登入Il relève la tête, me regarde à travers ses larmes. Il est laid, à cet instant , les yeux gonflés, le nez qui coule, la bouche tordue par les sanglots. Mais je ne l'ai jamais trouvé aussi beau. Parce qu'il est vrai. Parce qu'il est nu. Parce qu'il est enfin lui-même, sans armure, sans masque, sans ce rôle de maître de maison qu'il joue depuis si longtemps.
— Ton père t'a menti, Ethan. Tu n'es pas faib
Il ne répond pas. Il ne peut pas répondre. Parce que c'est la vérité. La vérité la plus simple, la plus brutale, la plus impossible à contourner. Si j'avais été Victoria, il m'aurait aimée. Si j'avais été Victoria, il m'aurait regardée. Si j'avais été Victoria, il aurait souri en voyant ma lettre cachée dans Les Fleurs du Mal, au lieu de ne jamais l'ouvrir.Mais je ne suis pas Victoria. Je suis Lydia. Lydia Morgan. Lydia Sterling. Lydia tout court. Et Lydia, il ne l'aime pas. Il ne l'aimera jamais.Je me lève. Le plaid glisse de mes genoux, tombe sur le sol en mosaïque. Les bougies vacillent, comme si elles sentaient que la soirée est finie. Ethan reste assis, immobile, le visage tourné vers moi, les mains posées sur ses cuisses. Il ne me retient pas. Il ne me demande pas de rester. Il ne me dit pas que j'ai mal
Sa voix est douce. Trop douce. Cette douceur, je la reconnais maintenant. C'est la douceur des mauvaises nouvelles. La douceur des médecins qui annoncent un diagnostic fatal. La douceur des hommes qui s'apprêtent à vous briser le cœur et qui veulent le faire avec élégance, pour ne pas avoir à se sentir coupables.Je relève la tête. Mon cœur bat si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre dans le silence du jardin d'hiver. Les étoiles, au-dessus de nous, scintillent comme des promesses ironiques.— Oui ? dis-je, la gorge serrée.— Je voulais te dire... merci.Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans un puits. Merci. Ce n'est pas le mot que j'attendais. Ce n'est pas le mot que j'espérais. Mais c'est un mot, au moins. Un mot qu'il n'a jamais prononcé avant ces trente-huit jours. Alors je le prends. Je le serre contre moi comme un trésor dérisoire.— Merci ? je répète, parce que je ne sais pas quoi dire d'autre.— Pour ces semaines. Pour tes efforts. Je les vois. Vraiment.Il
LydiaTrente-huit jours. Le chiffre tourne dans ma tête depuis ce matin, comme une ritournelle entêtante. Trente-huit jours que j'ai signé ce pacte insensé avec l'homme qui est encore mon mari. Trente-huit jours que je cuisine, que je souris, que j'écoute, que je joue du piano, que je note mes progrès dans un carnet vert qui ressemble de plus en plus à un journal de bord de naufragé. Et ce soir, pour la première fois, je vais tenter quelque chose de nouveau. Quelque chose qui ne figure pas dans mes listes. Quelque chose qui me fait trembler rien que d'y penser.Le jardin d'hiver.C'est une idée qui m'est venue il y a trois jours, en pleine nuit, alors que je regardais le plafond de ma chambre sans parvenir à dormir. Le jardin d'hiver est un endroit que nous n'utilisons jamais. Il est situé dans l'aile est du manoir, juste à côté de la bibliothèque. Une grande pièce octogonale, coiffée d'une verrière en fonte et en verre qui date de la construction du manoir, dans les années 1880. Le b
Mais j'ai promis de la rejoindre après le divorce. Je lui ai promis que nous serions ensemble, pour de bon, quand tout serait fini. Et Victoria n'oublie jamais une promesse.Mon téléphone vibre sur le bureau. Je me retourne, le cœur battant. Victoria. C'est forcément Victoria. Elle a senti que je pensais à elle. Elle a ce don étrange de deviner quand je suis en train de douter.Je prends le téléphone. Ce n'est pas Victoria. C'est un message de Charles, mon cousin, à propos d'une réunion demain matin. Je le supprime sans le lire.Je devrais appeler Victoria. Je devrais lui dire que tout va bien, que le plan se déroule comme prévu, que dans vingt-neuf jours, je serai libre. Mais je ne le fais pas. Je n'ai pas envie de mentir. Et surtout, je n'ai pas envie qu'elle entende dans ma voix quelque chose qui ne devrait pas y être. Quelque chose qui ressemble &agr
EthanTrente et un jours. La moitié du sursis. La moitié de ce pacte absurde que j'ai signé sans vraiment y croire, un matin de novembre, dans le bureau où mon père a passé sa vie à me briser.Ce soir, pour la première fois depuis le début, je ne rentre pas dîner. J'ai prévenu Lydia par un mot laissé sur son oreiller : Conseil d'administration exceptionnel. Ne m'attends pas. E. C'est un mensonge, bien sûr. Le conseil d'administration a eu lieu ce matin. Il n'y a rien d'exceptionnel à mon absence, si ce n'est que j'ai besoin d'être seul. Besoin de réfléchir. Besoin de mettre de l'ordre dans le chaos qui règne dans ma tête depuis trente et un jours.Je suis assis dans mon bureau, au siège social de Sterling Immobilier, au trente-cinquième étage de la tour que mon père a fait construire dans les ann&eacut
Le conservateur s'efface discrètement, et Ethan prend la parole. Sa voix est différente, tout de suite. Plus chaude, plus vibrante, comme le soir du bistrot quand il parlait d'architecture.— Cette statue, dit-il en désignant une Aphrodite en marbre, c'est une copie romaine d'un original grec. Elle date du premier siècle avant Jésus-Christ. Regarde la façon dont le sculpteur a traité le drapé. On dirait du tissu véritable, alors que c'est du marbre. C'est ce qu'on appelle la technique du drapé mouillé. Les Grecs étaient obsédés par le rendu du mouvement, du vivant.Je l'écoute, bouche bée. Il connaît l'histoire de l'art. Il la connaît en profondeur, avec une précision de spécialiste. Il me parle de chaque statue, de chaque vase, de chaque bas-relief. Il m'explique les mythes grecs , Zeus, Héra, Athén
Le trajet en limousine est silencieux. Elle regarde défiler la ville par la fenêtre. Moi, je la regarde elle. Son profil se découpe sur le fond sombre de la vitre, ses cils battent lentement, ses doigts jouent avec le fermoir de son petit sac du soir. Un geste nerveux, le seul qui trahisse son appr
Lydia est déjà dans la cuisine quand j'entre. Elle boit son thé, debout près de la fenêtre, sa robe grise boutonnée jusqu'au cou, ses cheveux sagement attachés en chignon.Elle lève les yeux vers moi. Son regard est impas
EthanTrois nuits plus tard, l'insomnie est toujours là. Une compagne fidèle, une maîtresse exigeante qui ne me lâche plus. Je tourne dans mon lit, écrase mes oreillers, fixe le plafond jusqu'à ce que les ombres deviennent des formes, puis des monstr
Puis il y a eu cet été. L'été de nos seize ans.Je revenais d'un camp d'équitation en Virginie. Un mois entier sans nouvelles, coupé du monde, comme mon père l'exigeait chaque année. Endurcir le caractère, disait-







