LOGINLéo
La nuit a été un cauchemar éveillé. Le goût de fer et de foudre laissé par le baison d'Elias imprègne encore ma bouche. La marque sur mon sternum, laissée par Kael, palpite douloureusement, comme une blessure. Je me sens souillé, déchiré. Le corps d'Elias contre le mien a éveillé une part de moi que je ne connaissais pas, une part sombre et réceptive à sa sauvagerie. Et cela me terrifie.
Au petit matin, une nausée persistante me tenaille. Ce n'est pas la peur. C'est une sensation de corruption, comme si l'essence même d'Elias, brute et chaotique, essayait de ronger la lumière que Kael avait déposée en moi.
Je ne peux pas rester ici. Je ne peux pas affronter à nouveau Elias, pas dans cet état. Il a raison sur une chose : je ne suis pas protégé. La marque de Kael est une promesse, pas un bouclier.
Sans réfléchir, poussé par un instinct de survie primal, je sors de la maison et me précipite dans la forêt. Je ne marche pas, je cours. Les branches me fouettent le visage, les ronces accrochent mes vêtements. Je cours comme un animal traqué, loin de la clairière, loin de la maison, profondément dans la forêt que je ne connais pas. Je veux me cacher, disparaître.
La panique m'aveugle. Mon pied se prend dans une racine traîtresse et je m'effondre lourdement, le souffle coupé. Je me relève à peine, titubant, pour m'enfoncer dans une partie plus sombre, plus dense du bois. Les arbres ici sont tordus, leurs troncs noircis. L'air est froid et immobile. La lumière du jour perce à peine.
C'est alors que je les sens.
D'abord, c'est une odeur de pourriture sucrée, de terre remuée sur des tombes. Puis un froid qui n'a rien à voir avec la température, un froid qui mord l'âme. L'ombre autour de moi s'épaissit, se déforme. Des formes vaguement humanoïdes émergent des troncs et des buissons. Elles sont faites de brume noire et de branches tordues, avec des creux luminescents là où devraient être les yeux et la bouche. Les Dévoreurs.
Ils n'émettent aucun son, mais leur simple présence est un vacarme assourdissant dans mon esprit. Un silence hurlant de faim et de néant. Ils glissent vers moi, et je sens la chaleur, la vie, la magie même que Kael m'a donnée, être aspirée lentement, comme l'eau d'un étang par un trou noir.
La braise sur ma poitrine s'éteint, étouffée par leur froid. La peur me paralyse. C'est pire qu'Elias. C'est l'antithèse de la vie. C'est le vide.
— Kael... murmuré-je, la voix brisée par la terreur.
Comme en réponse à mon appel désespéré, le sol se met à trembler.
Un réseau de racines, épaisses comme mon bras, jaillit de la terre noire avec un bruit de déchirure. Elles s'enroulent autour des formes d'ombre avec une violence soudaine, les serrant, les comprimant. Un cri silencieux, une vibration de pure agonie, déchire l'air immobile.
Et il est là.
Kael n'a pas émergé de la forêt. Il est la forêt. Son corps semble façonné à partir des racines et de l'écorce des arbres environnants. Il est plus grand, plus imposant que jamais, ses yeux verts brûlant d'une colère froide et ancienne. Il n'y a plus de douceur en lui, seulement la furie implacable d'un dieu territorial.
— Vous osez puiser ici ? Toucher ce qui est à moi ?
Sa voix n'est plus une mélodie dans mon esprit. C'est le craquement de la foudre dans un chêne, le grondement d'un glissement de terrain. Il lève une main, et une lance de bois vivant, effilée et mortelle, pousse instantanément de sa paume.
Il se bat avec une grâce terrible. Les racines sont ses extensions, transperçant les Dévoreurs qui se dissolvent en geysers de brume noire. Sa lance de bois décrit des arcs lumineux, déchiquetant les formes d'ombre. Il est la tempête verte, la vengeance de la terre.
En quelques secondes, les créatures sont réduites à des lambeaux de ténèbres qui se dissipent dans l'air froid. Le silence revient, lourd et meurtrier.
Kael se tourne vers moi. Sa fureur ne s'apaise pas. Il traverse la clairière dévastée et s'agenouille près de moi. Je tremble de tous mes membres, recroquevillé sur le sol.
— Léo.
Son ton est rude, sans la douceur d'avant. Ses doigts, qui ressemblent à des sarments de vigne, se referment autour de mon bras, là où les griffes d'Elias m'ont marqué. Une douleur vive, purificatrice, m'envahit. Je sens l'énergie sombre et chaotique laissée par le loup-garou être arrachée, brûlée par la magie verte de Kael.
— Il t'a touché. Il a souillé l'équilibre.
Il me soulève avec une force qui n'appartient qu'aux forces de la nature. Son regard plonge dans le mien.
