Nuit soie,matin de fer

Nuit soie,matin de fer

last updateLast Updated : 2026-05-14
By:  Les écrits d'une Mariam Updated just now
Language: French
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Titre : Nuit de soie, matin de fer Résumé : Après une rupture humiliante à Vintergard, Aelys Dargan noie son chagrin dans un bar clandestin de Yozora. Entre lanternes et saké, elle passe une nuit incandescente avec un inconnu aussi arrogant qu’énigmatique. À l’aube, persuadée de ne jamais le revoir, elle lui laisse quelques billets et s’éclipse sans un mot. Le jour même, elle intègre la plus prestigieuse société de la ville et découvre l’impensable : son nouveau patron, Ryuu Kurogane, est l’homme qu’elle a traité avec une désinvolture coupable… et il est réputé aussi glacial que dangereux.

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Chapter 1

Chapitre 1

Chapitre 1

Je sens le regard de Julian avant même de le voir.

Il est là, debout près de la fontaine de champagne, une coupe à la main, l’autre posée sur les reins d’une femme que je ne connais pas. Une femme vêtue de satin blanc si pâle qu’il en devient presque irréel sous les lustres, un collier de diamants trop lourd pour sa nuque fragile, des gouttes de lumière qui tremblent à chaque battement de son pouls. Ses lèvres, peintes d’un rose poudré, effleurent l’oreille de Julian avec une intimité tranquille, une familiarité qui me glace. Et lui, il sourit. Il sourit comme il me souriait au début, quand j’étais encore un trophée assez brillant pour orner son bras, quand mes joues s’empourpraient sous ses compliments et que je croyais, naïve, que l’amour pouvait se construire sur des promesses murmurées entre deux galas.

Autour de moi, la salle de bal de l’hôtel Edelweiss respire comme une bête vivante. Les lustres de cristal, immenses cascades de lumière, déversent une clarté miel qui caresse les épaules nues, allume des éclats dans les chevelures laquées, se reflète dans le vernis noir des pianos à queue muets. Les tentures de velours bleu nuit, brodées de fils d’argent, frémissent à peine sous le souffle conditionné. L’orchestre, perché sur une estrade en demi-lune, caresse un air de jazz langoureux que personne n’écoute vraiment, une mélodie qui se love dans les conversations, les rires en cascade, le tintement des coupes. Partout, des robes tournoient, des smokings se courbent, des diamants scintillent aux poignets, aux cous, aux oreilles. Le parfum entêtant des lys et du gardénia se mêle à l’odeur métallique du champagne et à celle, plus discrète, de l’argent. Je reste immobile au milieu de ce théâtre, les doigts glacés sur ma pochette en soie, et je comprends que je ne respire plus. Mon cœur bat, mais l’air n’entre pas. Il reste bloqué quelque part entre ma gorge et mes poumons, comme un oiseau qui refuse de chanter.

Julian lève les yeux. Il m’a vue. Son regard balaie la foule, s’arrête sur moi une fraction de seconde, et je vois la lueur qui s’y joue. Pas de la surprise, pas de la gêne, pas même un reste de tendresse. Juste une nuance d’agacement, à peine voilée, comme si j’étais une note discordante dans la symphonie parfaitement orchestrée de sa soirée. Comme si ma présence, ma simple existence, venait salir le tableau qu’il a si soigneusement composé. Il tapote l’épaule de la femme en blanc, un geste distrait, presque condescendant, et s’avance vers la petite estrade où le directeur de l’hôtel vient de terminer un discours. Un serveur me frôle, son plateau incliné, et j’entends des glaçons tinter contre un verre de cristal. Le bruit est net, presque cruel, comme un petit glas.

— Mesdames et messieurs, lance Julian en s’emparant du micro.

Sa voix est du sucre, du poison distillé avec soin. Il a ce timbre de baryton qui faisait fondre mes genoux autrefois, qui me donnait l’impression d’être la seule femme au monde quand il me parlait à l’oreille. Aujourd’hui, ce même timbre me donne la nausée. Il glisse sur ma peau comme une brûlure froide.

— Merci d’être présents pour cette soirée si spéciale. Avant de continuer, je voudrais partager avec vous une nouvelle qui m’emplit de joie.

Sa main se tend vers la femme en blanc. Elle le rejoint, gracieuse, ses escarpins effleurant à peine le marbre, le satin de sa robe ondulant comme de l’eau. Ses yeux balaient l’assistance avec ce sourire carnassier que l’on réserve aux proies que l’on domine déjà. Les têtes se tournent vers elle, puis, insensiblement, vers moi. Un murmure enfle, discret d’abord, puis plus insistant. Certains invités ont déjà compris. Une rumeur légère court sous les lambris dorés, rebondit entre les colonnes de marbre, ricoche sur les visages fardés.

— J’ai l’immense bonheur de vous annoncer mes fiançailles avec Clarisse von Edel, héritière du groupe Edel, et la femme la plus merveilleuse que j’aie jamais rencontrée.

