LOGINElle le comprit en une seule ligne, griffonnée en marge du planning affiché dans le couloir des scribes : toutes ses tâches, désormais, transiteraient d'abord par le bureau du Commandant.
Toutes.
Ysaline resta plantée devant l'affichage un moment, sentant la colère monter, propre et froide, bien plus facile à porter que tout ce qu'elle avait ressenti face à lui jusqu'à présent.
Elle ne prit pas la peine de demander une audience. Elle traversa la cour, grimpa l'escalier de la tour du commandement sans ralentir le pas, et ouvrit la porte de son bureau sans frapper.
— Vous filtrez mon travail, maintenant, dit-elle, avant même qu'il ait le temps de lever les yeux.
Ren posa sa plume avec un calme qui l'exaspéra davantage que ne l'aurait fait n'importe quelle réplique cinglante.
— Je supervise le travail de mon personnel, dit-il. C'est mon rôle.
— Vous ne supervisiez rien avant mon arrivée. J'ai vérifié les registres — aucun scribe avant moi n'a jamais eu ce traitement.
— Aucun scribe avant vous n'avait de raison de m'intéresser autant.
La phrase tomba entre eux, nue, sans le moindre artifice pour l'adoucir. Ysaline sentit son cœur manquer un battement, mais elle refusa de le laisser voir.
— Vous jouez un jeu dangereux, Commandant, dit-elle en s'approchant du bureau. Si vous croyez que me surveiller ainsi va m'empêcher de faire mon travail, vous vous trompez. Et si c'est autre chose que vous cherchez à obtenir de moi, j'aimerais que vous ayez au moins l'honnêteté de le dire clairement.
Il se leva, lentement, contournant le bureau jusqu'à se tenir à peine à un pas d'elle — assez près pour qu'elle sente la chaleur qui se dégageait de lui, cette présence qu'elle avait passé dix ans à essayer d'oublier sans jamais y parvenir tout à fait.
— Très bien, dit-il, la voix basse, presque dangereuse. Soyons honnêtes, alors, Mademoiselle Ashby.
Il avait appuyé sur le faux nom d'une façon qui ne laissait aucun doute.
Le sol sembla se dérober sous elle. Elle garda le visage impassible par pur réflexe de survie, mais elle sut, à la façon dont le regard de Ren s'assombrit avec une satisfaction presque cruelle, qu'il avait vu passer la panique avant qu'elle ne parvienne à l'effacer.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-elle, la voix un peu trop rapide pour être crédible.
— Ysaline.
Rien que son prénom, prononcé pour la première fois en dix ans par cette voix-là, suffit à lui couper le souffle plus sûrement qu'un coup.
— Je sais qui tu es depuis le premier jour, continua-t-il, plus doucement maintenant, mais sans la moindre once de pitié dans le ton. Je sais que tu portes un faux nom. Je sais pourquoi tu es revenue. Et je sais que tu n'as pas la moindre intention de me le dire de ton plein gré.
Elle recula d'un pas, cherchant frénétiquement une porte de sortie dans ce piège qui venait de se refermer, un mensonge, une explication, n'importe quoi — mais pour la première fois depuis dix ans d'entraînement à mentir sans faillir, aucun mot ne vint.
— Alors pourquoi, dit-elle enfin, la voix tremblante malgré elle, pourquoi ne pas m'avoir dénoncée tout de suite ?
Ren s'approcha encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus la moindre distance raisonnable entre eux, jusqu'à ce qu'elle doive lever le visage pour continuer à soutenir son regard.
— Parce que la dernière fois que je t'ai laissée partir, dit-il, tu as disparu pendant dix ans sans un mot. Cette fois, je compte bien savoir exactement où tu es à chaque instant.
On frappa à la porte, trois coups secs, précipités.
— Commandant ! La voix de Maël, essoufflée, urgente, de l'autre côté du battant. Il faut que vous veniez tout de suite — on a retrouvé le corps d'un homme près du poste de garde de l'est. Il portait vos couleurs, mais on ne le reconnaît pas.
Ren ne quitta pas Ysaline des yeux, pas tout de suite — un dernier instant suspendu où quelque chose passa entre eux qu'aucun des deux n'osa nommer.
Puis il recula, la froideur du commandant reprenant sa place sur son visage comme un masque bien rodé.
— Nous reprendrons cette conversation, dit-il. Ne comptez pas y échapper.
Il sortit sans un regard en arrière.
Ysaline resta seule dans le bureau, le cœur battant à tout rompre, son secret enfin dévoilé — et un mort près du poste de l'est dont, elle en eut la certitude glaciale et immédiate, elle connaissait très probablement le nom.
