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CHAPITRE 07

Author: Paul
last update publish date: 2026-11-02 21:06:53

CHAPITRE 7 : LE MANOIR

La réception se tint dans les jardins du manoir Kane, sous des guirlandes de lanternes accrochées aux palmiers.

Amina avait cessé de compter les mains qu’on lui serrait. Des hommes en smoking, des femmes couvertes de bijoux, des visages qu’elle avait vus dans les journaux et qui la détaillaient à présent avec une curiosité polie. La petite comptable. L’épouse achetée. Elle ne l’entendait pas, mais elle le sentait dans chaque sourire.

Idriss ne la quittait pas. Sa main restait posée au creux de son dos, ferme, possessive, chaude à travers la soie. Chaque fois qu’un invité s’approchait trop près d’elle, il se rapprochait un peu plus, d’un demi-pas, d’un mouvement d’épaule. Il ne disait rien. Il n’en avait pas besoin.

— Vous avez l’air d’une reine, souffla une voix à son oreille.

Elle se retourna. Cédric Kane se tenait devant elle, un verre de champagne dans chaque main, souriant.

— Et vous avez l’air d’un homme qui ne sait pas se tenir.

— Presque jamais. Tenez.

Il lui tendit une coupe. Elle jeta un coup d’œil à Idriss, qui parlait avec un banquier, puis accepta.

— Vous êtes la première à lui avoir fait perdre son masque, dit Cédric, plus bas. Je l’ai vu, tout à l’heure, à la mairie. Ce baiser… Mon frère n’a jamais embrassé personne ainsi. Pas même elle.

— Elle ?

Cédric se mordit la lèvre, comme s’il en avait trop dit.

— Oubliez. Je suis un bavard.

Il leva son verre, lui fit un clin d’œil, et disparut dans la foule.

Elle. Séléna. Le nom, que personne ne prononçait, flottait dans l’air comme une odeur de brûlé.

Un peu plus loin, près de la fontaine, Delorme parlait à Odile à voix basse. Il lui glissa quelque chose dans la main, un petit objet doré que la vieille femme referma aussitôt dans son poing. Puis elle leva les yeux, croisa ceux d’Amina, et sourit. Un sourire de glace, sans la moindre chaleur.

Amina détourna la tête, le cœur battant.

Quand les derniers invités partirent, il était presque minuit.

Le manoir retomba dans un silence presque irréel. Les domestiques éteignaient les lumières une à une. Le majordome, qui se nommait Bastien, les accompagna jusqu’au premier étage, un chandelier à la main.

— Madame, votre chambre est la deuxième à gauche. Monsieur est à côté. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, il suffit de sonner.

— Merci, Bastien.

Il s’inclina et disparut dans l’obscurité.

Idriss s’arrêta devant la porte de sa propre chambre. Il la regarda. Dans la pénombre, ses yeux semblaient presque noirs. Le jabot de sa chemise était ouvert, sa veste jetée sur son épaule. Une mèche tombait sur son front.

Il leva la main, effleura sa joue, du bout des doigts. Un geste très doux, qui contrastait avec la tension de sa mâchoire.

Elle retint son souffle.

Bonne nuit, articulèrent ses lèvres.

Et il entra chez lui, referma la porte.

Amina resta seule dans le couloir. Elle avait la gorge sèche, les jambes cotonneuses. Elle aurait dû être soulagée. Au lieu de quoi une déception sourde, absurde, lui serra le ventre.

Tu es folle, se dit-elle. C’est un contrat. Il a joué son rôle. Rien de plus.

Sa chambre était trois fois plus grande que son appartement entier.

Un lit immense, drapé de lin blanc. Des rideaux de soie qui bougeaient doucement dans la brise de la fenêtre ouverte. Une salle de bains en marbre. Et sur la commode, un vase de jasmin frais, dont le parfum capiteux emplissait la pièce.

Elle posa son bouquet, défit ses boucles d’oreilles, ôta ses sandales. Le contact du sol frais sous ses pieds nus la fit soupirer. Elle fit glisser la fermeture éclair de sa robe. La soie tomba à ses pieds avec un bruissement léger.

Dans le miroir, elle se vit presque nue, éclairée par la lampe. Ses épaules, ses seins pris dans la dentelle simple de son soutien-gorge, sa taille. Sa peau avait gardé la chaleur du baiser. Elle y posa la main, lentement, comme pour effacer le souvenir.

Elle le sentait encore. Les lèvres d’Idriss. Ses doigts dans son dos. Cette façon dont il l’avait tenue, comme si elle allait lui échapper.

Elle ferma les yeux, secoua la tête.

— Arrête.

Elle enfila une chemise de nuit en coton, se glissa sous les draps frais. La porte intérieure, celle qui reliait sa chambre à la sienne, se découpait dans le mur, à gauche du lit. Une porte simple, en bois sombre, avec une clé dans la serrure. Elle la fixa un long moment.

Elle reste fermée, sauf si l’un de nous décide de l’ouvrir.

Elle éteignit la lampe.

Elle dormit mal.

Vers trois heures du matin, elle fut réveillée par un bruit. Pas un bruit, en fait. Plutôt l’absence d’un bruit. Un frottement sourd, étouffé, comme un corps qui se débat contre des draps.

Elle se redressa, le cœur affolé.

Le silence était total. Le jasmin embaumait. Le rideau flottait.

Puis, de l’autre côté du mur, un choc. Quelque chose heurta violemment le sol, un verre, peut-être, ou un meuble. Un souffle rauque, déchirant, qui n’avait rien d’humain.

Amina sauta du lit. Pieds nus, elle traversa la chambre et colla l’oreille contre la porte intérieure.

Quelqu’un respirait de l’autre côté. Fort. Trop fort. Des inspirations hachées, saccadées, comme si l’air ne parvenait pas jusqu’aux poumons.

Puis, soudain, plus rien.

Un silence si profond qu’il lui glaça les os.

Elle posa la main sur la clé. Ses doigts tremblaient.

Ne fais pas ça, pensa-t-elle. Règle numéro quatre.

Mais le bruit reprit, plus violent. Un gémissement étranglé, interminable, et sous la porte, la lueur vacillante d’une lampe qui venait de s’allumer.

Elle tourna la clé.

La porte s’ouvrit sur la chambre d’Idriss.

Il était à genoux sur le tapis, au pied du lit, torse nu, les draps arrachés autour de lui. Une lampe renversée lançait une lumière crue sur son visage. Ses mains étaient plaquées sur sa gorge. Sa bouche grande ouverte, tendue, déformée, formait un cri. Un cri immense, atroce, qui lui déchirait tout le corps, les veines saillantes sur son cou, les tendons crispés.

Mais aucun son ne sortait.

Rien. Pas un souffle. Un hurlement parfait, absolu, dans un silence de mort.

Il leva les yeux. Il la vit, debout dans l’encadrement, pâle, la main devant la bouche.

Et dans son regard, au milieu de la terreur et de la honte, Amina lut une phrase qu’il n’avait pas besoin d’écrire :

Ne me regarde pas.

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