MasukÉleni
Trois semaines.
Trois semaines de bonheur absolu, hors du temps, hors du monde.
Trois semaines à apprendre chaque recoin de son corps, chaque expression de son visage, chaque intonation de sa voix. Trois semaines à me réveiller dans ses bras, à m'endormir contre sa poitrine, à exister dans cet entre-deux où je ne sais plus où je finis et où il commence.
Trois semaines à oublie
Ma mère. Ma pauvre mère qui n'a jamais rien demandé à personne, qui a passé sa vie à s'effacer, à se faire petite, à attendre que quelqu'un la remarque. Elle m'a élevée seule, sans se plaindre, sans rien exiger en retour. Et moi, je l'ai oubliée.Comme mon père l'a oubliée.Comme tout le monde l'a toujours oubliée.Je suis en train de devenir comme lui. Comme mon père qui est parti un jour sans se retourner, sans un mot, sans une explication. Qui nous a laissées, elle et moi, avec ce vide immense, cette question sans réponse : pourquoi ?Est-ce que mon père avait une bonne raison, lui aussi ? Est-ce qu'il était prisonnier de quelque chose, de quelqu'un ? Est-ce qu'il s'est juste... laissé emporter par une nouvelle vie, une nouvelle femme, un nouvel amour ?Je ne saurai jamais. Il est mort il y a t
Il baisse les yeux.— Parce que j'avais peur.— Peur de quoi ?— Que tu lui dises où tu étais. Qui j'étais. Et qu'elle appelle la police. Et que tout s'effondre.— Donc tu as préféré la laisser croire que j'étais morte.— Je n'ai pas pensé à elle. J'ai pensé à toi. À nous. À ce que je voulais construire.— Tu n'as pas pensé à elle.Ce n'est pas une question. C'est une accusation. Et il l'accepte.— Non. Je n'ai pas pensé à elle. Je suis désolé.Je retire ma main de la sienne. Pas brusquement. Juste... je ne peux pas. Pas tout de suite.Il ne proteste pas. Il reste là, immobile, à attendre.— Tu sais ce qui est pire ? dis-je après un long silence. C'est que je n'ai pas pensé à elle non plus. Pas
ÉleniLe téléphone vibre sur la table de nuit.Je mets plusieurs secondes à comprendre ce qui se passe. D'abord parce que je dors encore à moitié, enroulée dans les draps chauds, la tête posée sur le torse de Léandros. Ensuite parce que ce n'est pas mon téléphone – le mien est resté dans mon appartement il y a des semaines, des siècles, une éternité.C'est le sien.Il grogne dans son sommeil, tend une main aveugle vers la table de nuit, renverse un verre d'eau dans sa tentative maladroite. Le bruit du verre qui roule sur le marbre achève de me réveiller.— Merde, marmonne-t-il.Il attrape le téléphone, regarde l'écran. Son visage se ferme instantanément. La chaleur de ses yeux gris s'éteint, remplacée par quelque chose de froid, de calculateur.— Quoi ? dit-il en décrochant.Une voix à l'autre bout du fil. Trop faible pour que je distingue les mots, mais suffisamment aiguë pour que je perçoive l'urgence, la panique.Il écoute. Son visage ne trahit rien, mais sa main libre se crispe su
Je ne dors plus de la nuit.Pas vraiment. Je ferme les yeux, je fais semblant, je ralentis ma respiration pour qu'il ne devine rien. Mais mon esprit est en ébullition, tournant en rond autour de ces trois mots.Je t'aime.Trois petits mots. Trois syllabes. Une éternité.Je pense à tout ce qu'ils impliquent. À tout ce qu'ils changent. À tout ce qu'ils révèlent.Il m'aime. Vraiment. Pas seulement du désir, pas seulement de l'obsession, pas seulement de la possession. Il m'aime. De cet amour qui survit au sommeil, qui traverse l'inconscient, qui s'exprime même quand on ne contrôle plus rien.Et moi ?Est-ce que je l'aime ?La question me brûle les lèvres. Pas maintenant – pas dans le silence de la nuit, pas alors qu'il dort à côté de moi, vulnérable et confiant. Mais en moi. Dans le secret de mon c
L'après-midi s'étire, paresseux, infini. Nous parlons, nous nous taisons, nous nous touchons. Pas avec la frénésie de la nuit, pas avec l'urgence des premiers temps. Lentement. Doucement. Comme si nous avions toute l'éternité devant nous.À un moment, il sort du lit, va chercher quelque chose dans son bureau. Il revient avec un livre – un recueil de poésie, usé, annoté.— Tu lis de la poésie ? demandé-je, surprise.— Mon père me lisait des poèmes, quand j'étais petit. Avant qu'il ne devienne... ce qu'il est devenu. C'est un de mes seuls bons souvenirs.Il ouvre le livre, cherche une page.— Écoute.Et il lit. Sa voix est grave, chaude, différente de celle qu'il utilise pour donner des ordres, pour négocier, pour menacer. Une voix intime, fragile, comme s'il dévoilait une pa
Il pose sa tartine, me regarde sérieusement.— Tu sais ce qui est étrange ?— Quoi ?— Tout ce que j'ai fait dans ma vie – l'argent, le pouvoir, les conquêtes – je croyais que c'était pour être heureux. Mais je ne savais même pas ce que ça voulait dire, être heureux. Je croyais que c'était une absence de peur, une absence de manque. Une victoire sur les autres.— Et maintenant ?— Maintenant, je sais. C'est ça. Être là, avec toi, à manger des œufs trop cuits dans un lit défait. C'est ça, le bonheur.Il a les yeux brillants. Pas de larmes , il ne pleure pas, lui, il ne sait pas , mais quelque chose qui y ressemble. Une vulnérabilité nue, brute, qu'il ne montre à personne d'autre.Je pose ma main sur la sienne.— Tu vas me rendre vaniteuse.
LéandrosElle a terminé le dessin. Ou plutôt, elle a cessé de bouger la main, laissant le fusain suspendu au-dessus d’un papier maintenant noirci, strié, vivant. Le résultat est une tempête. Ce n’est pas un portrait, c’est une cartographie de la tension. On y voit l’ombre d’un homme, mais aussi la
LéandrosLe temps n’existe plus, réduit à l’intervalle entre le son du fusain et le silence qui le suit. Elle dessine. Je pose. Mais c’est une pose en mouvement, chargée d’une électricité presque audible. Son regard, cet outil implacable, trace des lignes sur ma peau bien avant que sa main ne les i
LéandrosL’aube a laissé place à une matinée froide et cristalline. Je ne dors pas. Je n’ai pas dormi. Le désir est un serpent de braise enroulé autour de ma colonne vertébrale. Je descends, le rituel du petit-déjeuner est un leurre. Le journal est un fouillis de signes sans sens, le café un prétex
LéandrosLa nuit est un vide bruissant. Le manoir dort, ou fait semblant. Moi, je veille, prisonnier d’une cellule dont les murs sont faits de son souvenir. Le whisky ne fait qu’attiser le feu au lieu de l’éteindre.Toute la nuit, je pense à elle.Je pense à cette trace de fusain sur sa joue, un st







