Mag-log inLa nuit tombait sur Paris quand Antoine Rousseau composa le numéro de son patron.
Lucas était chez lui, un verre de whisky à la main, les yeux fixés sur la cheminée éteinte. Il n'avait pas allumé le feu. Il n'avait allumé rien du tout. Juste une lampe, dans un coin, pour ne pas être complètement dans le noir.
— Antoine. Dis-moi.
— Patron, j'ai des nouvelles de l'appartement de la rue de la Pompe.
— Ils sont installés ?
— Non. C'est ça le problème. L'appartement est vide. Personne n'y a mis les pieds.
Lucas se redressa.
— Vide ? L'agence m'a dit qu'ils avaient loué pour six mois.
— Ils ont loué, oui. Payé cash, d'ailleurs. Mais le gardien m'a confirmé : aucune visite, aucun meuble livré, aucune présence. L'appartement est dans l'état où ils l'ont pris.
— Alors où ils sont ?
— Aucune idée. Ils ont dû louer ailleurs. Discrètement.
Lucas se leva et marcha vers la fenêtre. Dehors, la ville scintillait, indifférente à ses questions.
— Pourquoi louer un appartement et ne pas l'utiliser ?
— Pour brouiller les pistes, probablement. Ces gens-là sont habitués à la discrétion. Conseillers internationaux, fonds souverains... Ils doivent avoir l'habitude des filatures.
— Ou alors ils ont quelque chose à cacher.
— Possible.
Lucas réfléchit rapidement.
— Continue de surveiller. Discrètement. Je veux savoir qui sont ces gens avant la réunion de conseil.
— Comptez sur moi, patron. Mais... honnêtement, ils sont invisibles. Comme s'ils n'existaient pas.
— Personne n'est invisible, Antoine. On finit toujours par faire une erreur.
— Je continue les recherches.
— Fais ça. Et tiens-moi au courant.
Lucas allait raccrocher quand Antoine ajouta :
— Patron ?
— Quoi ?
— Vous croyez que c'est sérieux, cette vente ?
Lucas regarda son reflet dans la vitre. Un homme fatigué, les traits tirés, l'avenir incertain.
— Je ne sais pas, Antoine. Je ne sais plus rien.
— Moi, je trouve ça bizarre. Cette société qui sort de nulle part, qui paie cash, qui loue des appartements fantômes...
— Tout est bizarre, dans cette histoire. Mais on n'a pas le choix. L'entreprise est en danger. Cette offre, c'est la seule bouée qu'on ait.
— Et si c'était un piège ?
— Alors on tombera. Mais au moins, on tombera en ayant essayé.
Il raccrocha.
Le silence retomba. Lucas termina son whisky d'une traite, reposa le verre, et resta là, face à la nuit.
Quelque part dans cette ville, l'acheteur attendait. Discret. Invisible. Presque fantomatique.
Qui était-il ? Que voulait-il vraiment ?
Lucas n'avait pas de réponse. Mais une chose était sûre : demain, il en saurait plus. Demain, l'acheteur rencontrerait Maître Delambre. Et après-demain, peut-être, tout s'éclaircirait.
Il éteignit la lampe et monta se coucher.
Il ne savait pas que l'acheteur était déjà là. Qu'elle dormait à deux kilomètres de chez lui. Qu'elle avait, comme lui, une insomnie. Qu'elle pensait à lui, elle aussi, mais pas de la même façon.
Il ne savait rien.
Et pour quelques heures encore, c'était mieux ainsi.
---
Le réveil sonna à 6h30.
Sofia ouvrit les yeux immédiatement. C'était une habitude, une discipline de fer qu'elle s'était imposée depuis des années. Ne pas traîner au lit. Ne pas laisser le temps aux pensées noires de s'installer.
Elle se leva, enfila un peignoir blanc, et traversa le couloir jusqu'à la chambre d'Elena.
