LOGINL'entraînement dure quatre heures. Je les fais courir dans la boue, ramper sous des troncs, grimper aux arbres, sauter dans l'eau glacée du Torrent. Je leur apprends à identifier les traces, à lire le vent, à sentir la peur d'un ennemi à trente pas. Je leur apprends surtout à écouter. Écouter le silence. Écouter les autres. S'écouter eux-mêmes.
Je ne crie jamais. Pas une seule fois. Je parle
AlessiaIl y a des vérités qu'on croit avoir atteint le fond, et puis on découvre qu'il y a toujours un étage en dessous, toujours une cave plus sombre sous la cave, et c'est ce que j'apprends le lendemain matin quand Marcus revient me trouver, parce que je vois à son visage qu'il n'a pas tout dit, qu'il reste quelque chose, quelque chose de pire encore, et je comprends qu'hier il m'avait donné la trahison et qu'aujourd'hui il vient me donner le crime.— Il y avait un témoin, me dit il sans préambule, parce qu'il sait que le poison doit être versé d'un trait ou pas du tout, un vieil homme, un guérisseur itinérant qui passait par notre territoire la semaine où Bianca a monté son complot, et cet homme avait vu quelque chose, il avait vu Bianca fabriquer la fausse preuve, il l'avait vue de ses propres yeux écrire la lettre qui t'a condamnée, et cet homme, Alessia, cet homme est venu frapper aux portes de la meute pour dire la vérité.Je ne dis rien. Je ne peux rien dire. Je sens seulemen
AlessiaLe coup ne vient pas d'un ennemi, il vient de l'intérieur de mon propre passé, et c'est cela qui le rend si dévastateur. C'est Marcus qui me l'apporte, Marcus l'ancien lieutenant de Lorenzo qui a déserté pour nous rejoindre le mois dernier, le visage blême et les mains qui tremblent, et dès que je vois son expression je comprends que ce qu'il porte en lui ne peut pas être dit devant les autres, alors je le conduis loin du campement, jusqu'à la grotte où la rivière murmure contre la roche, et là seulement je lui fais signe de parler.— Je n'aurais pas dû attendre aussi longtemps pour te le dire, commence t il, et sa voix se brise sur les mots, mais je n'arrêtais pas de me dire que je m'étais trompé, que j'avais mal compris, que ce n'était pas possible, et puis hier j'ai revu ce que j'avais vu il y a trois ans, dans ma tête, pour la millième fois, et j'ai compris que je ne m'étais pas trompé du tout.— Dis le moi, soufflé je, et ma louve s'est immobilisée sous ma peau, tendue co
AlessiaLa nouvelle m'arrive par Milo, notre petit renard d'informateur qui court les routes entre les territoires, et quand il entre dans ma tente ce matin là, ses yeux noirs pétillent de ce mélange d'excitation et de méfiance qui annonce toujours les révélations importantes.— Ta sœur de traîtrise bouge, me dit il en s'asseyant sans invitation, comme à son habitude, Bianca a envoyé des messagers, Alessia, et pas des messagers ordinaires, des corbeaux scellés, des émissaires masqués, et mes oreilles dans la vallée me disent que certains de ces messages sont allés très loin, très haut.Je sens ma louve se dresser sous ma peau, attentive, les griffes sorties.— Vers qui, demandé je, bien que je connaisse déjà la réponse avant même qu'elle ne franchisse ses lèvres.— Les anciens alliés, confirme Milo en se penchant en avant, la meute des Cimes Blanches qui avait juré de ne plus jamais traiter avec elle après l'affaire du traité rompu, les seigneurs de la côte qui détestent Lorenzo mais
AlessiaIls arrivent par petits groupes, parfois seuls, parfois à deux ou trois, et je les vois émerger de la lisière de la forêt avec cette démarche particulière que je reconnaîtrais entre mille, celle des êtres qui ont été rejetés si souvent qu'ils marchent déjà prêts à fuir, le corps penché en avant comme s'ils portaient encore sur le dos le poids de toutes les portes qu'on leur a fermées. La rumeur a couru, je le sais, la rumeur court toujours plus vite que les loups eux mêmes, et dans les tavernes des villes frontalières, dans les camps de chasse, dans les caves où se réunissent ceux que le monde a crachés, on murmure maintenant le nom de la Meute d'Argent, et on murmure le mien.Cette semaine, c'est un jeune homme qui franchit nos lignes, un garçon d'à peine vingt ans aux yeux dorés trop grands pour son visage émacié, et quand les sentinelles l'amènent devant moi, il ne baisse pas la tête, il me regarde droit dans les yeux avec une défiance qui me touche parce que je sais exactem
AlessiaJe le sens avant même de le voir, ce frisson ancien qui remonte le long de ma colonne vertébrale comme une griffe froide, et je sais, au plus profond de mon instinct de louve, que quelque chose vient de changer dans l'équilibre fragile de notre existence. C'est Elara qui me l'apporte, la nouvelle, sa silhouette élancée découpée contre la lueur mourante du crépuscule, son souffle court et ses yeux d'éclaireuse brillant d'une inquiétude qu'elle tente vainement de dissimuler derrière son masque habituel de discipline.— Alessia, me dit-elle dès qu'elle franchit le seuil de ma tente, il faut que tu viennes voir par toi-même, nous avons trouvé des traces qui ne nous plaisent pas du tout.Je la suis sans poser de question, parce que j'ai appris, depuis que j'ai quitté la meute qui m'a trahie, que les questions peuvent attendre alors que le danger, lui, n'attend jamais. Nous traversons le campement dans le silence complice des loups qui nous reconnaissent, et je remarque que les sent
Je me relève.— À partir d’aujourd’hui, la Meute d’Argent est ouverte.Les portes de la palissade s’ouvrent.La première à entrer est la vieille femme avec la petite fille.Elle s’avance lentement, intimidée. Je descends vers elle.— Comment t’appelles-tu ?— Mirella.— Et elle ?— Sia. Ma petite-fille.La fillette me regarde avec méfiance.Nero s’approche. Il s’assoit devant elle.Sia tend une main hésitante vers sa fourrure.Nero ne bouge pas.Elle le touche.Puis elle sourit.Je sens l’émotion de Mirella se transformer. La peur demeure, mais elle s’y mélange à un soulagement immense.Je laisse cette émotion passer à travers moi.Je n’ai pas besoin de l’amplifier.







