LOGINLioraJe ferme les yeux, épuisée. Nous y voilà. Toujours revenir à « cette nuit ». Le trou noir béant dans notre histoire familiale, l’événement fondateur de notre chute. La disparition d’Élianor. Nous y avons tous contribué, à creuser ce trou. Moi par ma jalousie active, mon indifférence calculée. Mes parents par leur silence complice, leur préférence affichée, leur soulagement mal caché quand elle est partie. Nous y avons poussé des cailloux d’humiliation, de mépris, de lâcheté. Et maintenant, le trou s’est élargi, et il nous aspire, nous, nos biens, notre santé, notre dernier souffle.— Elle n’est pas revenue pour nous pardonner, maman. Elle est revenue pour régler ses comptes. Avec nous. Avec toute la ville. Avec chaque regard, chaque rire, chaque mot qui l’a blessée.— Alors qu’elle vienne ! qu’elle se montre ! qu’elle nous le dise en face ! Cette comédie d’enveloppes déposées comme des lettres de menace, de menaces à distance, de coups téléphoniques glacés… c’est d’une lâcheté !
LioraMa mère est dans la cuisine, en train d’essuyer méticuleusement un compteur déjà impeccable. Elle tourne en rond depuis des mois. Depuis que la toux de mon père s’est installée, s’est transformée en râle, puis depuis que le nom « Hammond » a commencé à circuler, mêlé à celui, oublié, d’« Élianor ».— Tu as eu des nouvelles de la banque ? demande-t-elle sans me regarder, le chiffon frottant toujours le formica avec une énergie désespérée.Sa voix est usée, plate, comme lissée par l’angoisse.—Non. C’est… c’est mort, maman. Personne ne nous prêtera un centime. Pas avec… l’offre qui est sur la table.Le mot « offre » sonne comme un crachat. L’enveloppe crème est là, dans le tiroir verrouillé du bureau de papa, aux côtés des diagnostics médicaux et des lettres de relance. Nous n’en parlons pas. C’est une tumeur maligne dont nous sentons la présence à chaque respiration, mais dont nous refusons de prononcer le nom, de peur que cela ne la rende plus réelle.— Elle est venue s’installe
LioraLa ville parle. Elle grouille, elle chuchote, elle s’étouffe de rumeurs comme d’un brouillard toxique. Au marché, les étals de légumes deviennent des chaires à potins, les comptoirs de la boucherie des tribunes pour la spéculation. On ne discute plus des prix du porc, mais de celui que pourrait valoir l’imprimerie Fabron à la revente.« — Vous l’avez vue, sa maison ? Un palais ! Ils disent qu’elle a fait venir le marbre d’Italie et qu’elle paie des jardiniers pour arracher les mauvaises herbes une à une.—Un palais ou un bunker ? Des caméras partout, paraît-il. Et des hommes qui font les cent pas dans les bois, des types costauds, silencieux. On dirait une prison de luxe, mais c’est elle qui s’est enfermée dedans.—Elle est venue pour quoi ? Pour nous sauver ou pour nous achever ? Elle a l’argent, c’est sûr. Mais elle dépense tout en pierre et en gardes, pas en aide sociale.—Paraît qu’elle a mis le grappin sur toutes les vieilles entreprises. Les Desmarais, les Lenoir, les Fabr
ÉlianorJe regarde mes enfants, qui commencent déjà à explorer le perron, Lilou sautillant, Léon touchant la pierre de la main, comme pour en vérifier la solidité.—Ils sont le cœur de la forteresse, Martha. Sa seule raison d’être.L’installation est un joyeux chaos. Lilou veut voir « TOUTES les pièces TOUT DE SUITE ». Léon, lui, a repéré l’escalier en colimaçon qui mène à une terrasse sur le toit et y voit immédiatement le poste d’observation parfait. Leurs valises sont abandonnées dans l’entrée, et le vaisseau spatial Lego de Léon atterrit effectivement au milieu du salon design, créant une dissonance parfaite et merveilleuse.Le dîner est bruyant, rempli des récits de leur voyage, des questions de Lilou sur la ville en contrebas (« Elle a l’air triste, maman. Pourquoi elle est toute grise ? »), et des observations silencieuses mais percutantes de Léon (« Les lumières s’éteignent très tôt. Ils n’ont pas d’argent pour l’électricité ? »).Martha observe, mange peu, boit son thé. Son r
ÉlianorLe manoir n’est pas une maison. C’est une déclaration. Taillée dans la pierre grise de la région, elle se dresse sur la colline qui surplombe la ville, là où se trouvaient autrefois des terres agricoles en friche. J’ai acheté le terrain il y a trois ans, par l’intermédiaire d’une cascade de sociétés écrans. Les plans ont été dessinés à New York, les matériaux choisis à Milan, les artisans fait venir de Paris et de Bruxelles. Personne ici n’a soupçonné que le chantier discret, masqué par des haies de cyprès géants, était le mien.« Les Cyprès ». C’est le nom que j’ai donné à cette demeure. Un arbre associé aux cimetières. Un choix délibéré.Je quitte l’hôtel de ville à l’aube, sans un regard en arrière. Ma suite y est déjà vidée, les murs redevenus anonymes. La limousine gravit la route sinueuse privée, et soudain, il apparaît. Imposant, moderne sans être agressif, avec de grandes baies vitrées qui reflètent le ciel bas et menaçant. Il a l’air d’avoir toujours été là, un observ
Élianor Ils ignorent que je suis ici. Pour l’instant. Les rumeurs sur « l’héritière Hammond » ont dû leur parvenir, mais mon nom de jeune fille est enterré, et Hammond ne leur dit rien. Ils doivent spéculer, eux aussi. Peut-être espèrent-ils une aubaine. Peut-être que mon père imagine déjà un juteux contrat de conseil. Peut-être que ma mère rêve d’exposer des artistes dans un futur centre culturel financé par cette bienfaitrice.Ils ne savent pas que la bienfaitrice est leur fille. La fille qu’ils ont laissé briser.Une alerte sur mon écran. Une transaction. Raphaël vient de vider ses comptes personnels pour tenter de payer une échéance salariale à la scierie. Une goutte d’eau dans un océan de dettes. Il se saigne aux quatre veines. Bientôt, il n’aura plus rien. Plus un sou, plus de crédit, plus de respect.C’est le moment.Je prends mon manteau, un trench-coat sombre et simple. Je n’appelle pas le chauffeur. Je sors par une porte dérobée de l’hôtel, me fondant dans la pénombre du dé