Sa fille dormait à poings fermés, son doudou serré contre elle, ses cheveux noirs étalés sur l'oreiller. Dans son sommeil, elle ressemblait à un ange. À un petit Lucas, aussi. Le même menton, les mêmes paupières.
Sofia resta un instant sur le seuil, le cœur serré.
Puis elle retourna dans la cuisine.
L'appartement commençait à prendre vie. La veille, elle avait acheté des meubles de première nécessité : un lit pour Elena, un canapé pour le salon, une table de cuisine. Rien de définitif. Rien qui ne puisse être abandonné en quelques heures, si nécessaire.
Elle prépara le petit-déjeuner. Jus d'orange, tartines, confiture. Les mêmes gestes qu'à New York. Les mêmes que partout. Une routine rassurante dans un monde instable.
À 7h15, elle alla réveiller Elena.
— Ma chérie, il faut se lever.
— Encore cinq minutes...
— Non, ma puce. L'école t'attend.
Elena ouvrit un œil, puis l'autre. Elle regarda autour d'elle, comme pour vérifier qu'elle était bien dans cette nouvelle chambre, dans ce nouveau pays.
— Maman ?
— Oui ?
— C'est bizarre.
— Quoi ?
— Se réveiller ici. Pas dans notre maison.
Sofia s'assit sur le bord du lit.
— Je sais. C'est bizarre pour moi aussi. Mais ça va devenir normal, tu verras.
— Promis ?
— Je te le promets.
Elena se leva, traînant les pieds jusqu'à la salle de bain. Dix minutes plus tard, elle était habillée, coiffée, prête.
Elles déjeunèrent ensemble, face à la fenêtre. Dehors, Paris s'éveillait doucement. Des oiseaux chantaient dans le square voisin. Un facteur passait à vélo.
— Maman ?
— Oui ?
— Tu vas où aujourd'hui ?
— Je vais voir un monsieur important. Pour le travail.
— Le travail que tu fais ici ?
— Oui.
— C'est pour ça qu'on est venues ?
Sofia hésita une seconde.
— Oui, ma chérie. C'est pour ça.
Elena hocha gravement la tête, comme si elle comprenait des choses bien trop grandes pour elle.
— Tu vas gagner ?
— Quoi ?
— Le travail. Tu vas gagner ?
Sofia sourit. Un vrai sourire, cette fois.
— Oui, ma chérie. Je vais gagner.
À 8h15, elles sortirent de l'appartement.
La nuit tombait sur Paris quand Antoine Rousseau composa le numéro de son patron.Lucas était chez lui, un verre de whisky à la main, les yeux fixés sur la cheminée éteinte. Il n'avait pas allumé le feu. Il n'avait allumé rien du tout. Juste une lampe, dans un coin, pour ne pas être complètement dans le noir.— Antoine. Dis-moi.— Patron, j'ai des nouvelles de l'appartement de la rue de la Pompe.— Ils sont installés ?— Non. C'est ça le problème. L'appartement est vide. Personne n'y a mis les pieds.Lucas se redressa.— Vide ? L'agence m'a dit qu'ils avaient loué pour six mois.— Ils ont loué, oui. Payé cash, d'ailleurs. Mais le gardien m'a confirmé : aucune visite, aucun meuble livré, aucune présence. L'appartement est dans l'état où ils l'ont pris.— Alors où ils sont ?— Aucune idée. Ils ont dû louer ailleurs. Discrètement.Lucas se leva et marcha vers la fenêtre. Dehors, la ville scintillait, indifférente à ses questions.— Pourquoi louer un appartement et ne pas l'utiliser ?— P
