LOGINÉlianor
La salle de réunion est immense, baignée d'une lumière froide qui filtre à travers les baies vitrées. Autour de la table en verre, douze personnes m'attendent. Les dirigeants des principales entreprises de la ville. Mes concurrents, mes partenaires, mes obligés. Des hommes et des femmes en costume, au regard calculateur, aux sourire de circonstance.
J'entre.
Tout le monde se lève.
—
Sabrina pleure, elle pleure toutes les larmes qu'elle n'a pas pleurées, toutes les larmes qu'elle a retenues, toutes les larmes qu'elle a gardées pour elle, pour ses peurs, ses doutes, ses colères, ses vengeances, ses mensonges, ses secrets, ses crimes, et elle me regarde, elle me regarde avec ses yeux qui sont les siens, qui sont ceux de Liora, qui sont ceux de cette famille brisée, déchirée, détruite, et elle me dit, d'une voix qui n'est plus qu'un souffle, d'une voix qui vient de quelque part en elle qu'elle n'avait jamais exploré, une voix d'enfant, une voix qui a peur, une voix qui a mal, une voix qui espère, une voix qui croit, une voix qui aime, une voix qui dit "je suis désolée, je suis tellement désolée, je n'aurais pas dû, je n'aurais pas fait, je n'aurais pas pris, je n'aurais pas volé, je n'aurais pas gardé, je n'aurais pas détruit, je n'aurais pas anéanti, je n'aurais pas effacé, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai voulu faire, tout ce que j'aurais fait, s
ÉlianorJe la regarde, je la regarde à travers la vitre, je la regarde avec ses cheveux gris, ses yeux cernés, ses mains qui tremblent, sa bouche qui s'ouvre, se ferme, s'ouvre, se ferme, comme un poisson hors de l'eau, comme quelqu'un qui cherche de l'air, de la vie, de l'espoir, et qui ne trouve rien, rien que la peur, la terreur, la panique, tout ce qu'on ressent quand on va dire la vérité, la vérité qu'on a cachée, fuie, oubliée, pendant vingt-quatre ans, pendant toute une vie, pendant toute une existence, et qui est là, maintenant, devant elle, devant moi, devant nous, qui attend, qui espère, qui craint, qui redoute, qui souhaite, qui veut sortir, se libérer, se dire, se vivre, enfin, après toutes ces années, après tous ces mensonges, après toutes ces peurs, après toutes ces fuites, enfin, enfin, enfin.— Je ne suis pas ta mère, dit-elle d'une voix qui n'est plus qu'un souffle, d'une voix qui vient de quelque part en elle qu'elle n'avait jamais explo
La gardienne me regarde, elle me regarde longtemps, très longtemps, avec ses yeux qui ont vu des milliers de détenues, des milliers de mensonges, des milliers de vérités, des milliers de regrets, des milliers de remords, des milliers de pardons, des milliers de réconciliations, des milliers de ruptures, des milliers de vies, des milliers de morts, et elle hoche la tête, elle me dit qu'elle va faire ce qu'elle peut, qu'elle va demander, qu'elle va essayer, qu'elle va voir, qu'elle va organiser une visite, une rencontre, une conversation, entre moi et Élianor, entre la mère et la fille, entre celle qui a volé et celle qui a été volée, entre celle qui a menti et celle qui a été trompée, entre celle qui a haï et celle qui a été haïe, entre celle qui a aimé à sa façon et celle qui a été aimée à sa façon, une façon qui n'était pas l'amour, qui n'a jamais été l'amour, qui était autre chose, quelque chose que je n'arrive pas à nommer, quelque chose qui ressemble à de la peur, à de
Sabrina La cellule est toujours aussi froide, aussi grise, aussi vide, avec ses murs qui semblent se rapprocher chaque jour un peu plus, son lit qui semble devenir plus dur, sa fenêtre grillagée qui laisse passer un peu de lumière, un peu de ciel, un peu de vie, un peu d'espoir, mais pas assez, jamais assez, pour quelqu'un qui a tout perdu, tout donné, tout sacrifié, tout vendu, tout trahi, tout abandonné, tout laissé, tout oublié, tout, tout, tout. Mais aujourd'hui, quelque chose est différent, quelque chose a changé, quelque chose s'est brisé, quelque chose a craqué, à l'intérieur, dans ce lieu secret où je cachais ce que je ressentais, ce que je pensais, ce que j'étais, ce que je voulais, ce que j'espérais, ce que je craignais, ce que je redoutais, ce que je souhaitais, tout ce qu'on peut cacher, garder, protéger, défendre, aimer, haïr, détruire, anéantir, effacer, oublier, quand on a vingt-quatre ans de mensonges, de secrets, de crimes, dans le cœu
Je la remercie, je raccroche, je reste là, assise dans mon bureau, à regarder par la fenêtre la ville qui s'étend sous mes yeux, ma ville, mon empire, mon royaume de verre et d'acier, quatre-vingt-onze pour cent de ses entreprises, des milliers d'emplois, des millions d'euros, tout ça pour en arriver là, pour que Marc soit arrêté, pour que Sabrina soit en prison, pour que Viviane soit retrouvée, pour que mon père soit sauvé, pour que mes enfants soient protégés, pour que Marcus soit là, pour que Liora soit là, pour que Matha soit là, pour que cette famille soit là, debout, solide, vivante, aimante, comme elle aurait dû l'être, comme elle aurait dû être, depuis le début, depuis toujours, depuis que je suis née, depuis que j'ai ouvert les yeux, depuis que j'ai su que j'étais aimée, que je pouvais aimer, que je pouvais être heureuse, que je pouvais vivre, vraiment vivre, sans peur, sans doute, sans fuite, sans mensonge, sans rien d'autre que l'amour, la joie, la paix, tout ce que
Liora s'approche, elle me prend dans ses bras, elle me serre contre elle, elle me dit, d'une voix qui ne tremble pas, qui ne craque pas, qui ne se brise pas, une voix qui est la sienne, qui a toujours été la sienne, qui sera toujours la sienne, quoi qu'il arrive, quoi que je fasse, quoi que je dise, quoi que je choisisse : — Moi aussi, j'ai peur, Élianor, moi aussi, j'ai peur de tout, de l'amour, du bonheur, de la vie, de tout ce qui pourrait me faire du bien, me guérir, me sauver, moi aussi, j'ai peur, j'ai peur de souffrir, d'être blessée, d'être détruite, d'être abandonnée, oubliée, trahie, comme toi, comme notre mère, comme notre père, comme tous ceux qui ont souffert, qui ont été blessés, détruits, abandonnés, oubliés, trahis, par ceux qui auraient dû les aimer, les protéger, les défendre, et qui ne l'ont pas fait, qui sont partis, ont fui, ont abandonné, ont laissé, ont oublié, tout, tout, tout, alors on a peur, toutes les deux, on a peur,







