LOGINCHAPITRE 3
POINT DE VUE : AMINA Je quitte le cabinet Delorme en marchant beaucoup trop vite. Dans l'ascenseur de verre, je m'adosse à la paroi, les mains tremblantes, tandis que le sol défile sous mes pieds, quarante étages de vide. Je ferme les yeux. Mamadou Diallo avait exactement ce même regard. Comment connaît-il le prénom de mon père ? Que sait-il d'autre ? Dehors, la chaleur me gifle. Je me laisse porter par la foule jusqu'à la station de taxis-motos, je grimpe derrière un conducteur silencieux et je ne rouvre les yeux qu'à l'entrée de l'hôpital. Karim m'attend dans le couloir, le visage défait. À vingt-trois ans, mon petit frère a déjà l'air d'un homme qui n'a pas dormi depuis des semaines, et il porte encore son maillot d'apprenti mécanicien, taché de graisse. — Où étais-tu ? Les médecins ont appelé trois fois. — Je cherchais de l'argent. — Et ? J'hésite. J'aimerais tout lui dire, l'offre, le contrat, la photo, mais quelque chose dans la voix de Delorme m'a soufflé de me taire. — Je n'ai rien trouvé. Karim donne un coup de poing dans le mur. — Je savais. Je savais qu'on n'y arriverait pas. — Ne dis pas ça. — Tu veux que je dise quoi ? Que ça va s'arranger ? Ses yeux sont rouges. Je prends son visage entre mes mains, comme quand il était petit. — Écoute-moi. Je vais trouver une solution, je te le promets. — Tu ne peux pas promettre ça. — Si. Je le serre contre moi. Il reste raide un instant, puis s'effondre contre mon épaule, secoué de sanglots muets. Derrière la vitre de la chambre, Fatou Diallo, notre mère, veille sur le lit de papa, un chapelet entre les doigts. Elle a vieilli de dix ans en deux semaines. En m'apercevant, elle esquisse un sourire faible, avant de détourner la tête, trop vite. Elle cache quelque chose, pensé-je. Elle aussi. À quatorze heures, l'infirmière en chef me convoque. — Votre père se dégrade, le cœur fatigue. Nous devons accélérer : demain matin au plus tard. — Demain ? — Si l'acompte n'est pas versé avant ce soir, nous ne pourrons pas programmer le bloc. Je hoche la tête, incapable de prononcer un mot. Je sors dans le jardin de l'hôpital, je m'assieds sous un manguier et je laisse enfin couler mes larmes, lourdes et silencieuses, tandis qu'autour de moi des malades en pyjama font quelques pas, soutenus par leurs proches. La vie continue, indifférente. Je sors la carte de ma poche. Une offre de mariage. Je relis les mots, une fois, deux fois, dix fois. Un an, un seul, et mon père serait sauvé, Karim n'aurait plus à travailler jour et nuit, maman pourrait enfin dormir, et Zakari disparaîtrait de nos vies. Et en échange ? Épouser un inconnu, vivre chez lui, dormir sous son toit. Je repense à la photographie, à ces yeux gris, à cette bouche sévère mais si bien dessinée qu'on devine qu'elle a dû sourire, autrefois, à cette façon qu'il avait de regarder droit devant lui, comme si l'objectif lui avait posé une question à laquelle il refusait de répondre. Un frisson me parcourt l'échine, et je ne sais pas si c'est de la peur ou autre chose. C'est juste un contrat, me répété-je. Un an. J'essuie mes joues et je me lève. Quand je rentre dans la chambre, papa a les yeux ouverts. Il me regarde, vraiment, pour la première fois depuis des jours. — Amina… Je m'approche et prends sa main. — Je suis là, papa. — Qu'est-ce que tu as fait ? Je sursaute. — Rien. Pourquoi ? — Tu as cet air… celui que tu avais quand tu étais petite et que tu avais cassé quelque chose. Je ris malgré moi, une larme glissant sur ma joue. — Je n'ai rien cassé, papa. Je vais te sauver, c'est tout. Il serre ma main avec une force que je ne lui connaissais plus. — Promets-moi quelque chose. Promets-moi de ne jamais, jamais, signer un papier sans le lire jusqu'au bout. Je fronce les sourcils. — Pourquoi tu me dis ça ? — Promets-le. — Je te