LOGINSÉLIA
Deux jours , ou peut-être trois.
Ici, le temps n’existe plus vraiment.
La pierre suinte une humidité tenace, l’air est lourd, chargé de l’odeur âcre de la moisissure. Parfois, une torche s’éteint dans un souffle, puis une autre se rallume au gré des passages des gardes, tous muets, tous distants. Depuis l’interrogatoire, aucun bruit familier. Aucun signe. Pas même un murmure.
Je devrais me réjouir de ce silence, mais il est pire que les cris.
Il déchaîne mes pensées, il fait resurgir tout ce que j’essaie de refouler.
Et mes pensées reviennent toujours à lui.
Je revois son regard, sombre et tendu, ce moment suspendu où il aurait pu céder… où il a préféré reculer. Pas avant que je ne sente sa respiration se suspendre, son corps presque trahir la maîtrise qu’il s’impose. Pas avant que mes doigts effleurent cette ceinture qui nous séparait la frontière entre son pouvoir et ma victoire.
Il a voulu me repousser, mais j’ai senti le doute , je creuserai cet élément , ce désir que j'ai vu dans son regard .
Le bruit soudain d’un verrou qui tourne me tire de ma torpeur.
Trois hommes entrent, leurs pas mesurés. Des gardes, mais différents. Aucun n’empoigne ses armes. Aucun ne fait grincer les chaînes.
L’un d’eux, plus âgé, avance vers moi avec une lenteur posée, une voix basse qui ne manque pas de respect :
— Par ordre de Sa Majesté, vous quittez la cellule immédiatement.
Je reste assise, le souffle contenu.
— Et pour aller où ?
— Vous serez conduite dans les appartements réservés… à la favorite du roi.
Favorite ! Le mot roule dans mon esprit, lourd d’un éclat insidieux.
Bijou trop précieux pour être vrai, ou lame fine, si bien polie qu’on ne sent pas venir la coupure.
Je me redresse lentement, une question suspendue dans l’air.
— Quoi ? Mais ce n'est pas possible ?
Un sourire froid fend la barbe poivre et sel de l’homme.
— Oh que si !
Je le fixe, puis tends les mains.
— Pas de chaînes ?
Il hoche la tête.
— Ordre du roi. À partir de maintenant, vous devez être traitée avec respect.
Respect !
Un mot qui sonne creux, qu’ils prononcent avec la bouche mais qui ne descend jamais jusqu’au cœur.
Ils m’escortent hors de la cellule.
Le couloir des geôles me paraît plus étroit, comme si la pierre elle-même voulait se refermer sur moi. Mais bientôt, l’air change.
Il devient tiède, parfumé d’encens et de cire chaude.
Les torches ont cédé la place aux chandeliers d’argent, dont les flammes vacillent doucement sous l’effet d’un souffle invisible.
Les murs de pierre nue se parent de tentures rouges et or, lourdes et chatoyantes, que le moindre froissement fait vibrer.
Nous montons un escalier en colimaçon aux marches usées, chaque pas résonnant dans le silence feutré.
Je sens le poids de cette ascension, aussi bien celui des étages que celui du destin qui m’attend là-haut.
Je suis consciente que je quitte la prison, mais pas la captivité.
À l’étage, deux servantes m’attendent.
Elles se tiennent droites, mains jointes, regard baissé, la posture parfaite des servantes de cour.
— Mademoiselle, annonce l’une d’une voix douce mais ferme. Par ordre de Sa Majesté, vous logerez désormais dans les appartements de l’aile Est. Vous y trouverez tout le confort… et les obligations… de votre nouvelle fonction.
Obligations !
Le mot glisse sur mes lèvres comme un avertissement glacé.
Elles m’entraînent dans un corridor richement tapissé, aux fenêtres grandes ouvertes sur des jardins que je n’avais jamais vus.
Les fleurs exotiques s’inclinent sous la brise du soir, et, plus loin, l’océan brille, coupant l’horizon d’une lame scintillante sous la lune.
Un instant, l’envie de fuir me traverse, furieuse, désespérée.
Mais un instant seulement.
Les portes de mes nouveaux quartiers s’ouvrent devant moi.
Un autre monde.
Des tentures de soie rouge sang, un lit à baldaquin recouvert d’une montagne de coussins brodés d’or, une table basse chargée de fruits mûrs et de flacons aux liquides ambrés.
