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Chapitre 5 — Le vertige des lignes 

Penulis: L'invincible
last update Terakhir Diperbarui: 2025-06-29 23:23:25

Hugo

Je suis resté debout plusieurs minutes après son départ.

La porte refermée.

L’odeur de son parfum encore suspendue dans l’air.

Presque acide.

Comme un défi.

Elle avait laissé quelque chose derrière elle. Invisible. Une empreinte. Une vibration.

Comme si elle s’était insérée dans les fibres mêmes du bureau, de la moquette, de mon souffle.

Comme si la pièce lui appartenait maintenant un peu plus que moi.

Je me suis assis lentement. Le cuir du fauteuil a gémi sous mon poids.

J’ai posé mes mains à plat sur le bureau, comme pour m’ancrer dans quelque chose de tangible.

Mais tout semblait flou. Lointain. Instable.

Le bois sous mes paumes était tiède, presque humide, comme s’il avait conservé le contact de ses doigts.

Ou peut-être est-ce moi qui délirais déjà.

Je revois ses gestes.

Ses doigts qui effleuraient la couverture du livre avec cette lenteur trop mesurée pour être innocente.

Ses ongles courts, nets, mais féminins.

La façon dont elle croisait et décroisait les jambes, comme si elle cherchait la pose la plus désinvolte — tout en sachant qu’aucune ne l’était vraiment.

Cette manière de me regarder sans me regarder.

De me chercher du coin de l’œil.

De me jauger.

De me tendre un piège sans que je sache encore s’il est destiné à me faire tomber…

ou à me délivrer.

Elle sait ce qu’elle fait.

Et je suis en train de perdre la main.

Mon regard glisse vers le fauteuil qu’elle occupait. Vide.

Mais pas inerte.

Je peux encore dessiner les contours de sa silhouette dans le creux du dossier.

Je vois sa cuisse découvrir un peu trop, son genou s’agiter doucement, ses cheveux tombant sur l’épaule.

Je sens la tension dans mes reins, dans ma nuque, dans ma mâchoire.

Tout est resté là. Gravé. À vif.

Je me lève brusquement.

Un besoin d’échapper.

À elle.

À moi.

Je passe une main sur mon visage, puis sur ma nuque. Mon cou est brûlant.

J’ai besoin d’air.

D’un dehors.

D’un espace où elle n’existe pas.

Mais il n’y en a plus.

Elle a franchi une ligne.

Ou c’est moi.

Je rentre chez moi à pied, malgré la nuit.

Je traverse les rues d’un pas rapide, les mains enfoncées dans mes poches, les épaules rentrées.

Je croise des visages, j’entends des voix, des musiques qui s’échappent des bars, les klaxons, le froissement des vies autour de moi — mais rien ne m’atteint.

Tout me ramène à elle.

À ce qu’elle a dit.

À ce qu’elle a tu.

À ce qu’elle a laissé dans son sillage.

 « Le frisson n’est-il pas déjà une forme de consentement ? »

Cette phrase me hante.

Pas pour ce qu’elle dit.

Pour ce qu’elle déclenche.

Je monte les marches de mon immeuble deux à deux. Je n’attends pas l’ascenseur.

Il me faudrait trop de silence. Trop de temps pour penser.

Je referme la porte de mon appartement sans allumer la lumière.

J’ai besoin d’ombre. De silence. De ne plus me voir.

Je jette ma veste sur le canapé. Défait mon col.

Mon souffle est court.

J’ai chaud.

Mais c’est une chaleur mauvaise.

Celle de la lutte.

Celle du feu sous la peau.

Celle de l’envie qu’on ne veut pas nommer.

Je me sers un verre d’eau.

Je le bois d’un trait. Puis un second.

Mais rien ne passe.

Je m’assieds.

J’ouvre mon ordinateur.

Par réflexe. Ou par faiblesse.

Dossier : Étudiants / Nora M.

Ses premiers textes.

Ses notes.

Sa photo d’inscription.

Sérieuse. Neutre. Trop sage.

Mais aujourd’hui, ce visage ne m’appartient plus.

Il ment.

Il masque.

Il dissimule une version d’elle que je ne maîtrise pas.

Une version qu’elle me livre par fragments juste assez pour me désarmer.

Maintenant, je sais.

Ou je devine.

Et c’est pire.

Je clique sur l’un de ses essais. Le dernier.

« La faille dans le regard ».

Le titre me claque au visage.

Je n’avais pas vu.

Pas voulu voir.

Je lis. Chaque phrase semble réécrite pour moi.

Pour ce moment. Pour cette chute.

 « Il suffit parfois d’un regard pour qu’une autorité s’effondre. Pas parce qu’elle est faible. Mais parce qu’elle désire. Et qu’elle croit que personne ne l’a vu. »

Je ferme l’ordinateur.

Je suis en train de basculer. Lentement.

Mais sûrement.

Je ne dors pas cette nuit-là.

Je me tourne. Je me redresse. Je me lève.

Je fais les cent pas dans l’appartement, pieds nus sur le parquet glacé.

Je ressens tout. Trop.

Chaque nerf est à vif.

Je me dis que je devrais la convoquer officiellement. Mettre les choses au clair.

Tracer une ligne. Ferme.

Professionnelle.

Distante.

Mais je sais déjà que je ne le ferai pas.

Parce qu’au fond, ce n’est pas elle que je redoute.

C’est ce qu’elle révèle.

Ce qu’elle fracture.

Ce qu’elle réveille.

Cette part de moi que j’avais rangée dans une boîte fermée à double tour.

La boîte tremble.

Et j’écoute les secousses, fasciné.

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