La lettre arriva une semaine après leur retour à Fenmarch, portée par un messager du Conseil royal, et Ysaline reconnut l'écriture avant même d'avoir brisé le sceau — une écriture qu'elle n'avait plus vue depuis dix ans, mais qu'elle aurait reconnue entre mille. — C'est celle de notre père, murmura-t-elle, les mains tremblantes, à Liora qui se tenait à ses côtés dans le bureau de Ren. Elles avaient su, depuis leur départ précipité du domaine familial dix ans plus tôt, que leur père avait survécu à la fuite initiale — séparé d'elles peu après, contraint de se cacher sous une identité différente dans une région éloignée du royaume, trop dangereux pour tenter de les retrouver tant que l'accusation de trahison pesait sur son nom. Elles avaient continué, chacune à sa manière, à espérer des nouvelles qui n'étaient jamais venues, jusqu'à cette lettre. "Mes filles", disait la lettre, l'écriture tremblante trahissant l'âge et l'émotion de celui qui l'avait rédigée, "La nouvelle de ma r
Ils passèrent une dernière nuit à la capitale avant de reprendre la route vers Fenmarch, et Ren profita de cette soirée calme, loin de toute urgence ou de tout danger, pour mettre enfin en œuvre ce qu'il préparait depuis leur sortie du palais. Il retrouva Ysaline sur le petit balcon de l'auberge, contemplant les lumières de la capitale endormie, et sentit son cœur battre avec une nervosité qu'aucune bataille n'avait jamais réussi à provoquer chez lui. — Tu es bien silencieux, ce soir, dit-elle, en le voyant approcher, un sourire doux sur les lèvres. — J'ai quelque chose à te demander, dit-il, la voix un peu moins assurée qu'à l'accoutumée, et je préférerais ne pas me retrouver interrompu par une nouvelle crise, cette fois. Il s'agenouilla devant elle, sortant de sa poche un anneau simple, orné d'une seule pierre bleue qui rappelait, avait-il pensé en le choisissant, la couleur de la robe qu'elle portait le jour de la réception chez Vaine — le jour où il avait cru, l'espace d
Le Prince Aldric les convoqua tous les quatre dès le lendemain matin, dans un salon plus intime que la grande salle où s'était joué le drame de la veille, le visage encore marqué par la gravité des événements mais empreint d'une chaleur sincère qui rassura immédiatement Ysaline. — Lord Vaine a été formellement inculpé de trahison envers la couronne, de complot contre une famille noble, et de tentative d'assassinat sur ma personne, dit-il, sans détour. Il sera jugé dans les prochaines semaines, mais je ne doute pas un instant du verdict qui l'attend, au vu des preuves accablantes que vous avez apportées. Ysaline sentit un poids immense se soulever de sa poitrine, dix années de fuite et de silence trouvant enfin, en cet instant, une forme de résolution qu'elle n'avait jamais osé espérer pleinement. — Et ma famille ? demanda-t-elle, la voix encore hésitante malgré tout ce qui venait de se produire. — Le nom Verel sera officiellement réhabilité, dit Aldric, avec une solennité s
Le silence qui suivait la déclaration de Liora sembla s'étirer indéfiniment, chaque seconde pesant sur l'assemblée entière comme un poids physique, jusqu'à ce que le visage de Vaine, enfin, se fissure. — Cette femme raconte des mensonges élaborés pour se venger, dit-il, mais sa voix, pour la première fois, trahissait une pointe de panique mal contenue. Un médaillon ne prouve rien. N'importe qui pourrait s'en procurer un similaire. — Alors expliquez-moi, Lord Vaine, dit le Prince Aldric, sa voix tranchante comme une lame, pourquoi vos propres lettres, dont l'authenticité peut être vérifiée par n'importe quel expert que vous choisirez vous-même, corroborent exactement ce que cette femme vient de nous exposer. Vaine resta silencieux un instant, son regard balayant rapidement la salle, évaluant peut-être, pour la première fois de la matinée, l'ampleur réelle du piège qui venait de se refermer sur lui. Ren, qui observait attentivement chaque mouvement de l'homme, remarqua un signe pre
La grande salle du palais résonnait déjà d'un murmure de voix nobles quand Ysaline y pénétra, Liora à ses côtés, Ren et Corentin fermant leur petit cortège d'une prestance qui trahissait leur détermination sans un mot.Elle sentit tous les regards se tourner vers eux, une curiosité polie mêlée de spéculation, tandis qu'ils avançaient vers l'estrade où le Prince Aldric siégeait déjà, entouré des membres du Conseil dans leurs plus riches parures.Et là, à quelques pas seulement de l'estrade, se tenait Lord Halric Vaine, aussi serein et souriant qu'à leur première rencontre au domaine, comme si les révélations de la veille n'avaient jamais existé.— Mes chers sujets, dit le Prince, sa voix portant clairement dans la salle silencieuse, nous avons aujourd'hui une affaire grave à examiner. Une accusation de trahison envers la couronne, portée contre l'un de nos plus anciens conseillers.Un murmure choqué parcourut l'assemblée, plusieurs têtes se tournant vivement vers Vaine, dont le visage
Brasten arriva à sa résidence de la capitale peu après minuit, échevelé, hors d'haleine, portant sur son visage cette expression paniquée que Vaine méprisait profondément chez les hommes qu'il employait — la peur rendait les esclaves obéissants, songeait-il souvent, mais elle les rendait aussi terriblement peu fiables au moment où l'on avait le plus besoin de leur sang-froid.— Mon Seigneur, dit Brasten, s'inclinant à peine avant de se relancer dans son récit, la scribe Ashby et le capitaine Vale ont quitté Fenmarch en urgence, accompagnés du commandant Kastel et d'une seconde femme, une certaine Liora. Ils se dirigent vers la capitale, et je crois — je suis presque certain — qu'ils détiennent des documents compromettants issus de votre propre domaine.Vaine reposa lentement sa coupe de vin, chaque geste calculé pour dissimuler l'inquiétude réelle qui montait en lui, une compétence acquise après des décennies passées dans les cercles les plus impitoyables du pouvoir.— Des documents,