Le silence qui suit est une gifle. Ou plutôt, c’est une gifle pour moi seule. Les autres applaudissent, des bravos polis d’abord, puis plus nourris, des exclamations de ravissement qui s’entrechoquent. Quelqu’un lance un « Félicitations ! » un peu trop fort. Les coupes se lèvent. Les diamants scintillent de plus belle. Une femme près de moi, une duchesse ou quelque chose d’approchant, chuchote à son voisin derrière son éventail : « Mais alors, Aelys Dargan ? » Le voisin, un homme au visage de cire et aux yeux de poisson mort, ricane sans prendre la peine de baisser la voix. « Dargan, c’est du passé, ma chère. Une famille finie. Il a bien fait de changer d’écurie. »

Je ne bouge pas. Je me tiens droite dans ma robe de velours grenat, celle que Julian m’avait offerte pour notre premier dîner officiel, il y a un an, presque jour pour jour. Je l’ai choisie ce soir par défi, par nostalgie imbécile, par une forme de superstition aussi. Le velours épouse mes hanches comme une armure, le décolleté profond souligne ma gorge, mon cou, cette ligne de clavicule qu’il aimait embrasser. Mais c’est une armure de verre. Chaque mot de Julian la fend un peu plus, chaque rire étouffé dans l’assistance en détache un éclat. Je sens les regards peser sur moi, curieux, amusés, apitoyés. La pitié est peut-être le pire.

Il ne me regarde pas. Julian ne me regarde pas. Il embrasse Clarisse sur la bouche, longuement, théâtralement, sous les applaudissements redoublés. Je vois des portables se lever pour immortaliser la scène, des écrans s’allumer comme des lucioles avides. Mon humiliation sera sur les réseaux avant la fin du dessert, légendée de commentaires mielleux et de hashtags cruels. La fille Dargan, larguée en public. La robe est belle, mais la chute est plus belle encore.

Mes talons pivotent sur le marbre. Le bruit est sec, définitif. Je ne cours pas. Je refuse de courir. Je refuse de leur offrir cette image-là. Je traverse la salle d’un pas mesuré, le menton haut, une main légèrement levée pour refuser une coupe de champagne qu’un serveur zélé me tend. Le liquide ambré oscille dangereusement dans la flûte, mais je ne ralentis pas. Les portes vitrées se rapprochent, grandes ouvertures serties de dorures, et j’aperçois au-delà les lumières de Vintergard qui scintillent dans la nuit glacée. Le froid de janvier s’engouffre dans l’entrebâillement avant même que je ne pousse le battant. Il mord mes épaules nues, s’infiltre sous le velours, mais je ne frissonne même pas. Mon corps est anesthésié.

Derrière moi, la voix de Julian s’éloigne, couverte par le jazz et les félicitations. J’entends encore son rire, ce rire grave que je connais si bien, et il me fait l’effet d’une lame qu’on retourne dans la plaie. Je pousse la porte. Le vent glacé s’enroule autour de mes chevilles, soulève mes cheveux dénoués, fait claquer le tissu de ma robe contre mes jambes. Je marche jusqu’au bord de la rue, sous les lampadaires qui jettent une lumière blanche, chirurgicale, impitoyable.

Je m’arrête au coin de l’avenue. Mes jambes tremblent enfin, un séisme intérieur que je ne peux plus contenir. Je m’appuie contre un mur de pierre froide, la façade d’un immeuble haussmannien aux balcons ouvragés. La pierre est rugueuse sous ma paume, glaciale. Là, à l’abri des regards, je laisse échapper un souffle rauque, un râle qui vient du ventre. Pas de larmes. Pas encore. Mes yeux brûlent, une brûlure sèche, acide, mais les larmes ne viennent pas. Elles restent coincées, comme tout le reste. L’humiliation se change en une boule dure, compacte, qui comprime mes poumons et m’empêche de respirer normalement. Chaque inspiration est une lutte.

Vintergard scintille autour de moi, indifférente et majestueuse. Ses gratte-ciel de verre et d’acier, ses avenues rectilignes bordées d’arbres squelettiques, ses fontaines illuminées qui dansent dans le froid. J’ai toujours trouvé cette ville belle, arrogante, impitoyable. À son image, j’ai essayé de l’être. J’ai porté les robes, j’ai appris les codes, j’ai souri aux bonnes personnes, j’ai fermé les yeux sur les petites lâchetés de Julian. J’ai cru que je pourrais me tailler une place dans ce monde, malgré le nom que je porte, malgré les dettes de mon père, malgré les ricanements derrière les éventails. J’ai échoué. Je ne suis qu’une Dargan, fille d’une famille déchue, bonne à jeter après usage.

Je pense à mon appartement, trois pièces au dernier étage d’un immeuble ancien, seul reste de notre fortune envolée, sauvé de justesse des créanciers. Je pense aux cartons encore fermés entassés dans le salon, aux draps trop froids de mon lit, aux silences qui m’attendent chaque soir quand je rentre. L’idée de retourner là-bas, de m’allonger dans ce lit où Julian n’est jamais venu, où il n’a jamais voulu venir, me donne la nausée. Il ne reste rien pour moi ici. Rien qu’un nom sali, un cœur en miettes, et une robe de velours qui ne protège plus de rien.

