MasukLODI
La porte du SUV claqua avec le bruit sinistre d’un cercueil qui se referme, et tout l’air quitta mes poumons d’un coup.
J’étais coincée. Piégée comme une sardine dans une boîte de conserve de luxe.
Julien était assis en face de moi comme un roi qui venait déjà de signer mon arrêt de mort. Calme. Inébranlable. Flippant au possible. Il aboyait des ordres en italien rapide, voix basse et mortelle, pendant que le chauffeur armé répondait sur le même ton. Chaque syllabe ressemblait au clic d’une balle qu’on charge.
C’était l’homme qui m’avait ruinée il y a trois ans en une seule nuit complètement folle. L’homme que mon demi-frère Tom m’avait suppliée d’oublier. L’homme qui n’avait toujours aucune idée qu’il avait un fils.
Mes mains tremblaient comme des feuilles mortes dans une tempête. Je les coinçai entre mes cuisses pour cacher ma faiblesse. Le visage de Mathis surgit dans ma tête : boucles noires, yeux bleu glacier identiques à ceux qui me fixaient maintenant, et ce petit gémissement qu’il faisait pendant les cauchemars. J’avalai la bile qui me brûlait la gorge.
Reste calme. Ne glisse rien. Ne prononce surtout pas son nom.
Julien termina son appel et se cala en arrière. Ses yeux perçants se posèrent sur moi. Le silence s’étira jusqu’à devenir aussi tendu qu’un string trop petit.
Il sortit une bouteille d’eau d’un compartiment caché et me la tendit sans un mot. Je la pris avec des doigts qui dansaient la samba. Le plastique froid me piqua la peau.
— Merci, murmurai-je.
Il se servit un verre de whisky. L’odeur fumée envahit l’habitacle. Il ne m’en proposa pas. Il se contenta de m’observer, comme s’il pelait un oignon couche par couche.
— J’ai essayé de l’aider, dis-je doucement. Camille. Quand les tirs ont commencé… j’ai essayé d’aller vers elle.
Il but une gorgée lente, sans jamais lâcher mon regard.
— Et pourtant tu t’es enfuie.
— J’étais terrifiée ! Les mots sortirent plus secs que prévu. Les gens mouraient ! Lewin…
Ma voix se brisa.
La mâchoire de Julien se crispa.
— Lewin est mort.
Le monde bascula.
— Non. (Je secouai la tête comme une folle.) Il ne peut pas être…
— Trois balles dans la poitrine, dit-il platement. Il était déjà parti quand je suis arrivé.
Un sanglot grimpa dans ma gorge. Je plaquai ma main sur ma bouche pour l’étouffer. Ce gentil Lewin qui m’avait taquinée au téléphone hier soir… parti. Pouf. Comme ça.
Le silence revint, encore plus lourd. Julien continuait de m’étudier comme un puzzle Ikea particulièrement agaçant.
Quand le SUV ralentit enfin et franchit d’immenses grilles en fer, mon estomac fit un salto arrière. Des gardes armés patrouillaient le long des hauts murs. La maison qui apparut était magnifique… mais elle hurlait « prison de luxe ».
Le véhicule s’arrêta. Julien se pencha et détacha ma ceinture, son bras frôlant le mien. Cette odeur dévastatrice (whisky, cuir, danger brut) remonta tous mes souvenirs comme un ascenseur en panne.
— Descends.
Mes jambes tenaient à peine quand je posai le pied sur l’allée. Il me guida à l’intérieur sans un regard en arrière. Marbre brillant, tableaux hors de prix, silence glacial. Le genre de richesse qui avale les gens tout entiers.
On monta deux étages. Au troisième, il tapa un code. La lourde porte s’ouvrit. Avant que je proteste, il me poussa dedans.
La chambre était luxueuse : lit king size, chaise en velours, rideaux épais. Mais des barreaux en acier brillaient derrière les fenêtres. Pas de téléphone. Pas d’échappatoire.
Je me retournai d’un bond.
— Tu ne peux pas me garder ici ! C’est un kidnapping ! J’ai une vie ! Des gens qui vont me chercher !
— Tu restes, dit-il, bas et absolu. Pour ta propre protection.
