LOGINLéo
La marche de retour depuis la clairière de Kael est un voyage entre deux mondes. Mon corps est encore empreint de la chaleur du Silvanien, chaque cellule vibrante de l'énergie qu'il m'a transmise. Le goût de ses lèvres, mi-écorce mi-chair, est un philtre sur ma langue. Je porte sa marque, une braise de vie juste au-dessus de mon cœur, et ses mots résonnent en moi : « Tu es le chaînon manquant. »
Mais la forêt, à mesure que je m'éloigne du sanctuaire, redevient hostile. L'ombre des sapins s'allonge, griffant le sol. L'air fraîchit, et avec le froid revient le souvenir des yeux dorés d'Elias. Les deux désirs se livrent une guerre en moi : la paix envoûtante de Kael, et l'appel sauvage, primitif du loup. Je les sens tous les deux sous ma peau, comme deux courants contraires.
Je suis presque à la lisière, la maison en vue, quand la sensation me frappe. Une oppression dans la poitrine. Un silence anormal. Les crickets se sont tus. Le vent lui-même semble retenir son souffle.
Il émerge d'un fourré, sans un bruit.
Elias.
Il est sous sa forme humaine, ou presque. La musculature est trop saillante, les tendons bandés sous la peau. Une fourrure rase et sombre couvre ses avant-bras et son torse. Ses ongles sont des griffes épaisses et recourbées. Et ses yeux... ses yeux brûlent de ce même feu jaune, fixés sur moi avec une intensité qui me cloue sur place. La sauvagerie émane de lui en vagues presque palpables.
— Tu sens différent.
Sa voix est un grognement rauque, à peine intelligible. Elle gratte mes tympans, si éloignée de la mélodie mentale de Kael.
— Tu portes l'odeur du vieux bois. De la magie stagnante.
Il avance d'un pas, souple, prédateur. Je recule, mais mon dos heurte le tronc rugueux d'un pin. Coincé.
— Il t'a touché.
Ce n'est pas une question. C'est un constat chargé de jalousie et de rage. Ses narines frémissent, humant l'air autour de moi.
— Laisse-moi, Elias.
Ma voix est un filet, tremblante. La braise laissée par Kael sur mon sternum palpite, comme pour me rassurer.
— Je ne peux pas.
Il est sur moi en deux enjambées félines. La chaleur de son corps est écrasante, animale. Une de ses mains aux griffes menaçantes se referme sur mon bras, non pour me blesser, mais pour m'immobiliser. Le contact est brûlant, électrique. C'est une revendication.
— Tu ne comprends pas. Chaque nuit, la bête en moi hurle. Elle déchire, elle détruit. Elle a soif de sang... et de paix. Et toi...
Il penche son visage près du mien. Son haleine est chaude.
— Toi, tu es un silence. Une promesse de calme. Je le sens. Depuis que tu es arrivé, le feu en moi... il trouve un point fixe. Toi.
Son autre main se pose sur ma poitrine, exactement à l'endroit où Kael avait posé la sienne. Mais là où Kael avait insufflé de la vie, la griffe d'Elias semble vouloir arracher, posséder. La douce chaleur de Kael se change en une brûlure douloureuse sous sa paume.
— Il t'a marqué, mais sa marque est faible. Elle ne te protégera pas. Elle ne peut pas te donner ce que moi je peux te donner.
— Et qu'est-ce que tu peux me donner ? La mort ? craché-je, la peur se mua en défi.
Un rictus tordu découvre ses canines, anormalement longues.
— La vie. La vraie. Brutale et libre. Pas cette comédie végétale, cette lente pourriture. La force de te défendre. La puissance de n'avoir plus jamais peur.
Il se penche plus près, ses lèvres effleurant mon oreille. Un frisson incontrôlable me parcourt l'échine.
— Laisse-moi faire, Léo. Laisse-moi te montrer.
Sa main sur mon bras se resserre, ses griffes entaillant légèrement la peau à travers le tissu de ma chemise. La douleur est vive, réelle. Elle ancre cette scène dans une terrible réalité. Je ferme les yeux, cherchant désespérément l'image de Kael, la sensation de son baiser.
Mais tout ce que je trouve, c'est le corps brûlant d'Elias contre le mien, son odeur musquée et sauvage qui envahit mes sens, et la terreur... mêlée à une fascination horrible, irrationnelle. Cette force brute, ce désir absolu, exerce sur moi une attraction ténébreuse, l'appel de l'abîme.
