Mag-log inGiuliaLa première sortie, je la prépare comme une campagne, la poterne des cuisines, le loquet que j'ai fait huiler moi-même, pensée qui me fait un drôle d'effet quand j'y pense, Dante et moi usons du même loquet à dix ans de distance, le manteau gris sans emblème, les bottes souples, et je passe dans la nuit comme un souffle, et la forêt me reçoit, la forêt qui s'écartait déjà devant moi au retour du nord, et qui maintenant, maintenant, ne s'écarte plus, elle m'ouvre, il y a une différence, et je la sens, les branches ne me touchent pas, le sol se tait sous mes pas, la nuit entière me reconnaît, et cette reconnaissance-là me fait plus peur que toutes les hostilités du monde.Je n'ai pas besoin de piste, c'est la chose la plus étrange, je n'ai pas besoin des leçons d'Enzo, des empreintes, des brisées, j'ai mieux, j'ai le sang, je sens le sang des bêtes dans le noir comme on sent le pain chaud à travers une porte, il y a une harde au nord, je la sens, hui
GiuliaAu début c'est supportable, c'est même presque rien, une sécheresse au fond de la gorge, le matin, qui passe avec le premier bol, et je fais semblant de croire que ce n'est que ça, pendant trois jours je fais semblant de croire que ce n'est que ça, et puis le quatrième jour le bol ne suffit plus, ni le second, ni le pichet entier, l'eau ne fait rien, le vin ne fait rien, c'est une soif qui traverse les boissons comme un coup de lance traverse un parchemin, elle n'est pas là pour être étanchée par ça, elle le dit, clairement, de plus en plus clairement, elle me dit ce qu'elle veut.Je connais ce qu'elle veut, j'ai les cahiers, je relis la nuit, à la lueur basse, les pages de ma mère sur la sixième feuille, et Lyanna ne ment pas, Lyanna n'a jamais menti, elle écrit le sang des bêtes suffira, s'il est frais, s'il est chaud, le sang humain n'est pas nécessaire, il ne doit jamais l'être, jure-le-toi avant d'en avoir besoin, parce qu'après on ne se jure
GiuliaCela commence par une brûlure, au milieu de la nuit, une brûlure au poignet qui me tire du sommeil aussi net qu'une main, et je m'assois dans le noir, et je sais avant de regarder, je sais, parce que ce n'est pas la première fois, parce que mon corps connaît ce feu-là depuis la cinquième, depuis la quatrième, ce feu qui n'est pas une douleur, qui est une naissance, quelque chose qui pousse sous la peau comme une plante pousse sous la neige, lent, irrésistible, écrit d'avance.Je défais le brassard, et je tends le poignet vers la lueur de la braise, et je regarde, la sixième feuille est en train de venir, je la vois se dessiner, nervure après nervure, dans une lumière blanche et basse qui ne vient d'aucun feu, la peau luit de l'intérieur, la marque s'approfondit, la spirale s'enrichit, et je reste là, assise sur ma couche, à regarder mon propre corps écrire une page de plus, et je ne sais jamais, à ces moments-là, si je dois avoir peur ou me proster
GiuliaLe château est plus grand quand quelqu'un le quitte, je ne savais pas ça, je pensais que c'était l'inverse, que les gens qu'on aime remplissaient le monde et que le reste était décor, mais non, c'est pire, le château n'est pas vide, il est plein de l'endroit où il n'est pas, chaque pièce a conservé sa géométrie exacte et a changé de taille, la salle des audiences est immense, la table des cartes est immense, mon lit est un continent, et je fais ce que font les reines sur les continents, je le traverse, méthodiquement, matin après matin.Je gouverne. Rien ne s'arrête parce qu'un homme est parti vers le sud, c'est même le contraire, je travaille davantage, par calcul et par besoin, parce que le travail est la seule pièce du château qui garde sa taille normale, alors j'y vis, les audiences, les comptes, les bornages, les queues de vache, et Silas, qui voit tout, dépose sur ma table chaque soir un dossier de plus que la veille, sans un mot, sans un reg
GiuliaOn me demandera un jour ce que je faisais de mes journées, maintenant que la guerre est un dossier qui attend le dégel, et la réponse est sans gloire et c'est la meilleure réponse que je possède, je gouverne, c'est-à-dire que je tranche des queues de vache et des bornages de champs, et je jure que ces deux choses-là font plus pour le royaume que toutes mes charges de cavalerie réunies.Le matin, la salle des audiences, le trône que j'ai fait descendre de trois marches, parce que les paysans parlent mal quand ils lèvent trop la tête, et ils défilent, et c'est toujours la même chose et c'est toujours différent, le voisin qui a déplacé la borne pendant la nuit, la meute de loups, les vrais, ceux à quatre pattes, qui a pris les brebis de la combe du haut, le fils de meunier qui refuse le mariage arrangé et la fille du drapier qui le demande, et je rends la justice comme Silas écrit, sans effets, sans phrases, et j'ai appris que les gens ne demandent pa
GiuliaL'automne vient, puis s'en va, et Lorenzo reste un nom sans visage, une ligne sur les tablettes de Silas qui n'avance plus, les derniers rapports des passes datent de la première neige, on l'a vu, ou cru le voir, dans un relais de charbonniers à deux jours au-delà de la dernière passe gardée, quatre hommes devenus trois, puis deux, on n'a jamais su ce qu'étaient devenus les compagnons, et je ne veux pas le savoir, je peux le deviner, Lorenzo n'a jamais rien gardé de ce qui ne servait plus, et puis plus rien, l'hiver ferme les passes, la ligne se couvre de neige, et Silas pose sa plume et me dit ce que je sais déjà, on ne traque pas un homme à travers un hiver de montagne, on attend le dégel, et on vérifie qu'il n'a pas gelé avec le reste.Il n'a pas gelé. Je le sais. Je ne peux pas dire comment je le sais, il n'y a plus de lien entre cet homme et moi, il n'y en a jamais eu, mais il y a une certitude de l'adversaire, une connaissance de l'ennemi qui