Alors je prends une décision qui ne ressemble même pas à une décision. C’est un instinct, une fuite de gaz dans une pièce close, un mouvement réflexe de l’animal blessé qui cherche un terrier. Je sors mon téléphone de ma pochette en soie, l’écran glacé sous mes doigts gourds, et j’achète un billet de train pour la première ville dont le nom s’affiche. Yozora. Départ dans quarante minutes. Le montant est débité sans que je réfléchisse, sans que je vérifie mon compte en banque. L’argent n’a plus d’importance. Plus rien n’en a.

Je ne rentre pas chez moi. Je ne prends pas le temps de passer récupérer des affaires, des papiers, des souvenirs. Je garde ma robe de velours, mes talons vertigineux, et je hèle un taxi d’un geste brusque. Le véhicule s’arrête le long du trottoir, un modèle sombre aux sièges en cuir fatigué. Le chauffeur me jette un regard étonné dans le rétroviseur, ses yeux plissés détaillant ma tenue de gala, mes épaules nues, mon visage défait. Mais il ne dit rien. Peut-être a-t-il l’habitude des femmes en tenue de soirée qui fuient au milieu de la nuit. Peut-être que, dans cette ville, les drames sont aussi banals que les feux verts.

La gare de Vintergard est presque vide à cette heure. Les néons blafards se reflètent sur le sol en béton ciré, dessinant des flaques de lumière froide. Mes talons claquent sur les dalles, résonnent dans le hall immense. Le bruit ricoche contre les murs, revient vers moi comme un écho de solitude. Je n’ai pas de bagages, pas de manteau, rien. Juste un petit sac à main en cuir noir, usé aux angles, qui contient mon téléphone, une carte bancaire, un rouge à lèvres et un mouchoir en papier froissé. C’est tout ce qu’il me reste. C’est presque une libération.

Le train m’attend, longue silhouette d’argent posée sur les rails, ses fenêtres éclairées comme autant de petits théâtres vides. Je monte, trouve un compartiment désert, une cabine aux sièges en velours bleu marine. Je m’assois près de la fenêtre. La vitre est froide, j’y pose mon front. Le verre frais apaise un peu la brûlure derrière mes yeux. Un signal sonore retentit, trois notes montantes, et les portes se referment avec un chuintement pneumatique. Le train s’ébranle, doux, presque tendre, comme s’il voulait ménager ma peine. Les lumières de Vintergard reculent, d’abord nettes, puis de plus en plus floues, et bientôt elles ne sont plus que des taches orangées qui disparaissent dans la nuit.

Je ferme les yeux. L’obscurité est pleine du visage de Julian, de son sourire satisfait, de ses lèvres sur une autre. Je revois le collier de diamants de Clarisse, ses doigts sur la manche de Julian, la façon dont il s’est penché vers elle, protecteur, amoureux, toutes ces choses qu’il n’a jamais été avec moi. Mes poings se serrent sur le cuir de l’accoudoir. Les jointures blanchissent. L’humiliation brûle encore, une coulée de lave dans ma poitrine, mais quelque chose d’autre palpite en dessous. Une rage minuscule, une braise rougeoyante. Je ne la laisse pas s’éteindre. Je souffle dessus, mentalement. Je l’alimente de souvenirs, de petites vexations, de mots doux qui étaient des mensonges. Cette rage est tout ce qui me tient chaud.

Je ne sais rien de Yozora. Seulement que c’est loin, à l’autre bout du pays, que ses montagnes sont couvertes de neige et que ses nuits, dit-on, sont éclairées par des milliers de lanternes. Personne ne m’y connaît. Personne ne m’y attend. Je pourrai m’y dissoudre comme du sucre dans l’eau, changer de nom, changer de peau. Et ça, pour l’instant, c’est assez.

Le train file dans la nuit, long serpent d’acier et de verre. Les lumières des villes traversées dessinent des lignes d’or sur le paysage noir, des traînées fugaces qui s’éteignent aussitôt qu’elles apparaissent. Mon reflet dans la vitre me fixe : une jeune femme pâle, les yeux trop brillants, la bouche en lame de couteau. Le velours grenat fait une tache sombre sur le bleu du siège. Je ne me reconnais pas tout à fait. Cette femme a quelque chose de dur, de résolu, que je ne me connaissais pas. Peut-être est-ce la rage. Peut-être est-ce le chagrin qui change de forme.

Cela n’a pas d’importance. Demain, je serai quelqu’un d’autre. Ou personne. Pourvu que la douleur s’arrête, pourvu que le vide se comble, pourvu que je puisse respirer sans sentir cette main glacée qui m’enserre le cœur.

Je rouvre les yeux un peu avant l’aube. Le ciel est encore sombre, mais une ligne pâle, presque verte, s’étire à l’horizon. Le jour se lève sur Yozora.

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