— Non, murmuré-je, faiblement.
— Si.
Sa bouche se presse contre la mienne.
Ce n'est pas un baiser. C'est une attaque. Une revendication violente. Là où Kael avait donné, Elias prend. Ses dents me mordillent les lèvres, sa langue force le passage. C'est un goût de fer, de terre et de foudre. Une vague de chaleur brute, incontrôlée, déferle en moi, balayant les derniers vestiges de la sérénité de Kael. C'est excitant. C'est terrifiant. C'est humiliant. Je veux le repousser, mais mes mains, comme traîtres, s'agrippent à ses épaules, sentant les muscles durs se contracter sous mes doigts.
Quand il se retire, je suis à bout de souffle, les lèvres meurtries et gonflées, le corps tremblant d'adrénaline et de confusion. Ses yeux dorés brillent d'un triomphe sombre.
— Tu vois ? La bête en moi reconnaît la tienne. Elle est juste endormie.
Soudain, il pousse un grognement, se raidit. Sa tête se tourne vers le ciel où la lune, presque pleine, commence à poindre entre les branches.
— La lune... elle appelle. Je ne peux pas rester.
Son regard revient vers moi, empli d'un conflit déchirant.
— La prochaine fois... je ne pourrai peut-être pas me contrôler. La prochaine fois, tu devras choisir. Te cacher dans les bois avec ton fantôme de mousse... ou affronter la tempête avec moi.
Il recule d'un pas, son corps semblant se dissoudre dans les ombres du soir.
— Choisis bien, Léo. Car si tu ne viens pas à moi... je viendrai te chercher.
Et il disparaît.
Je reste adossé à l'arbre, les jambes flageolantes, le goût de son baiser sauvage dans la bouche, l'emprise de ses griffes sur mon bras, et la marque brûlante de Kael sur ma poitrine. Je suis déchiré, souillé, et plus vivant que je ne l'ai jamais été.
Je rentre dans la maison, je ferme la porte à clef. Mais je sais que c'est inutile. Les murs ne peuvent pas me protéger. La bataille ne se joue plus dehors. Elle se joue en moi. Entre la paix verdoyante et la passion dévorante. Et je sens, au plus profond de mon être, que quel que soit mon choix, il me brisera avant de me reconstruire.
LéoLa meute progresse vers le nord, transformée. Les bêtes affamées et craintives sont devenues une unité organisée, confiante. Kaelen, ou Elias comme la meute l'appelle avec un respect mêlé de crainte, est leur Alpha incontesté. Il ne règne pas par la terreur, mais par une force calme et une sagesse instinctive qui leur parle au plus profond de leur être.Moi, je suis devenu le "Faiseur de Silence", celui qui apaise les douleurs et lit les signes de la terre. Ils m'acceptent, non comme un des leurs, mais comme une partie nécessaire de leur nouveau monde.Les paysages changent. Les forêts de pins cèdent la place à une toundra vaste et ventée, où la neige est balayée par des rafales qui semblent vouloir arracher l'âme. Le froid ici est d'une autre nature, plus sec, plus tranchant. Le ciel, la nuit, est déchiré par des draperies de lumières vertes et violettes, les aurores boréales, dont la beauté glaciale nous laisse sans voix.Nous suivons le souvenir de la vision, la trace d'une ter
LéoLe départ de notre vallée est différent des autres. Ce n'est pas une fuite. C'est un choix délibéré, une marche vers l'inconnu, lestés d'un but. Nous laissons derrière nous la cabane, le feu qui a vu naître notre étrange famille, l'empreinte de Kaelen dans la neige. Ces souvenirs sont désormais gravés en nous, plus solides que la pierre.Nous marchons vers le nord-ouest, vers les territoires où Kaelen a rencontré la meute errante. La vision de la Baie de Clairvoyance nous guide comme une étoile pâle. L'hiver est toujours aussi rude, mais notre pas est assuré. Nous sommes deux forces complémentaires, unies par une compréhension qui dépasse les mots.Kaelen est différent. Porter son ancien nom lui a rendu une part de lui-même. Il est plus silencieux, plus observateur, mais une sérénité nouvelle a remplacé l'agitation constante. Il ne cache plus la Bête, il la porte comme une armure, comme une partie de son être qu'il a appris à aimer.Au bout de trois jours de marche, nous trouvons