— Protection ? (Un rire amer m’échappa.) Ou interrogatoire ? Tu penses que j’ai quelque chose à voir avec ce qui s’est passé ce soir ?
Son regard glacial ne cilla pas.
— Je ne sais pas quoi penser. Tant que je n’ai pas décidé, cette chambre est ta nouvelle maison.
Il commença à fermer la porte.
La panique explosa dans ma poitrine.
— Attends — s’il te plaît ! (Je me jetai en avant, paume contre le bois.) Il faut que je rentre ! Il y a quelqu’un qui m’attend. Je ne peux pas disparaître comme ça !
Pendant une demi-seconde, quelque chose de sombre et dangereux passa dans ses yeux — soupçon, curiosité, peut-être les deux — puis disparut derrière son masque froid.
— Sois une gentille fille, Élodie, murmura-t-il, voix de velours sur acier. Ne rends pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont.
La porte claqua.
— Laisse-moi sortir ! (Je frappai des deux poings jusqu’à ce que mes articulations hurlent.) Tu n’as pas le droit !
Pas de réponse. Seulement un silence épais et étouffant.
Mes jambes lâchèrent. Je glissai contre la porte, les larmes traçant des sillons brûlants sur mes joues.
Pour Lewin.
Pour Camille. Pour mon petit garçon qui attendait à la maison et qui n’avait aucune idée que sa maman venait d’être enlevée par le diable en personne.Je pleurai jusqu’à avoir la gorge en feu.
Puis je me relevai, essuyai mon visage d’un revers de main. S’échapper maintenant était impossible.
Mais à la seconde où cette porte se rouvrirait, je mentirais. Je me battrais. Je sourirais et jouerais la gentille avec le diable lui-même s’il le fallait.
Je retournerais auprès de Mathis.
Coûte que coûte.LODIIl a fermé les yeux et hoché la tête, puis m’a regardée à nouveau. « Je ne m’attendais pas à toi, Élodie. J’aurais dû. Dès le premier moment, j’ai su que tu étais spéciale, et c’est pour ça que je suis parti. J’avais des affaires, oui, mais j’aurais pu prendre tes coordonnées, te donner les miennes. Je ne l’ai pas fait parce que contrairement à Camille, je ne mérite pas tout ça. Mais je le veux. »« Julien… » Son nom est tombé de mes lèvres. Sa douleur me faisait mal. Sa sauvagerie envers lui-même coupait profond. « Non. Tu le mérites. »« Est-ce que je le mérite ? Parce que je n’ai pas l’impression. Le truc, c’est que j’ai pété un plomb avec mon ami le plus proche parce que te voir avec un homme — même Antoni, dont je sais qu’il ne te toucherait jamais — m’a rendu malade de rage. »Il serait facile de tomber là-dedans, d’être influencée par ce qu’il disait, mais je ne pouvais pas. Il y avait Mathis à penser.« Tu ne me fais pas confiance. » Il a froncé les sourcils. « Non— »« J
LODIJe tremblais tandis que je bordais Mathis. Les voix qui criaient l’avaient réveillé, et maintenant me voilà, dans un endroit où je n’étais pas sûre d’appartenir, faisant semblant que c’était la maison pour mon garçon.Mathis captait les choses, et ses grands yeux fatigués m’ont trouvés. « Maman, pourquoi tu es triste ? »« Je ne suis pas triste, bébé. Je suis fatiguée. »« Histoire ? »« Tu en as eu trois ce soir. »« Histoire ? » a-t-il redemandé. Il était si près du sommeil que j’ai tendu la main vers son livre préféré et commencé à lire.Au moment où j’ai atteint la fin de la deuxième page, il dormait déjà. Quelque chose a changé dans l’air, et ma peau a picoté partout, mais j’ai continué à lire.J’ai fini la troisième page, puis j’ai embrassé le front de Mathis et fermé le livre. Avec un souffle, je me suis tournée, prête pour Julien.Ça a été un coup au ventre de le voir debout là. Ses yeux étaient sans garde, tenant un monde de douceur et de douleur, de violence et de colèr