— Tu as fui vers lui avant de fuir loin de lui. Ton âme est en balance. Cela ne peut plus durer.
Il ne me donne pas le choix. Il me porte, comme si je ne pesais rien, et nous fonçons à travers la forêt. Nous n'allons pas vers la clairière ensoleillée. Il m'emporte plus profond, vers le cœur même de son domaine.
Nous arrivons dans un endroit que je n'avais jamais vu. Une grotte dissimulée par un rideau de lianes, dont l'entrée est encadrée par les racines entrelacées de deux arbres anciens. À l'intérieur, la source. Un bassin d'eau parfaitement claire, qui semble puiser sa lumière du fond de la terre elle-même. L'air y est saturé de magie, si dense qu'on pourrait la mordre.
— Purifie-toi, ordonne Kael en me déposant au bord de l'eau. Lave son poison. Lave ta peur. Lave ton indécision.
Ses mots sont des coups. Je me déshabille, tremblant, et entre dans l'eau. Elle est d'une chaleur surprenante, vivante. Elle ne mouille pas, elle absorbe. Je sens les dernières traces d'Elias, la peur, la confusion, être dissoutes, emportées. La marque sur ma poitrine se ravive, brillant d'un éclat doré et vert.
Quand j'en émerge, nu et ruisselant, Kael est là. La colère a quitté son visage, remplacée par une intensité brûlante, une possession absolue.
— Tu es à moi, Léo. Cette forêt est ton sang maintenant. Je ne permettrai plus qu'on te prenne. Je ne permettrai plus que tu doutes.
Il s'avance et son corps contre le mien n'est plus celui d'un esprit serein, mais d'un dieu possessif et territorial. Son baiser n'est plus une question, mais une affirmation. Une revendication bien plus puissante et dévastatrice que celle d'Elias.
Là où le loup prenait, le Silvanien absorbe.
Ses mains, d'écorce et de chair, parcourent mon corps comme si elles marquaient chaque centimètre de mon être comme son territoire. La mousse de son torse frotte contre ma peau, les vrilles fines qui poussent le long de ses bras s'enroulent autour de mes poignets, douces mais inflexibles. Je suis cloué contre lui, submergé, possédé.
— Tu vois ? murmure-t-il contre ma bouche, sa voix un roulement de tonnerre lointain. C'est ça, l'appartenance. Ce n'est pas la violence chaotique du loup. C'est l'étreinte des racines. Lente. Profonde. Éternelle.
Je ne peux pas résister. Je ne veux pas. La peur a laissé place à une capitulation totale, à un désir abyssal de me perdre en lui, de devenir une partie de sa forêt, de son essence. Je m'abandonne à son étreinte, à cette fusion qui est à la fois extatique et effrayante. Je suis la proie consentante d'un dieu, et c'est la sensation la plus terriblement vivante que j'aie jamais connue.
Alors que nos corps s'unissent au bord de la source sacrée, je sens les racines du sol se lover autour de mes chevilles, doucement, comme pour m'ancrer à lui pour toujours. Je ne suis plus entre le loup et l'esprit. Je suis devenu la proie, le sanctuaire, et l'enjeu d'une guerre bien plus ancienne que moi. Et je sais, au plus profond de mon âme, qu'Elias sentira cette nouvelle marque, bien plus profonde que la première. Et que sa réponse ne se fera pas attendre.
LéoLa meute progresse vers le nord, transformée. Les bêtes affamées et craintives sont devenues une unité organisée, confiante. Kaelen, ou Elias comme la meute l'appelle avec un respect mêlé de crainte, est leur Alpha incontesté. Il ne règne pas par la terreur, mais par une force calme et une sagesse instinctive qui leur parle au plus profond de leur être.Moi, je suis devenu le "Faiseur de Silence", celui qui apaise les douleurs et lit les signes de la terre. Ils m'acceptent, non comme un des leurs, mais comme une partie nécessaire de leur nouveau monde.Les paysages changent. Les forêts de pins cèdent la place à une toundra vaste et ventée, où la neige est balayée par des rafales qui semblent vouloir arracher l'âme. Le froid ici est d'une autre nature, plus sec, plus tranchant. Le ciel, la nuit, est déchiré par des draperies de lumières vertes et violettes, les aurores boréales, dont la beauté glaciale nous laisse sans voix.Nous suivons le souvenir de la vision, la trace d'une ter
