LOGINCHAPITRE 4
POINT DE VUE : AMINA Je signe à vingt heures dix. Le stylo glisse sur le papier avec un grincement léger, Amina Diallo, trois mots, un trait, une année de ma vie. Delorme referme le contrat et le tend à une assistante silencieuse, qui l'emporte comme une relique. — Félicitations. Vous êtes désormais, officiellement, fiancée à Idriss Kane. Le mot me fait l'effet d'un coup de poing. Fiancée. — Quand ? demandé-je d'une voix que je ne reconnais pas. — Le mariage civil aura lieu dans quatre jours. Votre père sera opéré demain matin, et vous recevrez dans l'heure une confirmation écrite de la clinique. Mon téléphone vibre avant même qu'il ait terminé sa phrase. C'est un message de l'hôpital : Acompte reçu. Bloc opératoire réservé pour demain, 7 h 30. Je plaque une main sur ma bouche, avec l'envie de pleurer, de crier et de rire, tout cela à la fois. — Je l'ai fait, murmuré-je. Papa va vivre. Delorme me regarde sans la moindre émotion. — Vous voyez ? Le prix n'est pas si lourd. Pas encore, pensé-je. À vingt-deux heures, une voiture noire me dépose devant un portail monumental, hérissé de caméras. Je n'ai emporté qu'un sac, ou plutôt une valise bleue rafistolée au ruban adhésif, avec trois robes, deux paires de chaussures et la photo de ma famille, tout ce que je possède. Le chauffeur la porte avec une délicatesse presque comique, comme s'il craignait de la briser. Le portail s'ouvre sans bruit, et au bout d'une allée de palmiers éclairés par de petites lanternes, le manoir Kane se dresse dans la nuit. Je m'arrête, le souffle coupé. C'est un palais, avec ses trois étages de pierre blanche, ses hautes fenêtres éclairées, ses colonnes sculptées et son perron ruisselant de lumière. Sur la droite, pourtant, une aile entière reste plongée dans l'obscurité, volets fermés, comme si la maison avait voulu y cacher une cicatrice. L'aile Est. Je détourne les yeux. Un majordome en gants blancs m'accueille sur le seuil. — Madame sera attendue demain pour le petit-déjeuner. Monsieur Kane souhaite toutefois vous rencontrer dès ce soir, dans son bureau. — Maintenant ? Il est tard. — Monsieur ne dort pas beaucoup. Le bureau d'Idriss Kane occupe le deuxième étage. Un couloir interminable, tapissé de tableaux anciens, mène à une porte de bois sombre, entrouverte, d'où filtre une lumière chaude. Le majordome frappe deux petits coups, ouvre, s'efface. — Madame Diallo. J'entre. Je m'attendais à une pièce froide et impersonnelle, à l'image des millionnaires que j'ai vus dans les magazines, et je découvre une grande bibliothèque, des murs couverts de livres, des fauteuils de cuir usé et un feu doux qui crépite dans une cheminée de marbre malgré la chaleur du soir. L'odeur du bois brûlé se mêle à celle, plus subtile, du cuir et d'un parfum masculin. Debout devant la fenêtre, de dos, se tient un homme. Il est grand, les épaules larges, la taille étroite, la chemise blanche aux manches retroussées sur des avant-bras puissants, et il tient un verre d'eau dans la main gauche. Il ne bouge pas quand j'entre, et le silence s'étire, épais. Puis il se retourne. J'ai vu la photographie, je croyais être préparée. Je ne le suis pas. Idriss Kane est plus beau, plus dur, plus vivant que sur le papier, et ses yeux gris, orageux, me clouent sur place. Une ombre de barbe souligne sa mâchoire, ses lèvres pleines et fermes ne bougent pas, mais tout son corps parle : la tension de ses épaules, ses doigts qui serrent le verre, la lenteur étudiée avec laquelle son regard descend de mon visage à mes mains, à mes hanches, à mes pieds nus dans mes sandales usées, avant de remonter. Un frisson court sous ma peau, sans que je sache si j'ai chaud ou