Se connecterValentinaNous avions cru être prudents. Nous avions cru que la salle d'archives était vide, que personne ne viendrait, que le danger était derrière nous, que Matías avait fini par renoncer. Nous avions tort. Nous étions si naïfs, si aveuglés par notre bonheur, si perdus l'un dans l'autre que nous avions oublié que le monde existait, que les regards existaient, que la haine existait.Nous étions enlacés, Joaquín et moi, dans la pénombre de la salle, entre les étagères de documents anciens qui sentaient le papier moisi et la poussière. La lumière du jour tombait des hautes fenêtres, poussiéreuse, dorée, comme dans une église. Nous nous embrassions avec passion, avec cette faim qui ne nous quitte jamais, avec cette urgence qui nous pousse toujours l'un vers l'autre, où que nous soyons, quand que nous soyons.— Tu es à moi, murmurait-il.Sa voix était basse, rauque, chargée de désir. Je sentais sa bouche sur mon cou, chaude, affamée. Je sen
ValentinaJe ne l'ai pas vu arriver. J'étais seule, dans le couloir des archives, un livre sous le bras, perdue dans mes pensées, dans mes souvenirs de la nuit passée, dans la chaleur de ses mains encore imprimée sur ma peau. Et puis il était là. Devant moi. Comme une ombre qui se matérialise. Comme un piège qui se referme.Matías m'aborde dans un couloir. Il est seul, le regard noir. Il se plante devant moi, m'oblige à m'arrêter, m'oblige à le regarder. Son sourire est mauvais, ses yeux sont froids, et je sens la bile monter dans ma gorge. Je sens cette peur familière, celle que je connais si bien maintenant, celle qui me glace et me révolte à la fois.— Vous croyez être spéciale ? dit-il. Il se sert de vous.Sa voix est douce, mielleuse, pire que la haine. C'est une caresse empoisonnée, un velours qui cache une lame. Je me redresse, je le regarde droit dans les yeux. Je ne lui donnerai pas ma peur. Je ne lui donnerai rien.— V
ValentinaMatías est de plus en plus présent. Je le surprends en train de nous observer, Joaquín et moi. À la cafétéria, il s'installe toujours à la table voisine, le regard faussement absorbé par son téléphone, mais je sens quand ses yeux se posent sur nous, je sens ce regard qui nous détaille, qui nous épie, qui nous juge. Dans les couloirs, il surgit toujours au bon moment pour nous croiser, comme s'il avait un sixième sens, comme s'il guettait nos passages. À la bibliothèque, il choisit toujours la table qui donne sur la nôtre, et je le vois qui lève les yeux de son livre au moment exact où nous nous touchons la main, au moment exact où nos regards se croisent.Son regard est malsain, chargé de jalousie et de haine. Je le sens dans la façon dont il nous détaille, dont il épie nos gestes, dont il guette nos regards. Je le sens dans ses sourires faux, dans ses salutations forcées, dans cette politesse trop polie qui ne trompe personne. Il sait. Il ne sa
Valentina Une collègue de Joaquín nous a croisés. Nous sortions de son bureau, un peu trop proches, un peu trop complices. Elle a surgi au bout du couloir, un dossier à la main, ses talons claquant sur le sol. Et nous avons eu ce réflexe coupable, ce réflexe honteux : nous écarter, lâcher nos mains, prendre nos distances. Trop tard. Le geste était fait. Le doute était semé. Elle nous a regardés, surprise, une fraction de seconde de trop. Puis elle a détourné les yeux, et elle s'est éloignée. Je reste figée, le cœur battant, à regarder sa silhouette disparaître au coin du couloir. Je sens la panique monter en moi, glacée, insidieuse, comme une eau qui monte dans une cave. Les questions se bousculent dans ma tête, se heurtent, s'affolent : a-t-elle vu nos mains se lâcher ? A-t-elle vu la façon dont il me regardait ? A-t-elle vu la rougeur sur mes joues, le désordre de mes vêtements, tout ce que nous essayons si désespérément de cacher ? A-
Valentina Notre complicité s'approfondit chaque jour. Ce n'est plus seulement le désir qui nous lie, cette flamme qui nous dévore quand nous nous retrouvons. C'est quelque chose de plus grand, de plus solide, de plus précieux. Quelque chose qui se construit dans les silences, dans les rires, dans les confidences. Nous parlons d'art, de vie, de nos blessures. Nous nous racontons. Nous nous dévoilons. Nous nous offrons les morceaux de nous-mêmes que nous n'avons jamais montrés à personne, comme on pose des bijoux fragiles sur une table, confiants, désarmés. Dans le refuge, sur le canapé usé, les jambes enlacées, les tasses de café entre nos mains, nous parlons. Lui, il me raconte ses années à l'étranger, ses voyages, cette façon qu'a la peinture d'un pays de changer un homme, de le reconstruire ou de le défaire. Il me raconte les musées vides, les toiles qui l'ont bouleversé, les nuits passées à écrire dans des chambres d'hôtel. Sa voix es
ValentinaNous avons trouvé un refuge. Un mot simple pour un lieu qui ne l'est pas : l'appartement d'un ami de Joaquín, souvent vide. Un ami qui voyage pour son travail, qui vit à l'autre bout du monde, qui ne pose jamais de questions. La clé est cachée dans une boîte aux lettres du rez-de-chaussée, au fond d'un couloir qui sent le bois ciré et la poussière tiède. Personne ne nous y verra. Personne ne nous y trouvera. Personne ne sait même que cet endroit existe, sauf nous. C'est notre secret. Notre île. Notre paradis.Je m'y rends chaque fois que je peux. Je mens à mes amies, j'invente des cours le soir, des rendez-vous chez le médecin, une tante malade à qui rendre visite. Et je cours. Je cours vers lui comme si ma vie en dépendait, les talons claquant sur les trottoirs, le cœur cognant dans ma poitrine, le corps entier tendu vers lui, déjà brûlant, déjà impatient. Parce que c'est vrai, quelque part : ma vie en dépend. Ma vie, c'est lui, maintenant. C'e







