MasukHugo Je tourne mon attention vers le carton de rapports que Lenoir a fait parvenir. Les préparatifs de Nora pour la réception caritative avancent. Elle a choisi un traiteur sobre, un thème épuré, elle suit les procédures à la lettre. Rien d'original. Rien de personnel. Elle joue la sécurité. Elle a peur. Peur de l'échec, peur de trop réussir aussi. Elle marche sur la corde raide que j'ai tendue.Il est temps de donner une petite secousse.J'envoie un message à Lenoir :« Pour la réception caritative, ajoutez à la liste d'invités le nom de Gabriel Stern. Sans en informer Mlle Nora. Faites-le passer pour une initiative du comité artistique. »Stern. Un jeune prodige de la finance avec des velléités de collectionneur, notoirement instable, charmeur et dangereux. Un élément imprévisible. Un test pour la froideur de Nora.Maintenant, pour l'élément ici présent.Je frappe à la porte de communication. Quelques secondes plus tard, elle s'ouvre. Elle est en tailleur, la soie noire épousant pa
NoraShanghai nous avale d'un seul coup.Le contraste est vertigineux. Un instant, nous étions dans le silence feutré du jet, et l'instant d'après, nous sommes happés par le bruit, la chaleur humide et dense, la foule, les lumières aveuglantes même en plein jour. L'aéroport est une cité à lui seul, un flux ininterrompu de corps pressés, d'écrans géants, de voix amplifiées dans une langue qui martèle mon cerveau déjà saturé.Je reste un pas derrière Hugo, ma valise à la main, les dossiers serrés contre moi comme un bouclier. Il avance d'un pas égal, comme s'il traversait le hall désert de sa propre société. Rien ne semble l'atteindre : ni la foule, ni la cacophonie, ni l'air chargé d'une énergie presque agressive. Un homme en costume sombre nous attend derrière la barrière, s'inclinant légèrement.— Monsieur Hugo. Bienvenue. La voiture vous attend.Nous le suivons à travers un labyrinthe de couloirs réservés, jusqu'à une sortie où une berline noire et silencieuse, aux vitres teintées,
NoraL'aube est un bleu métallique, froid, qui ne promet rien. La voiture silencieuse fend les rues encore endormies. Je suis assise à l'arrière, ma valise "pratique et légère" à mes côtés, comme un compagnon de misère. J'ai dormi par à-coups, hantée par le message fantôme et par l'image de son regard quand il a dit "Asie". Maintenant, l'adrénaline crue, celle du condamné qu'on mène à l'échafaud ou de l'explorateur face à un continent inconnu, me tient droite et raide.L'aérodrome privé. Pas de foule, pas de files d'attente. Juste une piste, un jet blanc et argent immaculé qui semble dormir, et une silhouette sombre près de la passerelle. Hugo. Il est déjà là, tourné vers l'avion, parlant avec le pilote. Même à cette heure, il est impeccable, comme s'il venait de sortir d'une séance photo plutôt que de son lit. L'idée qu'il dorme, qu'il ait un lit, un moment de vulnérabilité, semble totalement incongrue.La voiture s'arrête. Le chauffeur sort pour prendre ma valise. Je descends. L'air
ÉlodieLe silence de l'appartement est devenu une présence tangible. Il pèse sur les meubles luisants, étouffe le claquement sec de mes talons sur le marbre. Hugo a raccroché, et ses derniers mots continuent de percer l'air comme des échardes de glace. "Ta réception d'automne doit être impeccable. C'est celle qui compte."Celle qui compte. Sous-entendu : l'autre, la caritative, celle qu'il a offerte en pâture à cette fille, ne compte pas. Ou pire, ne compte que comme un test, un spectacle dont je suis exclue. Il m'a reléguée. Replacée dans le rôle de l'épouse décorative, affairée aux futilités domestiques, pendant que l'autre endosse un rôle public, professionnel, visible.Une fureur froide, si dense qu'elle en devient nausée, monte en moi. Ce n'est pas de la jalousie. C'est de l'humiliation. Une mise à l'écart calculée. Il veut me punir. Pour ma visite aux parents de Nora ? Pour avoir tenté de jouer un mouvement hors de son échiquier ? Il a senti la faille, l'imperceptible désobéissa
NoraLe sol se dérobe. Littéralement. Le parquet luisant sous mes pieds semble se transformer en sable mouvant, aspirant toute la stabilité factice que j’avais patiemment construite jour après jour. Dix jours. Asie. La réception caritative. Sous les feux de la rampe, sous son regard à lui.Ses mots résonnent encore, ciselés comme des lames. « Laissez tomber le sourire de circonstance. Là-bas, sous la pression, il ne tiendra pas. Je préfère la réalité. Même si elle tremble. »Il veut me voir trembler. Il veut la fissure. Il a organisé ce cirque infernal pour cela. M’envoyer à l’autre bout du monde, m’enlever tout repère, puis me jeter dans l’arène mondaine ici même avant même mon départ. Une double épreuve. Une double exposition.La panique est un acide qui remonte dans ma gorge. Je la force à redescendre, la transformant en un froid acier dans ma colonne vertébrale. Non. Il ne m’aura pas comme ça. Il veut une réaction ? Il l’aura. Mais pas celle qu’il espère.Je plante mes ongles dans
HugoElle croit jouer à cache-cache dans les règles de ma cour. Elle s'imagine stratégiste, déplaçant ses pions avec une prudence de débutante. Ma mère m’a appelé ce matin, d’une voix doucereuse chargée d’aiguilles. « Ta fiancée est inquiète, Hugo. Elle a rendu visite à tes… beaux-parents. » Elle a marqué une pause, laissant le mot « beaux-parents » alourdir la ligne. « Une femme inquiète est une femme imprévisible. Et l’imprévu, dans notre monde, est un luxe que peu peuvent se permettre. »Le message était clair. Élodie franchit les lignes du protocole familial. Elle cherche des renforts. Elle met en péril l’harmonie des apparences. C’est un défi, certes minuscule, mais un défi quand même. Et tout défi mérite une réponse calibrée.Nora, de son côté, poursuit son petit théâtre de soumission excessive. Elle présente ses rapports avec une courbure de la nuque si parfaite qu’elle en devient une insulte. Elle a analysé les dossiers des dîners d’Élodie avec l’application d’une élève studie







