MasukChapitre 4
Kylian
Je l'entends avant de la voir.
Le rire d'Adam résonne dans le jardin. Un rire franc, léger, presque irréel. Je m'arrête derrière la baie vitrée.
Séréna court derrière lui. Elle trébuche exprès. Adam éclate de rire et lui saute dessus. Elle le rattrape, le soulève, le fait tourner. Ses cheveux se détachent de son chignon. Elle rit aussi. Sans retenue.
Je reste immobile.
Cette maison n'a pas connu de rire depuis des années. Depuis la mort d'Hélène. Depuis que tout s'est refermé sur moi comme un piège.
Et voilà qu'une inconnue sème la joie dans mon jardin.
Adam l'appelle. Encore. Toujours.
— Séréna ! Regarde !
Elle accourt. Elle s'accroupit. Elle pose une main sur son épaule avec une douceur qui me serre la poitrine. Mon fils lui sourit comme il ne m'a jamais souri.
Je devrais me réjouir. C'est ce qu'un père normal ferait. Mais je ne suis pas un père normal. Je suis Kylian Astor. Et dans mon monde, chaque geste cache un intérêt.
Je sors dans le jardin. Séréna se redresse aussitôt. Son sourire s'efface.
— Monsieur.
Le rire d'Adam meurt aussi. Le silence retombe. Je le déteste. Ce silence. Il me rappelle que je suis le maître, pas le père.
— Adam, va te laver les mains.
— Mais je joue !
— Va.
Il baisse la tête et part en traînant des pieds. Séréna le suit des yeux, puis me regarde.
— Vous lui avez fait de la peine.
— Je lui demande une chose simple.
— Il était heureux.
— Il ne doit pas oublier qui commande.
— Il a besoin d'un père, pas d'un chef.
La remarque me heurte plus que je ne veux l'admettre. Je fais un pas vers elle.
— Vous devenez trop à l'aise.
— Je dis ce que je vois.
— Vous voyez trop.
— Et vous, vous ne voyez rien.
Je serre les poings. Cette femme a le don de me pousser dans mes retranchements. Elle ne se protège pas. Elle m'attaque. Sans élever la voix. Sans méchanceté. Juste avec une vérité tranchante.
— Vous êtes renvoyée si vous continuez, dis-je froidement.
— Ce serait plus facile pour vous, n'est-ce pas ? Ne plus me voir. Ne plus m'entendre.
— Vous vous surestimez.
— Et vous, vous avez peur.
Je la saisis par le bras. Elle ne recule pas. Ses yeux sont calmes. Trop calmes.
— Je n'ai peur de personne.
— Sauf de votre fils. Sauf de vous-même.
Ma main se resserre. Sa peau est douce sous mes doigts. Je devrais la lâcher. Je n'y arrive pas.
— Qu'est-ce que vous attendez de moi ? demandé-je dans un souffle.
— Rien.
— Menteuse.
— Je ne mens pas. Je n'attends rien. Je n'attends plus rien de personne.
Son regard vacille une seconde. Cette faille. Encore. Elle ressemble à la mienne. Perdue. Orpheline. En colère contre la vie.
Je relâche son bras.
— Mon fils vous réclame sans cesse, dis-je.
— C'est un enfant affectueux.
— Il ne l'était pas avant.
— Il l'a toujours été. Il attendait juste qu'on l'écoute.
Je recule. Ses mots me frappent de plein fouet. Adam me réclame-t-il, moi ? Non. Il ne demande plus rien. Il a cessé d'attendre. Et je ne l'avais pas remarqué.
— Je ne veux pas qu'il souffre à cause de vous, dis-je durement.
— Parce que vous pensez que je vais le faire souffrir ?
— Vous allez partir un jour. Toutes les nounous partent.
— Je suis là pour lui. Pas pour vous.
— Raison de plus pour garder vos distances.
Elle incline la tête. Son visage se durcit.
— C'est vous qui devriez garder vos distances, monsieur. Vous me regardez comme si je vous appartenais déjà.
La phrase claque dans l'air. Je reste pétrifié. Elle a osé. Elle a dit tout haut ce que je refuse d'admettre.
— Vous dépassez les limites, dis-je.
— Non. Je les rends visibles.
Elle tourne les talons et rentre dans la maison. Je la suis des yeux. Son dos droit, sa démarche élégante, sa colère silencieuse. Elle me brûle.
Le soir, je me surprends à penser à elle en réunion. Son visage s'impose à moi. Ses yeux. Sa voix. Ce mélange de douceur et de fer.
Je me lève. Je marche jusqu'à la chambre d'Adam. La porte est entrouverte. Je distingue Séréna assise sur le lit. Elle lit une histoire. Adam est blotti contre elle.
— Encore une page, supplie-t-il.
— D'accord. Mais après, tu dors.
— Promis.
Elle reprend sa lecture. Sa voix est chaude, apaisante. Adam ferme les yeux. Je reste dans l'ombre, incapable de bouger.