le promets. Il hoche la tête, apaisé, et referme les yeux. Je reste longtemps à le regarder dormir, ma main dans la sienne, et quand je me relève, ma décision est prise. Il est dix-neuf heures quand je pousse de nouveau la porte du cabinet Delorme. L'étage est presque vide, et l'avocat m'attend dans son bureau, seul, devant un verre de whisky. Il ne paraît pas surpris. — Je savais que vous reviendriez. — Où est le contrat ? Il me le tend sans un mot. Cette fois, je m'assieds, je sors mon stylo, et je me souviens de la promesse faite à mon père. — Je vais le lire en entier. — Faites. Je ne bouge pas. Je lis, page après page, ligne après ligne, la mâchoire serrée : clauses de confidentialité, obligations de présence, interdiction de divulguer le motif du mariage, pénalités en cas de rupture. Tout est rédigé avec une précision chirurgicale, sans une faille, sans une ambiguïté, tandis que Delorme boit lentement son whisky, sans impatience, les yeux posés sur moi. À la page douze, mon regard s'arrête. Une clause, au milieu d'un paragraphe sur la résidence conjugale, écrite exactement comme les autres, dans une police sobre et discrète : Article 14 : L'épouse s'interdit, sous peine de nullité immédiate du présent contrat et de restitution intégrale de toutes les sommes versées, d'ouvrir, de franchir ou de tenter de franchir la porte de l'aile Est du manoir Kane. Aucune exception ne sera tolérée, quel qu'en soit le motif. Je relève lentement la tête. — Qu'y a-t-il dans l'aile Est ? Delorme repose son verre, et son sourire disparaît. — Je vous conseille de ne jamais le savoir, mademoiselle Diallo.CHAPITRE 28POINT DE VUE : AminaLe silence qui suit est si total qu'elle entend le bois travailler dans les murs, les braises s'affaisser doucement dans l'âtre, et sous sa peau le sang battre à coups lourds, comme un tambour que quelqu'un frapperait de l'intérieur. C'était ton père. Elle fixe la tablette tombée sur le tapis, l'écran encore allumé, les quatre mots qui brillent dans la pénombre comme une accusation qu'on aurait gravée dans le verre, et elle a beau chercher en elle une colère à lui opposer, une incrédulité, un refus, elle ne trouve que cette évidence vertigineuse : tout concorde. La terreur de Mamadou devant Idriss, la phrase ils m'ont retrouvé, l'enveloppe arrivée le jour de sa naissance, le carnet caché, la promesse. Il était là. Il a toujours été là.— Mon père ne sait pas nager, dit-elle, bêtement, d'une voix presque enfantine. Il a peur de l'eau depuis toujours. Il n'est jamais monté sur un bateau de sa vie.Idriss ramasse la tablette, lentement, comme on ramasse u
CHAPITRE 27POINT DE VUE : AminaLes mots restent suspendus sur l'écran, nets et froids, comme gravés dans la pierre, et Amina les relit une fois, puis deux, avec la sensation étrange que le marbre du hall s'est mis à tanguer sous ses pieds. Le cercueil était vide. Je le savais. Trois cents personnes en noir, des gerbes de lys, des discours funèbres, et lui, droit au milieu de la cathédrale, portant sur ses épaules un cercueil rempli de sable, sans un mot, sans un geste, sans que personne devine qu'il jouait la plus longue des comédies.— Tu as laissé tout le monde la pleurer, murmure-t-elle. Ta belle-mère, ton frère, tes domestiques, ta propre ville. Pendant trois ans.Il hoche la tête, sans chercher à se défendre. Elle voudrait le haïr, le gifler comme elle l'a fait dans l'une de ces vies d'avant, mais elle voit ses épaules affaissées, ses yeux cernés, la façon dont ses doigts se crispent sur la tablette comme s'il craignait qu'elle lui échappe, et sa colère se délite, remplacée par