LéoLe départ de notre vallée est différent des autres. Ce n'est pas une fuite. C'est un choix délibéré, une marche vers l'inconnu, lestés d'un but. Nous laissons derrière nous la cabane, le feu qui a vu naître notre étrange famille, l'empreinte de Kaelen dans la neige. Ces souvenirs sont désormais gravés en nous, plus solides que la pierre.Nous marchons vers le nord-ouest, vers les territoires où Kaelen a rencontré la meute errante. La vision de la Baie de Clairvoyance nous guide comme une étoile pâle. L'hiver est toujours aussi rude, mais notre pas est assuré. Nous sommes deux forces complémentaires, unies par une compréhension qui dépasse les mots.Kaelen est différent. Porter son ancien nom lui a rendu une part de lui-même. Il est plus silencieux, plus observateur, mais une sérénité nouvelle a remplacé l'agitation constante. Il ne cache plus la Bête, il la porte comme une armure, comme une partie de son être qu'il a appris à aimer.Au bout de trois jours de marche, nous trouvons
LéoLe retour à la cabane après avoir sauvé Elara est comme revenir d'un long voyage dans un pays étranger. Les murs de bois, l'odeur de la fumée, le crépitement familier du feu… tout semble à la fois inchangé et radicalement différent. Nous avons franchi un seuil invisible. En sauvant l'enfant, nous avons, d'une certaine manière, sauvé une part de nous-mêmes.Les jours qui suivent sont empreints d'une sérénité nouvelle. Elias semble plus ancré, moins enclin à se perdre dans les sombres méandres de ses pensées. Il sculpte davantage, ses mains trouvant une paix dans le travail patient du bois. Moi, je reprends mes études des herbes, mais avec un but nouveau : non plus seulement survivre, mais comprendre. Comprendre les secrets de la vie qui nous entoure.Un après-midi, alors que je trie des racines séchées, Elias pose son couteau.— Tu m'as parlé de ton nom, dit-il. Léo. Mais tu ne m'as jamais demandé le mien.Je lève les yeux, surpris. Il a toujours été "Elias" pour moi. Un nom que je
LéoLe cœur de l'hiver est un géant endormi dont le souffle gèle les cimes des arbres et fige la rivière en un ruban de verre noir. La neige est si profonde qu'elle avale les sons, créant un silence si absolu qu'on entend le sang battre dans ses propres oreilles. Nous sommes reclus, ensevelis, et cette isolation devient notre nouvelle normale.Un matin, je me réveille avant l'aube. Le feu n'est plus que des braises rougeoyantes. Elias n'est pas à ses côtés. Une pointe d'inquiétude, devenue rare, me transperce. Je m'habille rapidement et sors dans le froid mordant.La neige a cessé de tomber. Le ciel est dégagé, constellé d'étoiles si brillantes qu'elles semblent percer la rétine. Et là, au centre de la clairière devant notre cabane, se tient Elias.Il est dans sa forme lupine, mais immobile. Pas en alerte, mais en contemplation. Il regarde quelque chose à ses pieds. Je m'approche, mes pas étouffés par l'épaisse couche de neige.Il a tracé un motif dans la neige. Ce n'est pas une piste
LéoL'hiver s'abat sur notre vallée avec la force d'un marteau. La neige tombe sans discontinuer pendant des jours, ensevelissant le monde sous un linceul blanc et silencieux. Le vent hurle comme une bête blessée, sculptant des congères contre les parois de notre cabane. Nous sommes coupés du monde, prisonniers de notre propre sanctuaire.À l'intérieur, le feu crépite, une bulle de chaleur et de lumière contre l'obscurité glaciale. L'air sent le pin brûlé, la viande séchée et la sérénité gagnée de haute lutte. Elias a colmaté toutes les fissures, renforcé la porte. Nous sommes en sécurité. Pour l'instant.Les jours se ressemblent, rythmés par les tâches essentielles. Entretenir le feu. Faire fondre la neige pour avoir de l'eau. Surveiller nos provisions. Ces heures pourraient être une épreuve, une source de tension. Elles deviennent au contraire le ciment de notre étrange famille.Elias passe une partie de son temps à sculpter. Ce n'est plus seulement utilitaire. Il façonne maintenant
LéoL'automne arrive, teignant les forêts de nos montagnes en une symphonie de rouges, d'or et de cuivre. L'air se fait plus vif, portant la promesse d'un autre hiver. Notre camp est devenu un véritable foyer. La cabane est solide, le garde-manger est plein, et une compréhension profonde, presque silencieuse, s'est installée entre Elias et moi.Ce matin-là, je le trouve debout au bord de la falaise qui surplombe notre vallée. Il est immobile, regardant l'horizon où les pics enneigés mordent un ciel d'un bleu glacial. Son dos est large, sa posture assurée, mais je sens une tension en lui, différente de la colère ou de l'agitation. C'est une gravité nouvelle.— Tu es pensif, dis-je en m'approchant.Il ne se retourne pas tout de suite.— L'hiver va être long, dit-il finalement. Le gibier se fera rare.— Nous sommes préparés. Nous avons des provisions. Nous survivrons.— Survivre, répète-t-il, comme si le mot avait un goût amer. Ce n'est plus suffisant.Je me tais, attendant qu'il poursui







