Se connecterLe président hoche la tête. Il pose une deuxième question. — Monsieur Delcourt, souhaitez-vous ajouter quelque chose. Je respire. Je regarde Maître Stavros. Il me regarde intensément. Il me dit, sans un mot, ne dérive pas. Je détourne les yeux. Je regarde la salle. Je regarde la deuxième rangée. Je regarde Evelyn. Je croise son regard. C’est la première fois depuis des mois. Elle ne baisse pas les yeux. Elle ne me sourit pas. Elle ne me méprise pas. Elle me regarde comme on regarde une personne dont on a fini de s’occuper. Ce n’est pas hostile. Ce n’est pas amical. C’est neutre. C’est propre.
Arnaud Delcourt Le procès a lieu six semaines plus tard. Il se tient à Athènes, dans une salle plus grande que celle qui aurait été prévue initialement, en raison du nombre de journalistes accrédités. Il y a, dans la salle, environ cent vingt personnes en public, cinquante journalistes en zone dédiée, quatre caméras autorisées à filmer certaines séquences officielles, deux dessinateurs de presse chargés de saisir les instants où les caméras ne peuvent pas entrer. Je suis assis dans le box, entre deux gendarmes. Je porte le costume gris foncé que Maître Stavros m’a fait acheter pour l’occasion. Chemise blanche fermée. Cravate marine. Chaussures noires cirées la veille au soir dans le studio d’Exarchia. Je me suis rasé de près. Je me suis coupé les cheveux la semaine dernière chez un coiffeur d’un quartier populaire, un homme qui ne me connaissait pas et qui m’
Vers seize heures, je me lève. Je vais chercher le petit meuble en pin qui sert d’étagère dans le couloir. J’en sors une boîte à chaussures. À l’intérieur, il y a un carnet, une pochette d’enveloppes vides, quelques stylos, un cachet en caoutchouc de l’université, une petite paire de ciseaux. Je pose le tout sur la table de la cuisine. Je m’assois. Je prends le carnet. Je l’ouvre. Il est neuf. Je l’avais acheté il y a des mois, à la papeterie du coin, pour prendre des notes sur la grossesse. Je n’avais jamais commencé. Aujourd’hui, je vais commencer autre chose. Sur la première page, à l’encre bleue, j’écris. Cahier pour Alexandros. Je regarde ces mots. Ils me font pleurer. Je pleure calmement, sans bruit. Je pleure
Je ne veux pas y croire. Je ne veux pas y croire, non parce que ce serait mauvais pour moi juridiquement. Je m’en moque, juridiquement. Ce serait mauvais pour moi humainement. Un enfant. Un enfant avec un autre homme. Un enfant qu’elle a refusé de m’imposer, il y a des années, quand je le lui avais interdit sans le lui interdire. Un enfant qui va porter le nom de Cross. Cross. Le mot me traverse comme une lame. Je ferme le carnet. Je pose la tête entre les mains. Je reste ainsi longtemps, à la terrasse du deuxième café, sur la petite place de Kolonaki. Le serveur me regarde. Il ne me connaît pas. Il pense probablement que je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle au téléphone. Il pense bien. Sauf que la nouvelle, j
Je pense au fait qu’il va, dans les heures qui viennent, apprendre que j’ai témoigné. Que je n’ai pas simplement quitté l’appartement. Que je n’ai pas simplement vendu une conversation à Gideon. J’ai signé, dans un bureau, devant un juge, en présence d’une procureure et d’un greffier, une déposition officielle qui rendra son procès beaucoup plus lourd. Il va me haïr. Il va, dans son studio d’Exarchia, ou ailleurs si l’on m’a déjà tuyautée sur ses déplacements, entrer dans une phase que je ne peux pas prévoir précisément mais dont je devine la couleur. Je ne peux plus le protéger. Il ne peut plus me protéger. Nous sommes deux personnes qui, ayant partagé un lit et un enfant, se retrouvent dos à dos, séparés par une procédure qui va les broyer chacune de son côté. C’est cela, la trahison. Ce n’est p
Je décris les circuits. Les sociétés écran. Les fournisseurs fictifs. Les commissions détournées. Les comptes à Chypre. Les intermédiaires en Bulgarie. Les faux contrats. Les factures gonflées. Les mécanismes précis. Je donne des noms. Je donne des dates. Je donne des montants. Je donne des documents que j’ai apportés dans un dossier bleu, préparés avec mon avocate, tous datés, tous authentifiables. Je décris ma part. Je ne minimise pas. Je ne l’exagère pas non plus. Je dis, j’ai signé ceci en juin. J’ai validé cela en octobre. J’ai été présente à cette réunion. J’ai su ceci à partir de tel mois. J’ai su cela à partir de tel autre. J’ai fermé les yeux sur telle opération à partir de telle date. Je ne cherche pas à me faire passer pour une femme innocente. Je cherche à décrire une femme complice, mais lucide, qui a compris trop tard et qui, aujourd’hui, choisit la clarté.