JULEINPutain de tout.Je suis entré en trombe dans mon bureau et j’ai claqué la porte, j’ai marché jusqu’au bar et j’ai sorti la vodka du congélateur. Il y en avait dans le frigo à vin, et dans le vrai frigo là, mais je voulais la bonne. Je la voulais froide et épaisse. Je voulais qu’elle engourdisse la brûlure qui fleurissait dans ma poitrine.Il y avait un verre sur mon bureau, mais je l’ai ignoré, me jetant dans mon fauteuil, et j’ai juste bu à même la bouteille. La brûlure à l’intérieur était quelque chose de lourd et griffu. Elle était faite de colère, de jalousie et de frustration, et elle faisait des ravages, laissant un chemin de destruction derrière elle. Pourtant elle ne touchait même pas de loin la brûlure. Pire, je n’arrivais pas à déterminer si c’était chaud ou froid, cette brûlure, seulement qu’elle était là.« Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? »Bien sûr, je ne me suis pas répondu parce qu’il n’y avait pas de réponse à ça. Comment pourrait-il y en avoir ? J’ai un temp
LODILe soir suivant après le dîner, nous buvions du vin et riions, et c’était bien — tellement bien de voir Camille sourire.Elle nous a regardés. « Mathis dort. Qui veut jouer au poker ? »Antoni a roulé des yeux. « Tu seras fauchée à la fin du premier tour. »« Vraiment ? » Elle a vidé un sac de jetons de poker sur la table. « Mets ta bouche où sont les jetons, bébé. »« D’accord. » Il a juste bu son vin et souri.« Je n’ai pas d’argent », ai-je dit. « Alors— »Camille m’a regardée. « On ne joue pas pour de l’argent, juste les jetons et la fierté. »« Carrément », a dit Antoni.Il a mélangé le paquet de cartes que Camille avait produit, et nous avons commencé à jouer. J’étais terrible. La dernière fois que j’avais joué c’était avec Lewin à l’université, mais j’ai gardé ça pour moi.Antoni nous a régalés d’histoires d’internat sur Julien. Depuis qu’il était petit jusqu’au secondaire, un portrait a émergé d’un garçon qui est passé de joueur à un jeune homme sérieux, et mon cœur a fai
LODILa semaine a passé et j’ai trouvé Antoni le genre de gars qui essayait de me donner un peu de temps personnel en s’occupant de Mathis. Il était amusant et facile à vivre, et Mathis et Camille l’adoraient tous les deux. Il réussissait d’une façon ou d’une autre à la sortir de ses moments de déprime quand elle commençait à y glisser en l’engageant dans un travail banal ou en la mettant sur des jours « donner un peu de repos à Élodie ».Et Julien… je le voyais à peine. Pour lui parler, du moins. Quand il rentrait, il sentait l’alcool et la fumée, et une fois du parfum que je n’ai pas pu me résoudre à demander.Mais il me réveillait et me prenait fort, s’enfonçant en moi. Il me maintenait et me baisait si brutalement que c’était proche de la douleur, mais si bon que ça me faisait gémir et pousser contre lui. Il utilisait ma bouche, mon sexe, mon derrière. Et il était toujours parti le matin.La seule chose qui m’empêchait de me détester de céder à lui — de vouloir ce qu’il distribuai
LODI« Ce n’est pas une grosse affaire. »Je fixais Julien tandis que j’étais assise au milieu du lit, le regardant s’habiller. C’était le troisième jour qu’il sortait. Et vu l’heure matinale, je pariais que c’était une répétition des deux jours précédents. Il ne rentrerait pas avant après minuit.« Je peux prétendre que tout ce que tu fais est légal, Julien — que tu n’es pas une sorte de chef du crime, et que le fait que la mort de Lewin n’ait pas été dans tous les journaux et à la télé, et qu’il n’y ait pas d’hommes armés qui rampent partout dans ta forteresse. Je peux même prétendre que tu as annulé toutes nos activités hors de ta forteresse pour un avenir prévisible uniquement parce que tu es excessivement prudent pour Mathis. »Je l’ai regardé, le suppliant de me regarder, mais il ne l’a pas fait. Pourtant, d’après ses mouvements délibérés — parce que j’apprenais à lire Julien — il était totalement concentré sur moi.« Cependant, je ne suis pas près de te croire quand tu dis que







