LOGINYvana a tout quitté pour Gabriel : sa carrière, ses amis, et surtout Anthony, l'homme qui l'aimait sincèrement et qui était prêt à tout pour elle. Dix ans plus tard, elle vit un enfer quotidien. Gabriel ne l'a jamais aimée. Il la méprise, l'humilie devant ses amis, la force à avoir des rapports sexuels pour assouvir ses besoins. Quatre nuits par semaine, il dort chez sa maîtresse, Élisabeth, mère de ses deux enfants. Quand Yvana ose lui demander des explications, il répond : « Je n'ai aucune explication à te donner. » Le seul rituel matinal qu'il partage avec elle : deux comprimés blancs. « Pour ta santé », dit-il. « Des vitamines. » Pendant dix ans, elle avale ces mensonges. Épuisée, au bord du gouffre, Yvana se rend à l'hôpital. Là, une pharmacienne lui apprend la vérité : ce sont des contraceptifs. Elle ne pourra jamais avoir d'enfants. Sans un mot, sans une larme devant lui, elle rentre, prépare deux valises. Le jour même, elle quitte la maison. Dans la rue, une voiture noire s'arrête. Anthony, l'homme qu'elle a abandonné dix ans plus tôt, en descend. Il n'a jamais cessé de veiller sur elle, de loin. Elle monte. Il l'emmène. Et commence un long combat judiciaire et psychologique pour faire condamner Gabriel, retrouver confiance en l'amour, et reconstruire sa liberté.
View MoreLe premier réflexe d’Yvana, chaque matin, était de tendre la main vers la gauche du lit. Une habitude aussi vieille que son mariage, aussi inutile qu’un espoir. Ses doigts ne rencontrèrent que le drap froid, déjà lisse, défait depuis des heures. Gabriel ne dormait plus à ses côtés. Il ne dormait plus à ses côtés depuis longtemps – pas vraiment.
Elle ouvrit les yeux. La chambre baignait dans une pénombre grisâtre, celle des réveils solitaires. La lumière du jour, encore timide, dessinait des stries pâles sur les murs beiges qu’il avait choisis. Elle ne les aimait pas, ces murs. Trop neutres. Trop froids. Comme lui.
Elle se leva, enfilant sa robe de chambre d’un geste mécanique. Le tissu était élimé aux coudes, mais elle ne s’en séparait pas. C’était l’un des rares vêtements qu’il ne lui avait pas imposé de jeter. Dans la salle de bain, elle évita son reflet. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Elle se brossa les dents en fixant le joint de carrelage, comptant les fissures – dix-sept, comme la veille.
En bas, le bruit de la cafetière lui parvint. Un tic-tac régulier, presque rassurant. Gabriel était déjà dans la cuisine, comme tous les matins. Elle entendit le grincement de sa chaise quand il s’assit, le clic de son téléphone qu’il posait sur la table. Elle connaissait ces bruits par cœur. Ils faisaient partie du paysage sonore de son abandon.
Elle traversa le couloir, les pieds nus sur le carrelage froid. Une bouffée d’air glacé lui mordit les chevilles. Elle avait demandé un tapis, une fois. « Un tapis ? Pour quoi faire ? C’est toi qui le nettoieras », avait-il répondu sans lever les yeux de son écran. Elle n’avait pas insisté.
La cuisine était impeccable. Gabriel détestait le désordre. La table était mise pour un. Pour lui. Toujours pour lui. Elle prépara son café sans qu’il la regarde, sans qu’il lui souhaite le bonjour. Seule la vapeur dansait entre eux.
« Tu as pris tes vitamines ? »
La question tombait comme un couperet, chaque jour, à la même seconde. Il ne la regardait toujours pas. Son pouce glissait sur l’écran. Un sourire – pas pour elle – pinça ses lèvres.
« Pas encore », dit-elle. Sa voix était neutre, lessivée.
Dans le placard, les deux boîtes blanches trônaient, bien alignées. Les « vitamines ». Il disait que c’était pour son bien-être, pour son équilibre hormonal, pour sa santé. Elle les sortit, fit glisser deux comprimés dans sa paume. Ils étaient petits, ronds, lisses. Inoffensifs, en apparence. Dix ans qu’elle les avalait sous son regard. Dix ans qu’elle ne s’était jamais posé la question. Pourquoi aurait-elle douté de lui ? Il était médecin. Il savait.
Elle les porta à ses lèvres, but une gorgée d’eau, fit semblant d’avaler. Mais cette fois, elle les garda sous sa langue. Un geste furtif, instinctif. Il ne remarqua rien.
Gabriel se leva. Il prit son manteau, ses clés, son éternelle mallette noire. « Je rentre tard », dit-il. C’était une information, pas une promesse. Elle ne demanda pas pourquoi. Elle savait qu’il passerait la nuit ailleurs, chez l’autre, celle qui avait ses enfants. Elle les avait vus, une fois, une photo. Une famille qu’il ne lui avait jamais donnée.