froid, et mon cœur bat si fort que je crains qu'il l'entende. Il pose son verre, prend sur le bureau une petite tablette noire et un stylet, écrit quelques mots, puis tourne l'écran vers moi. Bonsoir, Mademoiselle Diallo. Son écriture est droite, nette, élégante. Je m'éclaircis la gorge. — Monsieur Kane. Il écrit encore. Idriss. Dans quatre jours, vous serez ma femme. Quelque chose se noue dans mon ventre. Il le dit avec le détachement d'un notaire, et pourtant, la manière dont ses yeux restent posés sur moi, sans jamais cligner, sans jamais fuir, me donne l'impression d'être déshabillée. Il s'approche, un pas, deux, trois, et s'arrête à moins d'un mètre. Je dois lever la tête pour croiser son regard. Il sent le cèdre, la fumée et la peau chaude. Il tend la main, et je crois qu'il veut me serrer la mienne, mais il la retourne doucement, paume vers le ciel, et la regarde comme on regarde une carte, tandis que ses doigts longs et calleux effleurent l'intérieur de mon poignet. Je retiens mon souffle. Il relève les yeux et, d'un geste rapide, écrit sur la tablette : Vous tremblez. Je déglutis, puis je retire ma main, d'un mouvement un peu trop brusque. — Il fait froid. Il regarde la cheminée, le feu, la sueur qui perle à sa propre tempe, puis de nouveau moi. Un coin de ses lèvres se relève, à peine, presque un sourire. Presque. Il écrit : Menteuse.CHAPITRE 28POINT DE VUE : AminaLe silence qui suit est si total qu'elle entend le bois travailler dans les murs, les braises s'affaisser doucement dans l'âtre, et sous sa peau le sang battre à coups lourds, comme un tambour que quelqu'un frapperait de l'intérieur. C'était ton père. Elle fixe la tablette tombée sur le tapis, l'écran encore allumé, les quatre mots qui brillent dans la pénombre comme une accusation qu'on aurait gravée dans le verre, et elle a beau chercher en elle une colère à lui opposer, une incrédulité, un refus, elle ne trouve que cette évidence vertigineuse : tout concorde. La terreur de Mamadou devant Idriss, la phrase ils m'ont retrouvé, l'enveloppe arrivée le jour de sa naissance, le carnet caché, la promesse. Il était là. Il a toujours été là.— Mon père ne sait pas nager, dit-elle, bêtement, d'une voix presque enfantine. Il a peur de l'eau depuis toujours. Il n'est jamais monté sur un bateau de sa vie.Idriss ramasse la tablette, lentement, comme on ramasse u
CHAPITRE 27POINT DE VUE : AminaLes mots restent suspendus sur l'écran, nets et froids, comme gravés dans la pierre, et Amina les relit une fois, puis deux, avec la sensation étrange que le marbre du hall s'est mis à tanguer sous ses pieds. Le cercueil était vide. Je le savais. Trois cents personnes en noir, des gerbes de lys, des discours funèbres, et lui, droit au milieu de la cathédrale, portant sur ses épaules un cercueil rempli de sable, sans un mot, sans un geste, sans que personne devine qu'il jouait la plus longue des comédies.— Tu as laissé tout le monde la pleurer, murmure-t-elle. Ta belle-mère, ton frère, tes domestiques, ta propre ville. Pendant trois ans.Il hoche la tête, sans chercher à se défendre. Elle voudrait le haïr, le gifler comme elle l'a fait dans l'une de ces vies d'avant, mais elle voit ses épaules affaissées, ses yeux cernés, la façon dont ses doigts se crispent sur la tablette comme s'il craignait qu'elle lui échappe, et sa colère se délite, remplacée par