Un parfum subtil flotte dans l’air, comme une caresse invisible, douce mais insistante.
Tout ici est pensé pour flatter les sens, pour adoucir les chaînes invisibles.
Tout est fait pour faire oublier la cage.
— Sa Majesté viendra peut-être ce soir, murmure une servante. Ou demain. Il décidera.
Elles me laissent seule.
Je m’avance vers un miroir ovale, son cadre sculpté d’or et d’ivoire.
La lumière des chandeliers accroche mes traits fatigués, les ombres encore marquées par la prison.
Mais mes yeux brillent plus fort qu’avant.
Pas de peur. Pas encore.
Plutôt une vigilance électrique, celle d’un joueur qui sait que la partie vient de commencer.
Un bruit léger, puis la porte s’ouvre sur une servante portant un plateau.
Sur celui-ci, un bol de soupe fumante, des morceaux de pain croustillant et un petit flacon de vin rouge.
Elle dépose le plateau avec précaution, comme si la moindre erreur pouvait me coûter cher.
— Voici de quoi reprendre des forces, mademoiselle.
Sa voix est douce, presque maternelle, mais ses yeux trahissent la consigne. Pas de faiblesses.
Je goûte la soupe, la chaleur du bouillon glissant dans ma gorge.
Le pain est frais, presque trop tendre pour un prisonnier.
Et le vin, léger, titille mes lèvres d’une promesse amère.
Les servantes s’éclipsent, me laissant à ce luxe étrange, à cette douceur presque insupportable.
Je suis lavée, vêtue d’une robe de lin propre, légère et fluide, dont le tissu effleure ma peau comme une caresse.
Chaque geste, chaque soin, semble pensé pour me rappeler que je suis désormais à la fois un trésor… et une captive.
Je ferme les yeux, laissant le silence m’envahir.
Les chaînes sont dorées, oui. Mais elles restent des chaînes.
Et je les briserai et je le façonnerais comme je peux .
SÉLIAL’été d’Asterin est une tiédeur dorée, un air lourd du parfum des roses et du chèvrefeuille. Il s’étire, paresseux, sur le château de pierre blonde. En moi, l’été a aussi pris racine : une chaleur dense, un poids de vie à son paroxysme. Je marche moins, je flotte davantage, une nef lente et lourde sur une mer calme. Lucian est mon ancre et mon gouvernail. Il dort peu, ses nuits rôdant entre mes insomnies et les missives du royaume qu’il gère avec une sérénité retrouvée. Ses mains, quand elles se posent sur le dôme tendu de mon ventre, sont à la fois révérencieuses et revendicatrices. Il parle à son fils, des histoires de batailles et de lois, des noms des étoiles visibles depuis les remparts. L’enfant répond par des coups de pieds vigoureux, comme un petit guerrier impatient.La fête n’était qu’un prélude. Un éclat joyeux avant le véritable commencement.Les premières douleurs arrivent à l’aube, alors qu’une lueur laiteuse commence à peine à bleuter les vitres hautes. Une contra
LUCIANLe jour J arrive. La ville, depuis l'aube, n'est qu'une clameur joyeuse. Les fontaines coulent effectivement avec un vin léger et épicé. Des musiciens jouent à chaque carrefour. L'odeur des viandes rôties embaume l'air.Quand le soir tombe, le château est un bijou lumineux. Des milliers de bougies brillent aux fenêtres, sur les remparts. La Grande Salle est méconnaissable. Des guirlandes de fleurs fraîches courent le long des colonnes. Une myriade de lanternes de papier coloré flottent près du plafond voûté, donnant l'impression d'une forêt enchantée. Les tables croulent sous l'or, l'argent, et des mets si nombreux et variés qu'ils semblent un rêve.La cour est assemblée. Les regards sont tendus vers l'entrée de la galerie. L'anticipation est palpable. Ils ont entendu les rumeurs. La Reine fantôme. Son retour miraculeux. Sa grossesse. Ils attendent de voir la femme qui a fait sortir le Roi de sa tombe vivante.Les trompettes sonnent. Un silence de cathédrale s'abat.Et elle ent
