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Chapitre 05

Auteur: Paul
last update Date de publication: 2026-10-29 08:11:22

POINT DE VUE : AMINA

— Je ne mens pas, réponds-je, beaucoup trop vite.

Idriss hausse un sourcil, puis ses doigts courent sur la tablette avec une aisance qui me fascine malgré moi.

Alors vous avez peur de moi.

— Je n'ai peur de personne.

Tout le monde a peur de quelque chose.

Je serre les poings dans les plis de ma robe, agacée par cette façon qu'il a de me lire sans le moindre effort, comme si j'étais un livre ouvert dont il tournait les pages à sa guise, alors que moi, je ne sais rien de lui, pas même le son de sa voix. Je relève le menton, bien décidée à ne pas lui laisser cet avantage.

— Je suis ici pour un contrat, monsieur Kane, pas pour être interrogée.

Il incline légèrement la tête, et dans ses yeux gris passe une étincelle rapide, presque amusée, qui me déstabilise plus que n'importe quelle menace.

Bien. Alors parlons du contrat.

Il me fait signe de m'asseoir. Je choisis le fauteuil le plus éloigné du feu, tandis qu'il reste debout, appuyé contre le bureau, les bras croisés, le stylet glissé entre deux doigts. La lumière des flammes danse sur son visage, creuse ses pommettes, durcit la ligne de sa bouche, et je me force à regarder ailleurs, les livres alignés, le tapis usé, mes propres mains qui ne cessent de trembler. Il écrit longuement, puis traverse la pièce pour me tendre la tablette, en prenant soin de ne pas effleurer mes doigts.

Règles de la maison.

1. Vous avez une chambre à vous, au premier étage, à côté de la mienne. Une porte intérieure nous relie. Elle reste fermée, sauf si l'un de nous décide de l'ouvrir.

2. En public, nous sommes un couple épris. Vous me touchez, je vous touche. Nous sourions.

3. En privé, nous sommes deux adultes civilisés.

4. Vous ne posez aucune question sur mon silence.

5. Vous ne posez aucune question sur ma première épouse.

6. Vous ne descendez jamais seule dans la maison, la nuit.

Je relis la liste une fois, puis une seconde, et c'est la dernière ligne qui me glace le sang. Pourquoi cette interdiction, dans une maison gardée par des caméras et des domestiques à chaque porte ? Je relève la tête.

— Pourquoi ?

Règle numéro 4.

— Ce n'est pas la même chose.

Si.

Je me mords la lèvre pour retenir une réplique cinglante. Il m'observe avec une attention presque prédatrice, en homme habitué à ce qu'on lui obéisse, un homme qui, sans prononcer un seul mot, remplit toute la pièce de sa présence. Je reprends la tablette, bien décidée à jouer selon mes propres règles.

— Et vous ? Quelles règles vous imposez-vous ?

Il paraît surpris, un battement de cils à peine perceptible, comme si personne ne lui avait jamais posé la question, puis il reprend le stylet.

Aucune.

— Ce n'est pas juste.

Je n'ai jamais prétendu l'être.

Une chaleur me monte aux joues, et je ne sais plus si c'est de l'agacement ou de l'excitation, ce mélange confus qui me serre la gorge chaque fois que ses yeux se posent sur moi. Il reprend la tablette, écrit encore.

Vous avez des questions ?

J'hésite, le cœur battant, puis je me lance, parce que cette question me ronge depuis que Delorme a prononcé son nom.

— Pourquoi moi ?

Un silence s'installe. Ses yeux gris restent posés sur moi, immobiles, graves, et pendant quelques secondes j'ai l'impression qu'il pèse chaque mot avant de le laisser exister. Puis, lentement, il écrit.

Parce que vous ne me ressemblez pas.

— Cela ne répond pas à ma question.

C'est la seule réponse que je vous donnerai ce soir.

Je veux protester, mais il s'est déjà redressé et avance vers moi, d'un pas lent, souple, presque silencieux. L'air semble s'épaissir à mesure qu'il approche. Il se penche sans me toucher, jusqu'à ce que son visage se trouve à quelques centimètres du mien, et son souffle chaud effleure ma joue. Je vois, de très près, la cicatrice minuscule au coin de son sourcil, ses cils noirs, longs, presque trop beaux pour un homme, et cette ombre de fatigue sous ses yeux, celle de quelqu'un qui dort mal depuis trop longtemps. Le temps cesse d'exister. Je pourrais reculer, me lever, exiger qu'il garde ses distances, et pourtant je reste là, clouée au fauteuil, incapable de bouger.

Il lève la main. Ses doigts frôlent ma tempe pour glisser une mèche rebelle derrière mon oreille, et le contact, d'une légèreté infinie, déclenche en moi une onde brûlante qui descend le long de ma nuque, de ma colonne, jusqu'au creux de mes reins. Je ferme les yeux une seconde, une seule, mais il la voit. Je les rouvre aussitôt et me noie dans son regard, sombre, brûlant, soudain dépourvu de toute ironie.

Il ne sourit plus.

D'un geste lent, il reprend la tablette et écrit sans me quitter des yeux, comme s'il craignait de rompre le fil invisible qui nous retient l'un à l'autre.

Vous allez devoir faire attention, Amina.

Mon prénom, pour la première fois. Même tracé sur un écran, il sonne comme une caresse, et je sens mon pouls s'affoler au creux de ma gorge.

— À quoi ?

Il hésite. Je vois sa mâchoire se contracter, un muscle jouer sous sa peau, comme si les mots qu'il s'apprêtait à écrire lui coûtaient plus qu'ils ne devraient.

À ne pas oublier que c'est un contrat.

Mon cœur se serre, d'une façon absurde et douloureuse, que je ne m'explique pas. Qu'est-ce que je pensais, au juste ? Qu'un homme comme lui, qui peut avoir n'importe quelle femme, allait me regarder autrement qu'une signature au bas d'une page ? Je recule d'un pas pour retrouver mon souffle, et je redresse les épaules.

— Je ne l'oublie pas, monsieur Kane.

Idriss.

— Idriss.

Il hoche la tête, satisfait, puis prend ma main une dernière fois. Cette fois, il la porte à ses lèvres et dépose un baiser lent et chaud au creux de ma paume, juste sous mes doigts. Sa bouche s'attarde bien plus longtemps que la politesse ne l'exige, et je sens la pointe de sa barbe, la chaleur de son souffle, mes genoux qui menacent de céder sous moi. Quand il relève enfin la tête, ses yeux brillent d'une lueur indéchiffrable, mélange de désir et de regret, et je comprends qu'il se bat contre quelque chose que je ne vois pas.

Il écrit, une dernière fois.

Ce sera long, un an.

Puis il me tourne le dos, comme s'il venait de lâcher un secret qu'il regrettait déjà.

Je reste immobile, la paume en feu, le cœur affolé, persuadée qu'il ne dira plus rien. Je me force à avancer vers la porte, les jambes lourdes, la tête pleine de bruit, mais en passant devant le bureau, mon regard est attiré par un détail que je n'avais pas remarqué : près de la lampe, un tiroir légèrement entrouvert, d'où dépasse un éclat de papier jauni. C'est une enveloppe, couverte d'une écriture féminine, penchée, nerveuse.

Je m'arrête net, le souffle suspendu.

Cette écriture, je la reconnais aussitôt. C'est exactement la même que celle de la phrase glissée au dos de la carte de Delorme : Il ne parle pas. Mais il sait tout de moi.

Et dans mon dos, sans un bruit, je sens le regard d'Idriss se poser sur ma nuque.

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