« À ce soir », murmura-t-elle.
Il ne répondit pas. La porte claqua. Le bruit fit vibrer l’étagère à épices, fit tressauter une tasse sur son support. Puis le silence. Un silence dense, comme une eau stagnante après l’orage.
Yvana resta immobile, seule au milieu du carrelage immaculé. La maison était trop grande, trop vide, trop pleine de lui malgré tout. Elle se demanda, comme chaque matin, pourquoi elle restait. La réponse ne venait jamais.
Ce soir-là, elle sortit les lettres, les posa sur la table.« Je ne peux pas payer, dit-elle. J’ai tout donné. Il me reste juste assez pour vivre quelques mois, si je fais attention. Mais l’avocate… c’est trop cher. »Anthony prit les lettres, les lut. Il ne sourcilla pas. Il les reposa, but une gorgée de thé.« Combien ? demanda-t-il.– Je ne veux pas que tu payes.– Ce n’est pas ce que j’ai demandé. Combien ? »Elle hésita, puis donna le chiffre. Il était élevé. Très élevé. Il dépassait de loin ce qu’elle avait pu économiser, ce qu’elle avait pris sur le compte joint, ce qu’elle pourrait jamais gagner à court terme. La liberté avait un prix, et ce prix était celui d’une voiture d’occasion.Anthony ne broncha pas. Il rangea les lettres, les glissa dans sa poche.« Je m’en occupe.– Non.– Si.– Je ne veux pas de ton argent.– Ce n’est pas mon argent. C’est le nôtre. »Elle ne répliqua pas. Les mots étaient trop forts. Le nôtre. Elle n’avait pas partagé d’argent avec quelqu’un depuis
Yvana le regardait. Il jouait la comédie, il la jouait bien. Mais elle ne se laissait plus prendre.Maître Valois se leva.« Ma cliente n’est pas malade. Elle n’a jamais été malade. Les documents que la défense a produits datent de plus de quinze ans. Depuis, elle n’a eu aucun suivi psychiatrique. Ses médecins traitants n’ont jamais signalé le moindre trouble. »Gabriel ne répondit pas. Il baissa la tête, comme accablé. Un comédien, jusqu’au bout.À la fin de l’audience, le juge annonça qu’il rendrait sa décision dans quelques semaines. Yvana sortit. Dehors, il pleuvait. Une pluie fine, presque invisible. Anthony l’attendait, un parapluie à la main.« Je ne sais même plus s’il croit à ce qu’il dit, dit Yvana.– Peut-être que oui. C’est le plus effrayant. »Elle monta dans la voiture. Ils roulèrent en silence. Les essuie-glaces battaient, réguliers. Le jardin, quand ils arrivèrent, était trempé, mais les roses avaient encore des couleurs.« Tu veux qu’on aille au commissariat ? proposa
Maître Valois l’avait prévenue. C’est la défense classique dans ce genre d’affaires. Quand les preuves sont accablantes, quand les témoignages se contredisent, quand le silence n’est plus une option, il reste une carte à jouer : discréditer la victime. La faire passer pour folle. Hystérique. Jalouse. Fragile. Incoherente. Yvana savait que Gabriel tenterait le coup. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il le fasse avec tant de méthode.Lors d’une audience intermédiaire, Maître Delcourt déposa un épais dossier. « Éléments relatifs à la santé mentale de Madame Vernier », titrait la première page. Yvana sentit son sang se glacer. Dans le dossier, des comptes rendus de consultations chez un psychologue – des consultations qu’elle avait eues, des années plus tôt, pour une dépression légère. Des ordonnances d’antidépresseurs, qu’elle avait arrêtés bien avant son mariage. Des témoignages de voisins, d’anciens collègues, affirmant qu’elle était « anxieuse », « émotive », « parfois difficile à suivr
Madame Rousset referma son carnet.« Je vais aussi rencontrer votre mari. Je ne peux pas vous dire ce qu’il a déclaré. Mais je peux vous dire que mon rapport sera remis au juge. Il en tiendra compte dans sa décision. »Yvana sortit du bureau. Le ciel était gris, la pluie menaçait. Anthony l’attendait dans la voiture. Il ne posa pas de questions.Les jours suivants, Yvana vécut dans l’attente. Chaque sonnerie de téléphone la faisait sursauter. Chaque lettre glissée dans la boîte aux lettres lui serrait le cœur. Madame Rousset avait rencontré Gabriel. Elle avait visité sa maison, son cabinet, ses relations. Yvana ne savait pas ce qu’il avait dit. Elle ne voulait pas savoir.Un soir, elle reçut un appel. Madame Rousset.« Je vous appelle pour vous dire que mon rapport est terminé. Je l’ai transmis au juge. Je ne peux pas vous en révéler le contenu. Mais je voulais vous dire… je vous ai crue. »Yvana resta silencieuse. Les larmes montaient, mais elle ne les retenait pas.« Merci, murmura-












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