre sale. Je vois des collines. Des collines arides, des collines de l'Attique, des collines qui s'étendent à perte de vue, des collines couvertes de broussailles et de pierres, des collines qui ne montrent aucune route, aucun chemin, aucune habitation, aucune trace de vi
Evelyn Harper Je reprends conscience par vagues, sans ouvrir les yeux d'abord, sans bouger, sans comprendre où je suis, et mon premier signal, avant même la vue, avant même l'ouïe, avant même la douleur, c'est l'odeur, une odeur de pierre humide, une odeur de poussière ancienne, une odeur de bois moisi et de fer oxydé, une odeur qui n'a rien à voir avec le café de Monastiraki, rien à voir avec la voiture de Gideon, rien à voir avec la maison de Sounion, rien à voir avec aucun des lieux que je fréquente depuis des mois, rien à voir avec aucun espace dessiné, aménagé, entretenu, rien à voir avec la ville, rien à voir avec la mer, rien à voir avec le temple, et cette odeur est une géographie à elle seule, cette odeur est une maison isolée dans les collines, cette odeur est une pièce fermée depuis longtemps, cette odeur est une pierre qui n'a pas respiré depuis des années. J'ouvre les yeux. Je ne le fais pas d'un coup, je le f
Puis, en une fraction de seconde, je vois quelque chose que mon cerveau met plus d’une seconde à traiter.Je vois la femme du binôme de couverture, celle qui se trouvait à cinquante mètres dans l’autre café, se lever précipitamment et sortir en courant.Je vois deux silhouettes traverser la rue dans l’angle mort de la baie vitrée du café où je suis.Je vois le patron, derrière son comptoir, changer de posture.Le garde du corps au fond s’est déjà levé.La femme au comptoir a sorti quelque chose de sa veste.Ils convergent vers la porte principale.Je me lève.Je fais exactement ce que Gideon m’a dit.Je passe mon sac sur l’épaule.Je marche vers la porte principale.Je ne cherche pas à comprendre.Je cherche à sortir.C’est à cet instant précis que la porte principale s’ouvre à la volée.Deux hommes entrent.Ils ne sont pas grands. Ils ne s