CHAPITRE 26POINT DE VUE : AminaSéléna n'attend pas sa réponse. Elle souffle la bougie d'un geste las, et dans l'obscurité retrouvée Amina l'entend traverser la pièce, ses pas si légers qu'ils semblent à peine effleurer le plancher, puis le claquement discret de la porte arrière qui donne sur la cour. Le parfum de jasmin met un long moment à s'effacer, comme une promesse qu'on laisserait derrière soi, et lorsque la lumière revient d'un coup, éblouissante, la lampe du plafond grésillant de nouveau comme si rien ne s'était passé, Fatou est affalée dans son fauteuil, le visage défait, les doigts crispés sur son chapelet.Sur la table basse, à côté des tasses froides, Amina découvre un petit carré de papier plié en quatre, que Séléna a dû y glisser sans qu'elle s'en aperçoive. Elle le déplie. Une écriture penchée, nerveuse, qu'elle reconnaîtrait désormais entre mille, trace trois lignes : une heure, demain, minuit, et un lieu, l'entrepôt de la vieille digue, au port. Rien d'autre. Pas de
CHAPITRE 25POINT DE VUE : AminaDans l'obscurité du petit salon, plus épaisse que celle d'une cave, Amina n'entend plus que le tic-tac du balancier et les battements de son propre cœur, qui cognent contre ses côtes avec une violence presque douloureuse. La main de Fatou, serrée dans la sienne, s'est mise à trembler si fort qu'elle en sent chaque secousse remonter jusque dans son bras, et le parfum de jasmin, lourd, sucré, ancien, glisse dans la pièce comme une présence à part entière, comme si l'air lui-même avait appris à parler.— Qui est là ? demande-t-elle, d'une voix qu'elle voudrait ferme et qui lui échappe en filet rauque. Montrez-vous.— Tu ne veux pas que je m'approche, petite sœur ? Pourtant tu as le même geste que moi, quand tu as peur. Tu serres les poings, et tu relèves le menton.Un frottement sec, une étincelle, puis la flamme d'une allumette qui jaillit dans le noir et dessine, au-dessus d'elle, un visage de femme penché vers une bougie. Amina cesse de respirer. Elle
CHAPITRE 24POINT DE VUE : AminaElle repasse tout l'après-midi la phrase d'Idriss dans sa tête, c'est la dernière que j'ai entendue avant de me taire, sans parvenir à la détacher de celle de sa mère, il a à voir avec tout, comme si deux fils tendus en sens contraires finissaient par se nouer en plein milieu de sa poitrine. Dans la voiture qui la ramène au manoir, il ne dit rien de plus, il garde les yeux fixés sur la route, les doigts crispés sur sa tablette éteinte, et elle n'ose pas l'interroger, parce qu'elle sent qu'un seul mot trop brusque suffirait à le refermer pour toujours.Au pied du perron, pourtant, il l'arrête d'une main posée sur son poignet. La lumière dorée du soir coule sur son visage et creuse ses traits, adoucit la dureté de sa mâchoire, allume des paillettes d'argent dans ses yeux gris. Il l'attire sans un mot contre lui, l'enveloppe de ses bras avec une lenteur presque maladroite, puis appuie sa joue contre ses cheveux, et elle sent contre son oreille sa respirat
CHAPITRE 23POINT DE VUE : AminaLe temps semble se suspendre autour du petit boîtier noir, qui continue de crépiter dans la paume d'Idriss comme un insecte pris dans une toile. Fatou a reculé jusqu'au mur, les mains plaquées sur sa bouche, et dans ses yeux élargis passe une terreur ancienne, presque animale, que sa fille ne lui a jamais vue. Quant à Amina, elle sent chaque battement de son cœur résonner dans ses tempes, tandis que la phrase tourne en boucle dans sa tête, dis-lui qui elle est, sans qu'elle parvienne à la comprendre, à la saisir, à l'empêcher de lui glisser entre les doigts.— Éteins-le, répète Fatou d'une voix brisée. Je t'en supplie, Idriss, éteins-le.Il ne l'écoute pas. Le visage livide, la mâchoire contractée, il fixe le boîtier avec une expression qu'Amina n'arrive pas à déchiffrer, mélange d'effroi et de reconnaissance, comme s'il entendait chanter un souvenir qu'on lui avait promis de ne jamais réveiller. La voix, elle, se tait un instant, puis reprend dans un







