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Chapitre 5 : La Colère de la Bête

Author: Déesse
last update Last Updated: 2025-12-02 22:44:34

Léo

Je reviens à la maison au petit jour, un automate aux membres lourds. Mon corps n’est plus tout à fait le mien. Il porte l’empreinte de Kael, une marque bien plus profonde que la simple chaleur sur mon sternum. Chaque muscle, chaque nerf, chaque parcelle de ma peau semble imprégnée de son essence sylvestre. Je sens la sève couler dans mes veines à la place du sang, la patience des arbres remplacer mon agitation humaine. L’étreinte de la source sacrée m’a purifié, oui, mais elle m’a aussi… réassemblé. Reconstruit selon les termes de Kael.

La maison est silencieuse, froide. Elle me semble étrangère, un décor fragile face à la réalité vivante et violente de la forêt. Je me tiors debout au milieu du salon, les pieds nus sur le plancher rugueux, et je respire. L’air est stagnant, mort. Il n’a pas l’odeur de la terre, de la mousse, de lui.

Soudain, la porte d’entrée explose.

Le bois se brise en une gerbe d’éclats. La serrure métallique cède avec un grincement atroce. Dans l’encadrement, baigné par la lumière grise de l’aube, se tient Elias.

Il n’est plus à moitié transformé. Il est la Bête, presque entièrement. Sa taille a augmenté, déchirant ce qui restait de ses vêtements. Une fourrure gris-acier, hérissée, recouvre son corps décharné par une musculature de prédateur. Son museau est allongé, ses crocs ruissellent de salive. Ses yeux ne sont plus des yeux, mais deux soleils jaunes en fusion, brûlant d’une fureur que je peux sentir physiquement, comme une vague de chaleur.

Mais pire que sa forme, pire que sa rage, c’est ce que je perçois en lui. Une douleur. Une trahison si viscérale qu’elle se confond avec la folie.

Il hume l’air lourdement, un grognement rauque et continu s’échappant de sa gorge.

— TU… PUES…

Sa voix est un aboiement déformé, déchiré par la mâchoire du loup.

— TU PUES SA MAGIE JUSQU’À LA MOELLE ! IL T’A… IL T’A POSSÉDÉ !

Il avance d’un pas lourd, faisant trembler le plancher. Je devrais hurler. Je devrais fuir. Mais la tranquillité des arbres que Kael a insufflée en moi me maintient étrangement calme. La peur est là, tapi, mais elle est enveloppée dans de la mousse et des racines.

— Elias, dis-je, ma voix étonnamment stable. Arrête.

— ARRÊTER ? crache-t-il en projetant de la bave. APRÈS ÇA ? APRÈS QU’IL T’AIT PRIS CE QUI M’APPARTIENT ?

— Je n’appartiens à personne.

Un rire, un son horrible, écorché vif, lui échappe.

— NAÏF ! TU CROIS QUE SON ÉTREINTE ÉTAIT DE L’AMOUR ? C’ÉTAIT UNE REVENDICATION ! UNE MARQUE TERRITORIALE ! COMME UN CHIEN QUI PISSE SUR SON BIEN !

Il est sur moi en deux bonds. Sa main, une patte aux griffes acérées comme des rasoirs, se referme autour de ma gorge. Il ne serre pas. Pas encore. Mais la menace est là, brûlante. L’odeur de son pelage, de son haleine chaude, de sa colère, m’enveloppe. C’est l’antithèse absolue du parfum de forêt de Kael.

— Il t’a menti. Il t’a rendu faible. Docile. Comme une plante en pot. Moi…

Sa gueule se place à quelques centimètres de mon visage. Je peux voir la folie dans ses yeux jaunes.

— Moi, je t’aurais rendu fort. Libre. Nous aurions couru ensemble. Chassé ensemble. Nous aurions été des dieux !

Sa main sur ma gorge tremble. Une lutte interne déchire son être. L’homme contre la bête. La convoitise contre la destruction.

— Je devrais te tuer, souffle-t-il, une traînée de salive tombant sur ma joue. Pour ce qu’il a fait. Pour ce que tu as permis.

Ses yeux se posent sur mes lèvres, comme s’il revoyait le baiser forcé, puis se ferment une seconde, une agonie pure y passant.

— Mais je ne peux pas. La bête… elle te veut. Vivant. Elle te veut à mes côtés. Elle hurle ton nom dans ma tête.

Il relâche soudainement ma gorge, mais m’attrape par les bras, ses griffes entaillant la peau. La douleur est vive, réelle. Elle perce la torpeur verte dans laquelle Kael m’a plongé.

— Il faut que ça parte. Son odeur. Sa marque.

Il me pousse violemment contre le mur. Le choc me fait voir des étoiles.

— Je vais la couvrir. Je vais la remplacer.

Son intention est claire, terrifiante. Ce n’est pas le désir possessif de Kael, une fusion avec la nature. C’est un marquage animal, brutal. Une souillure pour en effacer une autre.

Je me débats enfin, la peur submergeant la tranquillité imposée.

— Non ! Elias, non !

— SI !

Il rugit, et le son est si puissant que les vitres restantes de la porte explosent. Il arrache ce qui reste de ma chemise, son regard se fixant sur la marque dorée et verte de Kael sur mon sternum. Une haine pure illumine ses yeux.

— MAINTENANT, TU SERAS À MOI. TU PORTERAS MA MARQUE, ET LUI NE POURRA PLUS JAMAIS TE TOUCHER SANS SE BRÛLER.

Il baisse sa tête, ses crocs étincelant. Ce n’est pas une morsure pour tuer. C’est une morsure pour marquer. Pour posséder.

Et alors que ses crocs s’enfoncent dans ma chair, juste à côté de la marque de Kael, un cri déchirant, qui n’est pas tout à fait le mien, jaillit de mes lèvres. C’est un cri de douleur, de terreur, et de quelque chose d’autre… une révolte sauvage qui n’appartient qu’à moi. La bataille pour mon âme vient de prendre un tournant sanglant, et je suis le champ de bataille, déchiré entre deux dieux aux amours aussi dangereux que mortels.

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