LéoLe retour à la cabane après avoir sauvé Elara est comme revenir d'un long voyage dans un pays étranger. Les murs de bois, l'odeur de la fumée, le crépitement familier du feu… tout semble à la fois inchangé et radicalement différent. Nous avons franchi un seuil invisible. En sauvant l'enfant, nous avons, d'une certaine manière, sauvé une part de nous-mêmes.Les jours qui suivent sont empreints d'une sérénité nouvelle. Elias semble plus ancré, moins enclin à se perdre dans les sombres méandres de ses pensées. Il sculpte davantage, ses mains trouvant une paix dans le travail patient du bois. Moi, je reprends mes études des herbes, mais avec un but nouveau : non plus seulement survivre, mais comprendre. Comprendre les secrets de la vie qui nous entoure.Un après-midi, alors que je trie des racines séchées, Elias pose son couteau.— Tu m'as parlé de ton nom, dit-il. Léo. Mais tu ne m'as jamais demandé le mien.Je lève les yeux, surpris. Il a toujours été "Elias" pour moi. Un nom que je
LéoLe cœur de l'hiver est un géant endormi dont le souffle gèle les cimes des arbres et fige la rivière en un ruban de verre noir. La neige est si profonde qu'elle avale les sons, créant un silence si absolu qu'on entend le sang battre dans ses propres oreilles. Nous sommes reclus, ensevelis, et cette isolation devient notre nouvelle normale.Un matin, je me réveille avant l'aube. Le feu n'est plus que des braises rougeoyantes. Elias n'est pas à ses côtés. Une pointe d'inquiétude, devenue rare, me transperce. Je m'habille rapidement et sors dans le froid mordant.La neige a cessé de tomber. Le ciel est dégagé, constellé d'étoiles si brillantes qu'elles semblent percer la rétine. Et là, au centre de la clairière devant notre cabane, se tient Elias.Il est dans sa forme lupine, mais immobile. Pas en alerte, mais en contemplation. Il regarde quelque chose à ses pieds. Je m'approche, mes pas étouffés par l'épaisse couche de neige.Il a tracé un motif dans la neige. Ce n'est pas une piste
LéoL'hiver s'abat sur notre vallée avec la force d'un marteau. La neige tombe sans discontinuer pendant des jours, ensevelissant le monde sous un linceul blanc et silencieux. Le vent hurle comme une bête blessée, sculptant des congères contre les parois de notre cabane. Nous sommes coupés du monde, prisonniers de notre propre sanctuaire.À l'intérieur, le feu crépite, une bulle de chaleur et de lumière contre l'obscurité glaciale. L'air sent le pin brûlé, la viande séchée et la sérénité gagnée de haute lutte. Elias a colmaté toutes les fissures, renforcé la porte. Nous sommes en sécurité. Pour l'instant.Les jours se ressemblent, rythmés par les tâches essentielles. Entretenir le feu. Faire fondre la neige pour avoir de l'eau. Surveiller nos provisions. Ces heures pourraient être une épreuve, une source de tension. Elles deviennent au contraire le ciment de notre étrange famille.Elias passe une partie de son temps à sculpter. Ce n'est plus seulement utilitaire. Il façonne maintenant
LéoL'automne arrive, teignant les forêts de nos montagnes en une symphonie de rouges, d'or et de cuivre. L'air se fait plus vif, portant la promesse d'un autre hiver. Notre camp est devenu un véritable foyer. La cabane est solide, le garde-manger est plein, et une compréhension profonde, presque silencieuse, s'est installée entre Elias et moi.Ce matin-là, je le trouve debout au bord de la falaise qui surplombe notre vallée. Il est immobile, regardant l'horizon où les pics enneigés mordent un ciel d'un bleu glacial. Son dos est large, sa posture assurée, mais je sens une tension en lui, différente de la colère ou de l'agitation. C'est une gravité nouvelle.— Tu es pensif, dis-je en m'approchant.Il ne se retourne pas tout de suite.— L'hiver va être long, dit-il finalement. Le gibier se fera rare.— Nous sommes préparés. Nous avons des provisions. Nous survivrons.— Survivre, répète-t-il, comme si le mot avait un goût amer. Ce n'est plus suffisant.Je me tais, attendant qu'il poursui