La clinique privée était silencieuse.Lucas Devereux traversa le hall d'un pas rapide, ses chaussures résonnant sur le marbre blanc. Il salua d'un signe de tête l'infirmière de l'accueil, qui lui rendit son sourire avec cette expression de compassion professionnelle qu'il commençait à connaître par cœur. Celle qui dit : « Votre père va mourir, mais on fait comme si de rien n'était. »Il prit l'ascenseur jusqu'au troisième étage. Chambre 312. Soins palliatifs. Ces mots lui restaient en travers de la gorge chaque fois qu'il les prononçait, même mentalement.La porte était entrouverte. Il frappa doucement avant d'entrer.— Papa ?Marcel Devereux était dans son lit, branché à trois machines qui émettaient des bips réguliers. Il avait perdu vingt kilos en six mois. Son visage, autrefois si autoritaire, n'était plus qu'une peau tendue sur des os. Ses yeux s'ouvrirent quand Lucas s'approcha.— Te fatigue pas à faire bonne figure, souffla Marcel d'une voix éraillée. Je sais que j'ai une tête
L'appartement était silencieux.Sofia se tenait au milieu du salon, ses deux valises noires à ses pieds, et elle regardait les mètres carrés vides comme on regarde un champ de bataille après la guerre. Les murs étaient blancs, immaculés, sans aucun souvenir accroché. Le parquet venait d'être rénové, il sentait encore la cire fraîche. Par la fenêtre, on voyait les arbres du square voisin, leurs branches dénudées par l'automne naissant.C'était parfait. C'était neutre. C'était exactement ce qu'elle avait demandé à l'agence.Une base arrière. Rien de plus. Pas de vie, pas d'histoires, pas d'attaches.Juste un endroit où dormir entre deux batailles.— Maman ?Elena était sur le pas de la porte, ses petites chaussures à la main, son doudou sous le bras. Elle regardait l'appartement avec des yeux ronds, comme si elle cherchait quelque chose qui n'était pas là.— C'est où la maison ?Sofia inspira profondément. Elle s'agenouilla pour être à la hauteur de sa fille.— C'est ici maintenant, mon
La lumière de Manhattan entrait à flots par la baie vitrée.C'était un appartement du Upper West Side, au neuvième étage, avec vue sur Central Park. Pas le plus luxueux du quartier, mais suffisamment grand pour une mère et sa fille. Sofia l'avait choisi pour la lumière justement. Pour que sa fille grandisse dans la clarté, pas dans l'ombre où elle-même avait vécu.Ce matin-là, Elena dessinait à la table de la cuisine.— Maman, regarde !Sofia, qui préparait le petit-déjeuner, se pencha par-dessus son épaule. Sur la feuille, une forme bleue avec des vagues.— C'est la mer ?— Non, c'est une plage. Avec des coquillages.— Elle est belle, cette plage.— C'est celle où on ira un jour. Toi, moi, et...Elena s'arrêta. Elle regarda sa mère.— Et qui ?— Et personne. Toi et moi, c'est assez.Sofia l'embrassa sur le sommet du crâne. Ne pas montrer. Ne jamais montrer.La sonnette de l'entrée retentit.— C'est tata Isa ! cria Elena en bondissant de sa chaise.Elle courut vers la porte, pieds nus
L'avion venait tout juste de se garer au contact quand Sofia Vera ouvrit les yeux.Elle ne se souvenait pas s'être endormie. Le vol New York-Paris avait duré sept heures, et elle les avait passées à regarder le dossier posé sur ses genoux sans vraiment le voir. Devereux Patrimoine. Bilan financier. Structure actionnariale. Points de fragilité.Son ex-mari était vulnérable. Elle allait le détruire.— Maman, on est arrivés ?La petite voix venait de son côté. Elena, quatre ans, frottait ses yeux encore ensommeillés. Ses cheveux noirs, identiques à ceux de Sofia, formaient un léger désordre sur ses épaules. Mais ses yeux... ses yeux gris acier, perçants malgré le sommeil, étaient ceux de Lucas. Personne d'autre ne les avait.— Oui, mi vida. On est arrivés.Sofia rangea le dossier dans son sac en cuir noir, un cadeau qu'elle s'était offert après sa première grosse négociation. Elle se leva, prit Elena par la main, et suivit le flot des passagers vers la sortie.Le couloir de correspondanc







