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CHAPITRE 08

Author: Paul
last update publish date: 2026-11-02 21:07:10

CHAPITRE 8

POINT DE VUE : Amina

Amina reste figée sur le seuil, la main plaquée contre sa bouche, tandis que la lampe renversée projette sur le plafond des ombres tremblantes. Idriss a détourné la tête, les épaules secouées de spasmes, et dans sa façon de se recroqueviller sur le tapis, comme un animal blessé qui cherche à disparaître, elle reconnaît une honte si profonde qu'elle lui serre la poitrine. Elle devrait refermer la porte, respecter la règle numéro quatre, retourner dans son lit et faire semblant de n'avoir rien vu. Pourtant ses pieds avancent d'eux-mêmes, doucement, sur le sol frais, jusqu'à ce qu'elle s'agenouille près de lui.

— Je ne pars pas, murmure-t-elle, la voix rauque de sommeil et de peur. Tu peux me chasser, mais je ne partirai pas.

Il secoue la tête, les mains toujours crispées sur sa gorge, et elle voit une goutte de sueur glisser le long de sa tempe avant de disparaître dans le creux de son cou. Son torse nu se soulève par saccades, la peau brillante dans la lumière dorée, les muscles tendus comme des cordes prêtes à rompre. Elle tend la main, hésite, puis la pose à plat entre ses omoplates, là où la chaleur de son corps traverse ses doigts comme un feu couvant sous la cendre.

Il se fige. Lentement, il relâche sa gorge, et sa respiration, d'abord déchirée, se calme peu à peu sous la paume qui le suit sans bouger, sans demander quoi que ce soit. Elle ne dit rien de plus, elle reste là, agenouillée, et lorsqu'il finit par tourner vers elle son visage ravagé, les yeux rouges, la mâchoire serrée à se rompre, elle ne détourne pas le regard.

Il attrape la tablette tombée près du lit, la main encore tremblante, et trace quelques mots qu'il lui tend sans la regarder.

Ça passe. Ça passe toujours. Retourne dormir.

— Non, répond-elle doucement, et elle l'entend à peine tutoyer ce mari qu'elle connaît depuis une semaine. Je ne dormirai pas pendant que tu souffres à côté.

Il ferme les yeux, comme si cette phrase lui faisait plus mal que le cauchemar. Puis, très lentement, il glisse un bras autour de sa taille et l'attire contre lui, sans un mot, sans un souffle, avec la gaucherie d'un homme qui n'a plus pris personne dans ses bras depuis trop longtemps. Elle se laisse faire, la joue contre son épaule nue, et sent son cœur battre sous sa peau, d'abord affolé, puis plus régulier, comme un animal apprivoisé qui consent enfin à poser sa tête. Il sent le cèdre, le sel, la fumée, et quelque chose de plus intime, de plus brut, qui lui donne le vertige.

Ils restent ainsi un long moment, enlacés sur le tapis, la lampe éteinte d'un coup de pied maladroit, la nuit tiède flottant à travers les rideaux. Quand il l'aide à se relever pour la porter jusqu'au lit, elle sent ses bras puissants sous ses genoux, son souffle contre ses cheveux, et son corps tout entier réagit à cette proximité avec une évidence qui l'effraie. Il la dépose sur les draps, s'allonge à côté d'elle, sans la toucher davantage, et se contente de garder sa main dans la sienne, serrée comme une promesse qu'il ne pourrait pas formuler. Elle s'endort ainsi, le front contre son bras, le cœur étrangement apaisé.

Le petit-déjeuner est servi sur la terrasse, sous un auvent de bougainvillées, et Amina, qui s'est réveillée seule dans un lit défait, la place chaude à côté d'elle déjà refroidie, descend avec une robe légère et l'impression que tout le monde peut lire sur son visage ce qui s'est passé. Idriss est déjà assis au bout de la longue table de bois, impeccable dans sa chemise blanche, un journal ouvert devant lui, comme si la nuit n'avait jamais existé. Il lève les yeux quand elle arrive, un éclair bref traverse son regard, et il lui désigne la chaise à sa droite d'un simple mouvement de menton.

— Voilà notre jeune mariée, lance Cédric, installé en face, une tartine de mangue à la main, le sourire en coin. Tu as une mine de déterrée, ma belle. Mon frère ne t'a pas laissée dormir ?

— Cédric, dit sèchement Odile, assise à l'autre extrémité de la table, la tasse suspendue entre ses doigts fins.

— Quoi ? Je m'intéresse, c'est tout.

Amina sent le rouge lui monter aux joues, mais elle prend place sans répondre, déplie sa serviette et se sert du thé d'une main presque ferme. Sous la table, elle croit sentir le genou d'Idriss effleurer le sien, une seconde à peine, juste assez pour qu'elle comprenne que ce contact-là n'est pas un hasard.

— Alors, madame Kane, reprend Odile d'une voix glissante, comment trouvez-vous la maison ?

— Magnifique, madame. Je n'ai jamais rien vu de semblable.

— Évidemment.

Le mot tombe, léger, cruel, et Cédric étouffe un rire dans sa tasse. Odile pose la sienne avec une lenteur étudiée, les yeux d'un bleu glacial rivés sur Amina, et le silence qui s'installe autour de la table pèse soudain comme une pierre. Amina soutient son regard, le dos droit, les doigts serrés sur sa cuillère, déterminée à ne rien laisser paraître de la peur qui lui noue l'estomac.

— Dites-moi, poursuit Odile, avec un sourire à peine esquissé, que faisaient vos parents, avant que vous n'entriez dans notre famille ?

— Mon père travaillait dans la comptabilité. Il est en convalescence, il vient d'être opéré.

— Comptable. Comme c'est touchant.

Elle s'interrompt, plonge le regard dans sa tasse, puis le relève, plus lentement encore, avec une expression si douce qu'elle en devient menaçante.

— Vous savez, ma chère, vous me rappelez quelqu'un. La façon que vous avez de sourire, de tenir la tête haute malgré tout… Séléna aussi souriait comme ça.

Le couteau d'Idriss tombe sur son assiette dans un tintement sec qui fait sursauter tout le monde. Il s'est raidi, le visage fermé, les phalanges blanches autour de sa fourchette, et dans ses yeux gris passe une fureur si froide que Cédric lui-même cesse de sourire. Odile, au contraire, n'a pas bougé, elle le regarde avec une tranquillité terrifiante, puis tourne à nouveau la tête vers Amina.

— Au début, bien sûr, précise-t-elle d'une voix très douce. Avant qu'elle ne disparaisse.

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