LUCIANLa paix de l'aube, celle que nous avons volée dans les bras l'un de l'autre, est fragile comme une bulle de savon. Mais elle est réelle. Je la sens dans le poids de son corps endormi contre le mien, dans le rythme paisible de sa respiration. Elle ne s'est pas évaporée. Elle est là. Ancrée. À moi.Et cette certitude, nouvelle et encore tremblante, allume en moi une flamme d'un autre ordre. Ce n'est plus la braise rougeoyante de la folie ou la flamme bleue du désespoir. C'est un feu de joie. Primitif, sauvage, triomphal.Elle est revenue. Ma reine est revenue. Et elle porte le futur du royaume dans son ventre.Le monde doit le savoir. Non pas en chuchotements, en rumeurs étouffées. Il doit le voir, le célébrer, s'en émerveiller. Il doit être témoin de la grandeur de notre amour, de notre victoire contre l'impossible. La douleur, les ombres, le prix terrible… ils existent. Ils existeront toujours, tapis dans un coin de mon âme. Mais aujourd'hui, pour la première fois, je veux célé
SÉLIAIl se penche alors, et sa bouche remplace ses doigts. Son baiser sur mon ventre est doux, un hommage. Puis il remonte, et quand sa bouche se referme sur mon sein, le choc est électrique. Une vague de plaisir si intense, si directement liée à la vie qui grandit en moi, me submerge. Je crie, un son étouffé, mes doigts s’enfonçant dans ses cheveux noirs.Il prend son temps. Un temps infini. Comme s’il voulait mémoriser à nouveau chaque réaction, chaque frisson, chaque soupir. Sa bouche, ses mains, explorent, réclament, donnent. Il n’y a pas de hâte, seulement une urgence profonde, une nécessité de réaffirmer chaque parcelle de notre union. Je suis submergée, non seulement par le plaisir, mais par l’émotion. La preuve tangible, dans chaque caresse, qu’il m’a vraiment cherchée, vraiment retrouvée. Que je ne rêve pas.Quand sa main glisse entre mes cuisses, je suis trempée, offerte, archi-prête pour lui. Il le sent, et un rictus de satisfaction sauvage traverse son visage.— Tu vois ?
SÉLIALe sommeil a été un puits sans fond, un retour aux ténèbres bienfaisantes après la déchirure lumineuse et violente du passage. Quand je m’éveille, ce n’est pas à la panique du dépaysement, mais à une sensation de plénitude étouffée. Le poids des couvertures de laine, l’odeur de cire d’abeille et de pierre ancienne, le silence massif du château… Ce sont les détails d’une mémoire profonde, d’un corps qui se souvient.Et puis, il y a lui.Il est assis dans le fauteuil, près du lit. Il ne dort pas. Il me regarde. Son regard n’est plus celui du roi déchu, du chasseur de fantômes aux yeux fiévreux. C’est un regard d’une intensité paisible, d’une attention absolue, comme s’il buvait ma simple existence pour étancher une soif de quatre mois. Il y a des cernes violacés sous ses yeux, une tension dans sa mâchoire qui parle de nuits sans sommeil, de veilles impitoyables. Mais il y a aussi une lumière. Une lumière que je croyais éteinte à jamais.— Tu m’as regardée dormir, je murmure, ma vo
LilaQuand la sonnette retentit, mon cœur fait un bond. J’ouvre. Marianne est là, le visage pâle, les yeux déjà rougis. Elle n’a pas besoin de mots. Elle voit le vide dans mes yeux, la solennité de mon attitude.— Elle est… repartie, n’est-ce pas ? murmure-t-elle en entrant.Je hoche la tête, incapable de parler sur le moment. Je la guide vers la chambre. Elle entre, son regard faisant le même parcours que le mien plus tôt. Elle voit le lit vide, le pull, la lettre.Un gémissement étouffé sort de ses lèvres. Elle porte une main à sa bouche. Je lui tends la lettre.— Elle a laissé ça. Pour toi aussi.Elle prend la feuille d’une main tremblante. Elle la lit, debout au milieu de la pièce, les épaules voûtées. Je la vois lire, relire, ses doigts caressant l’écriture de sa fille. Les larmes coulent librement sur ses joues, silencieuses.Quand elle a fini, elle lève les yeux vers moi. Et dans son regard, je vois le même mélange déchirant que celui qui m’habite : la douleur d’une séparation