CHAPITRE 26POINT DE VUE : AminaSéléna n'attend pas sa réponse. Elle souffle la bougie d'un geste las, et dans l'obscurité retrouvée Amina l'entend traverser la pièce, ses pas si légers qu'ils semblent à peine effleurer le plancher, puis le claquement discret de la porte arrière qui donne sur la cour. Le parfum de jasmin met un long moment à s'effacer, comme une promesse qu'on laisserait derrière soi, et lorsque la lumière revient d'un coup, éblouissante, la lampe du plafond grésillant de nouveau comme si rien ne s'était passé, Fatou est affalée dans son fauteuil, le visage défait, les doigts crispés sur son chapelet.Sur la table basse, à côté des tasses froides, Amina découvre un petit carré de papier plié en quatre, que Séléna a dû y glisser sans qu'elle s'en aperçoive. Elle le déplie. Une écriture penchée, nerveuse, qu'elle reconnaîtrait désormais entre mille, trace trois lignes : une heure, demain, minuit, et un lieu, l'entrepôt de la vieille digue, au port. Rien d'autre. Pas de
CHAPITRE 25POINT DE VUE : AminaDans l'obscurité du petit salon, plus épaisse que celle d'une cave, Amina n'entend plus que le tic-tac du balancier et les battements de son propre cœur, qui cognent contre ses côtes avec une violence presque douloureuse. La main de Fatou, serrée dans la sienne, s'est mise à trembler si fort qu'elle en sent chaque secousse remonter jusque dans son bras, et le parfum de jasmin, lourd, sucré, ancien, glisse dans la pièce comme une présence à part entière, comme si l'air lui-même avait appris à parler.— Qui est là ? demande-t-elle, d'une voix qu'elle voudrait ferme et qui lui échappe en filet rauque. Montrez-vous.— Tu ne veux pas que je m'approche, petite sœur ? Pourtant tu as le même geste que moi, quand tu as peur. Tu serres les poings, et tu relèves le menton.Un frottement sec, une étincelle, puis la flamme d'une allumette qui jaillit dans le noir et dessine, au-dessus d'elle, un visage de femme penché vers une bougie. Amina cesse de respirer. Elle
CHAPITRE 24POINT DE VUE : AminaElle repasse tout l'après-midi la phrase d'Idriss dans sa tête, c'est la dernière que j'ai entendue avant de me taire, sans parvenir à la détacher de celle de sa mère, il a à voir avec tout, comme si deux fils tendus en sens contraires finissaient par se nouer en plein milieu de sa poitrine. Dans la voiture qui la ramène au manoir, il ne dit rien de plus, il garde les yeux fixés sur la route, les doigts crispés sur sa tablette éteinte, et elle n'ose pas l'interroger, parce qu'elle sent qu'un seul mot trop brusque suffirait à le refermer pour toujours.Au pied du perron, pourtant, il l'arrête d'une main posée sur son poignet. La lumière dorée du soir coule sur son visage et creuse ses traits, adoucit la dureté de sa mâchoire, allume des paillettes d'argent dans ses yeux gris. Il l'attire sans un mot contre lui, l'enveloppe de ses bras avec une lenteur presque maladroite, puis appuie sa joue contre ses cheveux, et elle sent contre son oreille sa respirat
CHAPITRE 23POINT DE VUE : AminaLe temps semble se suspendre autour du petit boîtier noir, qui continue de crépiter dans la paume d'Idriss comme un insecte pris dans une toile. Fatou a reculé jusqu'au mur, les mains plaquées sur sa bouche, et dans ses yeux élargis passe une terreur ancienne, presque animale, que sa fille ne lui a jamais vue. Quant à Amina, elle sent chaque battement de son cœur résonner dans ses tempes, tandis que la phrase tourne en boucle dans sa tête, dis-lui qui elle est, sans qu'elle parvienne à la comprendre, à la saisir, à l'empêcher de lui glisser entre les doigts.— Éteins-le, répète Fatou d'une voix brisée. Je t'en supplie, Idriss, éteins-le.Il ne l'écoute pas. Le visage livide, la mâchoire contractée, il fixe le boîtier avec une expression qu'Amina n'arrive pas à déchiffrer, mélange d'effroi et de reconnaissance, comme s'il entendait chanter un souvenir qu'on lui avait promis de ne jamais réveiller. La voix, elle, se tait un instant, puis reprend dans un







