LOGINCamille
Le lundi matin, je me réveille avec une détermination que je ne me connaissais plus. Richard est déjà parti, parti avant l'aube comme il le fait de plus en plus souvent, sans un mot, sans un baiser, sans même un regard pour la femme endormie qu'il laisse derrière lui. Peut-être qu'il est allé rejoindre Chloé. Peut-être qu'il est vraiment au bureau. Peut-être qu'il est au bout du monde. Peu m'
Il hoche la tête.Il ne discute pas. Il sait. Il sait exactement ce que ces trois dossiers contiennent. Il sait ce qu'ils représentent. Il sait ce qu'ils signifient pour sa liberté, pour son avenir, pour sa capacité à reconstruire une vie quelconque. Il sait que je ne bluffe pas.— Bien, dit-il.Un silence.Il lève les yeux.— Julian.— Oui.— Elle va bien.— Oui.— L'enfant.— Oui.— Fille ou garçon.Je le regarde longuement.Je pense à Camille. Je pense à ce qu'elle voudrait que je réponde. Je pense à ce que Sophie, plus tard, voudrait apprendre du fait qu'à sa quatrième heure de vie, un homme malade se tenait dans un hall d'entrée en demandant si elle était une fille ou un garçon. Je pense à la question. Je pense
Je m'avance.Je m'avance sans hâte, sans agressivité, sans provocation. Je m'avance comme on s'avance vers un homme dont on ne connaît pas l'état exact et qu'il vaut mieux ne pas surprendre, un homme qui pourrait être armé, qui pourrait être désespéré, qui pourrait être venu faire un malheur ou simplement faire une scène, un homme qui est peut-être dangereux pour lui-même ou pour les autres, on ne sait pas, on ne peut pas savoir, il faut y aller doucement, il faut y aller prudemment, il faut garder les mains visibles, la voix calme, le regard posé.Je m'arrête à deux mètres de lui.— Richard.Il ne répond pas immédiatement.Il me regarde longuement. Je vois ses lèvres se serrer, ses yeux se plisser légèrement, sa mâchoire se contracter. Puis il dit, d'une voix rauque, une
Le silence revient. Un silence différent du silence de la nuit, un silence de matin, un silence de monde éveillé, un silence de couple qui se retrouve après la tempête.Il murmure, à voix très basse :— Camille.— Oui.— Je voudrais téléphoner à ma sœur.Je le regarde.— Maintenant.— Oui.— Bien.— Vous êtes d'accord.— Julian. C'est votre sœur. C'est votre décision. Vous n'avez pas à me demander la permission.— Si.— Non.Il sourit.— Bien. Je téléphone.Il sort de la chambre. Je l'entends composer un numéro dans le couloir. Sa voix parle bas, très bas, si bas que je ne distingue pas les mots, seulement le rythme, seulement la musique de la voix, seulement les pauses, les
Il ne faut pas y penser aujourd'hui.Il faudra y penser un jour. Ce jour n'est pas aujourd'hui. Aujourd'hui, je viens d'accoucher. Aujourd'hui, Sophie est née. Aujourd'hui, Julian est assis sur une chaise en train de dormir avec la main sur le montant de mon lit. Aujourd'hui, nous sommes trois. Aujourd'hui, il n'y a pas de place pour la mort, pour la fin, pour le manque. Aujourd'hui, il n'y a de place que pour la naissance, pour le commencement, pour le trop-plein.Je bouge légèrement dans le lit pour m'asseoir.La douleur du bas-ventre remonte, sourde, sans acuité, une douleur d'après, une douleur de corps qui se souvient de l'effort, une douleur qui n'est pas une plainte mais un rappel, une manière pour le corps de dire : tu as fait ça, tu as poussé, tu as ouvert, tu as laissé passer, et maintenant je me referme, maintenant je me souviens, maintenant je cicatrise.J'attends qu'
CamilleJe dors une heure quarante-cinq, entre huit heures et neuf heures quarante-cinq, pendant que Nadine emporte Sophie dans la pièce d'à côté pour les examens néonataux d'usage et que Julian, sur une chaise dans un coin de ma chambre, s'endort assis avec sa main sur le montant du lit, dans une position inconfortable qui semble pourtant le satisfaire, comme si le seul fait d'être à portée de main du lit, de veiller même en dormant, de rester un point fixe dans la périphérie de ma conscience suffisait à le tranquilliser.Je me réveille en sursaut à neuf heures quarante-sept.Je ne me souviens plus, pendant peut-être trois secondes, de rien.Trois secondes de vide total, de noir complet, trois secondes pendant lesquelles je ne sais pas où je suis, ni qui je suis, ni ce qui s'est passé, ni pourquoi mon corps pèse si lourd, ni pourquoi la lumière derrière les rideaux a cette qualité particulière de matin d'hiver.Puis tout revient.La chambre. La lumière du jour d'hiver derrière les ri
À six heures dix-huit, Sophie sort.Elle sort dans une longue contraction que la docteure Silverman a précédée d'une phrase courte, d'une phrase que j'ai entendue comme une libération, comme une permission, comme l'ouverture de la dernière porte : Poussez, Camille, poussez maintenant, et je pousse, et je pousse encore, et je pousse une troisième fois, avec une force que je ne savais pas posséder, avec une force qui monte de la terre, du fond de la nuit, du fond des générations de femmes qui ont poussé avant moi, et à la troisième poussée quelque chose passe, quelque chose glisse, quelque chose est.Il y a un silence de peut-être deux secondes.Un silence total, absolu, un silence qui contient tout, le monde entier suspendu, le temps arrêté, la nuit figée derrière les rideaux, le corps de la docteure immobile, les mains







