LOGINIl pose sa tartine, me regarde sérieusement.
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Quoi ?
— Tout ce que j'ai fait dans ma vie – l'argent, le pouvoir, les conquêtes – je croyais que c'était pour être heureux. Mais je ne savais même pas ce que ça voulait dire, être heureux. Je croyais que c'était une absence de peur, une absence de manque. Une victoire sur les autres.
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L'après-midi s'étire, paresseux, infini. Nous parlons, nous nous taisons, nous nous touchons. Pas avec la frénésie de la nuit, pas avec l'urgence des premiers temps. Lentement. Doucement. Comme si nous avions toute l'éternité devant nous.À un moment, il sort du lit, va chercher quelque chose dans son bureau. Il revient avec un livre – un recueil de poésie, usé, annoté.— Tu lis de la poésie ? demandé-je, surprise.— Mon père me lisait des poèmes, quand j'étais petit. Avant qu'il ne devienne... ce qu'il est devenu. C'est un de mes seuls bons souvenirs.Il ouvre le livre, cherche une page.— Écoute.Et il lit. Sa voix est grave, chaude, différente de celle qu'il utilise pour donner des ordres, pour négocier, pour menacer. Une voix intime, fragile, comme s'il dévoilait une pa
Il pose sa tartine, me regarde sérieusement.— Tu sais ce qui est étrange ?— Quoi ?— Tout ce que j'ai fait dans ma vie – l'argent, le pouvoir, les conquêtes – je croyais que c'était pour être heureux. Mais je ne savais même pas ce que ça voulait dire, être heureux. Je croyais que c'était une absence de peur, une absence de manque. Une victoire sur les autres.— Et maintenant ?— Maintenant, je sais. C'est ça. Être là, avec toi, à manger des œufs trop cuits dans un lit défait. C'est ça, le bonheur.Il a les yeux brillants. Pas de larmes , il ne pleure pas, lui, il ne sait pas , mais quelque chose qui y ressemble. Une vulnérabilité nue, brute, qu'il ne montre à personne d'autre.Je pose ma main sur la sienne.— Tu vas me rendre vaniteuse.
ÉleniLe soleil est haut quand nous émergeons enfin de la chambre.Pas vraiment émerger, plutôt flotter. Traverser les couloirs dans cette bulle hors du temps, nos peignoirs blancs frottant le marbre, nos pieds nus silencieux. Il a passé un bras autour de ma taille, comme s'il avait besoin du contact permanent, comme s'il craignait que je ne m'évapore si ses doigts cessaient de me toucher.La cuisine est inondée de lumière. C'est cette heure bénie où le soleil tape droit sur les baies vitrées, incendie l'acier inoxydable, transforme l'eau qui traîne dans l'évier en un million de diamants.— Assieds-toi, ordonne-t-il doucement.— Tu vas encore brûler les œufs ?— Je vais faire de mon mieux.Il attrape une poêle, du beurre, des œufs. Ses gestes sont maladroits, ceux d'un homme qui n'a jamais vraiment appris à cuisiner, mais il s'applique avec une concentration touchante. Je l'observe depuis mon tabouret, une tasse de café entre les mains, et je me surprends à sourire bêtement.Il est be
Il rit un rire amer, sans joie.— Un cœur. Oui. C'est bien le problème.Il se tourne enfin, me fait face. Dans la pénombre, ses yeux sont deux braises.— Tu sais ce que je fais, Eléni. Tu sais qui je suis. Les gens que je tue, les vies que je détruis, l'empire que j'ai bâti sur la souffrance des autres. Et pourtant, je suis incapable de dire non à ma mère. Incapable de la chasser de ma vie. Incapable de guérir.— La guérison n'est pas un interrupteur. C'est un chemin.— Je suis fatigué de marcher.— Alors arrête-toi un moment. Repose-toi. Je suis là.Il me regarde longtemps, intensément. Puis il écrase sa cigarette, me prend dans ses bras, enfouit son visage dans mes cheveux.— Qu'est-ce que j'ai fait pour te mériter ?— Rien. Tu ne m'as pas méritée. Tu m'as
Elle est belle. D'une beauté froide, sculpturale, qui a dû être éblouissante il y a trente ans. Les mêmes yeux que lui, ce gris acier, mais sans la chaleur qu'il arrive parfois à y mettre. La même mâchoire, mais plus dure, plus tranchante. Elle le regarde comme on regarde une opportunité, pas comme on regarde un fils.— Léandros, dit-elle avec un sourire qui n'atteint pas ses yeux. Mon enfant.— Mère.Il se lève, mais ne s'approche pas. Je me lève aussi, par politesse, par solidarité.— Qui est-ce ? demande-t-elle en me détaillant de la tête aux pieds, une évaluation froide, clinique.— Eléni. Ma compagne.Les mots font battre mon cœur plus vite. Il ne m'avait jamais appelée ainsi devant quelqu'un. Ma compagne.— Enchantée, dis-je en tendant la main.
ÉleniTrois semaines.Trois semaines de bonheur absolu, hors du temps, hors du monde.Trois semaines à apprendre chaque recoin de son corps, chaque expression de son visage, chaque intonation de sa voix. Trois semaines à me réveiller dans ses bras, à m'endormir contre sa poitrine, à exister dans cet entre-deux où je ne sais plus où je finis et où il commence.Trois semaines à oublier que le monde extérieur existe.Jusqu'à ce coup de fil.C'est un après-midi, nous sommes dans la bibliothèque. Il lit un rapport, je suis blottie contre lui sur le canapé, un livre à la main que je ne lis pas vraiment , je préfère regarder les ombres que la lumière du soleil couchant dessine sur son visage. Son téléphone sonne. Il regarde l'écran, hésite une fraction de seconde, décro







