LOGINJe lève les yeux vers Marcus, et je vois dans les siens la vérité, la vérité qu'il n'a pas cherché à cacher, la vérité qu'il assume, la vérité qu'il est venu me dire ce soir, que les enfants me disent à sa place parce qu'ils sont trop petits pour comprendre qu'il y a des mots qui sont des bombes, des mots qui font des dégâts, des mots qui ne peuvent plus être rattrapés une fois qu'ils sont sortis.— Montez vous laver les mains, les enfants, le dîner sera prêt dans dix minutes, dis-je d'une voix que je veux calme, que je veux normale, que je veux comme si de rien n'était, mais mes mains tremblent, mes mains tremblent et je pose le couteau avant de me couper, avant qu'ils voient que je tremble, avant qu'ils comprennent que ce qu'ils viennent de dire a ouvert une brèche dans le mur que je construis depuis six ans, depuis cette nuit o&ugrav
Je m'accroupis pour être à sa hauteur, pour le regarder dans les yeux, pour lui dire la vérité, ou du moins une partie de la vérité, celle qu'il peut comprendre, celle qu'il mérite d'entendre, celle qui ne fait pas de mal, celle qui ne ment pas.— Parce que je voulais être sûr, Léon, parce que je voulais être sûr que vous aviez besoin de moi, parce que je voulais être sûr que votre maman était d'accord, parce que je voulais être sûr que je serais à la hauteur, parce qu'être papa, c'est la chose la plus importante au monde, et je voulais être sûr d'être prêt, d'être celui qu'il vous faut, celui que vous méritez.Léon réfléchit, je le vois réfléchir, je vois son front qui se plisse exactement comme le mien quand je réfléchis, je vois ses lèvres qui se p
MarcusLe parc est presque désert quand j'arrive avec les jumeaux, désert à cause du froid qui mord les joues et les doigts et le bout du nez, désert à cause de la neige qui n'a pas fini de tomber, désert à cause de cette heure entre chien et loup où les gens sont rentrés chez eux pour boire du chocolat chaud devant la télévision et attendre que le soir vienne engloutir le jour. Mais Léon et Lola, eux, ils ne connaissent pas le froid, ou plutôt ils le connaissent mais ils s'en moquent, ils courent dans la neige fraîche comme si c'était du sable fin, ils font des anges, ils lancent des boules, ils rient aux éclats, et je les regarde, je les regarde avec ce cœur qui se serre et qui se dilate en même temps, ce cœur qui ne sait plus très bien s'il veut exploser de joie ou fondre en larmes, ce cœur qui sait, qui sait depuis le début, q
Il pleure, il pleure comme il m'a fait pleurer, et je le regarde, je le regarde sans émotion, je le regarde comme on regarde un insecte qu'on a écrasé et qui agonise, et je me dis que c'est ça, la vengeance, c'est ça qu'elle fait de nous, elle nous transforme en ce que nous détestions, elle nous fait devenir ce que nous avons haï, elle nous apprend à tuer ce qui était vivant en nous pour le remplacer par du vide, du silence, du rien.— Tu as détruit mon adolescence, Christophe, tu as détruit la fille que j'étais, tu as détruit ma confiance, ma joie, ma capacité à croire en moi, à croire aux autres, à croire que la vie pouvait être belle, tu as fait de moi quelqu'un qui a peur de tout, qui se méfie de tout, qui ne sait plus aimer, qui ne sait plus être aimée, tu as volé des années de ma vie, des années que je
ÉlianorIl s'appelle Christophe Mercier et il a été mon bourreau pendant trois ans.Trois ans de ma vie qu'il a volés, trois ans où il a fait de mon existence un enfer quotidien, trois ans où il m'a appris que j'étais moche, grosse, bonne à rien, trois ans où il a rassemblé toute l'école contre moi, trois ans où il a ri chaque fois que je rentrais en larmes, trois ans où il a organisé les humiliations comme d'autres organisent des fêtes, avec méthode, avec persévérance, avec une joie cruelle qui brillait dans ses yeux chaque fois qu'il me voyais baisser la tête.Aujourd'hui, quinze ans plus tard, je suis assise dans mon bureau et je le regarde à travers la vitre sans qu'il me voie, je le regarde attendre dans le couloir, nerveux, fébrile, les mains qui tremblent, le costume trop grand qu'il a dû emprunter ou louer
JARDINLiora siffle entre ses dents, elle secoue la tête, elle me regarde avec un air qui pourrait être de l'admiration ou de la pitié, je ne sais pas, elle est difficile à lire, cette fille, elle cache ses émotions derrière des sourires et des grimaces et des airs de fille qui s'en fout, mais je vois bien qu'elle est touchée, qu'elle est émue, qu'elle aimerait qu'un homme l'aime comme ça, un jour, peut-être, si elle en trouve un qui soit assez patient, assez obstiné, assez amoureux pour l'attendre six ans dans une petite maison au fond d'un jardin.— Bonne chance, dit-elle en tournant les talons, en s'éloignant déjà, en me lançant par-dessus son épaule un dernier regard qui pourrait être un encouragement ou un avertissement, je ne sais pas, elle est ma sœur, elle est compliquée, elle a peur, elle a mal, elle ne sait pas aimer, ell
Liora Je suis assise sur un banc en béton à l’entrée, le dos voûté, les mains enfouies dans les poches trop fines de mon manteau. Le vent d’automne fouette des feuilles mortes autour de mes chevilles.Mon esprit tourne en boucle, une machine à broyer le peu de certitudes qu’il me reste.Qui peut b
ÉlianorLe mot du médecin reste en suspens dans l’air, plus aseptisé encore que l’odeur du couloir. « Préparer ». Il a dit « préparer ». Je fixe ses lèvres qui viennent de prononcer cette condamnation à l’attente, et quelque chose en moi se cabre, se raidit contre la passivité.Je m’avance d’un pas
LioraElle s’arrête, haletante, comme si cette admission lui avait coûté l’air de ses poumons.—Et je l’ai trouvé mourant. Et le médecin dit que c’est peut-être moi qui ai appuyé sur le bouton. Tu es heureuse ? Ta théorie est validée. La méchante Élianor a tué son père.Elle ricane, un son horrible
Élianor—Malade.Le mot résonne en moi comme une pierre tombant dans un puits très profond, très sec. Je l’avais imaginé affaibli, vaincu, vieilli. Pas… malade. Pas à ce point. Pas des semaines. Des jours.Liora est là, debout face à moi, vibrante d’une colère désespérée. Elle a les yeux cernés, se