Elle l'embrasse sur le front. Un geste simple, maternel.
Mon cœur se serre.
Elle m'aperçoit dans l'entrebâillement. Elle ne dit rien. Elle se lève, longe le mur, sort. Nos épaules se frôlent au passage.
— Bonne nuit, monsieur.
— Bonne nuit, Séréna.
Son prénom sonne étrangement dans ma bouche. Elle s'éloigne. Je la regarde disparaître au bout du couloir.
Je ne devrais pas. Mais je reste là, debout dans le noir, à écouter le silence qu'elle laisse derrière elle.
Et je comprends que je viens de perdre une bataille contre moi-même.
Chapitre 51KylianLa salle de réunion est silencieuse.Je regarde par la fenêtre. La ville s'étend sous mes yeux. Je consulte ma montre. Dix-huit heures. Elle est en retard.Je soupire. Je m'assois. Je feuillette le dossier une énième fois. Serena Delys. Insaisissable. Redoutable. Je veux voir son visage. Comprendre qui se cache derrière ce nom.La porte s'ouvre.Je me lève. Une femme entre. Tailleur noir. Talons hauts. Démarche assurée. Ses cheveux sombres sont tirés en arrière. Son regard balaie la pièce avant de se poser sur moi.Je reste figé.Elle est belle. Élégante. Autoritaire. Elle dégage une puissance qui remplit l'espace. Quelque chose en elle me trouble. Une familiarité. Une étrange
Chapitre 50SérénaLa porte s’ouvre sans un bruit.Léa entre, un dossier à la main. Son visage est neutre, mais je la connais. Quelque chose ne va pas.— Madame, nous avons un problème.— Encore ?— Le groupe Astor demande une rencontre.Mon stylo s’arrête sur le papier. Mon cœur aussi.— Astor ?— Kylian Astor en personne. Il veut discuter d’un partenariat stratégique.Je repose mon stylo. Lentement. Mon sang bat trop fort.— Refusez.— Madame, ce n’est pas possible. Ils sont en position de force sur ce dossier. Si nous refusons, nous perdons l’acquisition.— Alors trouvez un autre mo
Chapitre 49KylianLe dossier est posé sur mon bureau.Je l’ouvre. Des chiffres. Des acquisitions. Des stratégies. Une femme. Serena Delys.Je l’ai déjà entendu quelque part. Un dîner. Un associé. Un nom qui traîne.Je feuillette. Elle a racheté trois entreprises en six mois. Elle a doublé leur chiffre d’affaires. Elle a renvoyé les conseils d’administration. Elle a imposé ses règles.Intelligente. Impitoyable. Redoutable.Mon assistante entre.— Monsieur, vous avez demandé le rapport sur Delys.— Je l’ai.— Elle est en train de devenir la première fortune du pays.— Je vois.— Elle
Chapitre 48SérénaLes flashs crépitent.Je traverse le hall de l’hôtel d’un pas rapide. Les journalistes se pressent derrière les cordons. Leurs appareils photo claquent. Leurs voix se chevauchent.— Madame Delys ! Un mot !— Qui êtes-vous vraiment ?— D’où vient votre fortune ?Je ne réponds pas. Je ne tourne pas la tête. Mon assistante me précède. Deux gardes du corps ouvrent la voie. Je monte dans la voiture. La portière claque. Le silence revient.Léa me tend un dossier.— Les articles sont sortis ce matin. Ils parlent de vous.— Je sais.— Ils veulent tous une interview exclusive.— R
Chapitre 47KylianLa vue est imprenable. Toute la ville s’étend à mes pieds. Les lumières, les buildings, le fleuve. J’ai tout construit. Tout.Mais je ne ressens rien.Je repose mon verre de whisky. Le cristal claque sur le bureau. Un bruit sec. Vide. Comme moi.— Monsieur Astor, le contrat est signé. Félicitations.Mon assistante se tient dans l’embrasure. Jeune. Efficace. Impersonnelle.— Bien. Vous pouvez disposer.— Vous avez une réunion demain à huit heures.— Je sais.— Et un dîner de gala à vingt heures.— Annulez.— Monsieur, tout le gratin sera là.— J’ai dit annule
Chapitre 46SérénaSept ans.J'ai compté chaque jour. Chaque nuit. Chaque heure où j'ai cru que j'allais m'effondrer.Mais je ne me suis pas effondrée.Je suis debout. Plus forte. Plus dure. Plus respectée. Plus crainte.Mon bureau surplombe la ville. Les gratte-ciel s'étendent à perte de vue. Les lumières clignotent. Le monde s'agite en bas. Moi, je reste immobile. Je regarde.— Madame Delys, votre réunion de onze heures est prête.— J'arrive.Je me lève. Mon tailleur est impeccable. Mes talons claquent sur le sol. Mon parfum est discret. Tout en moi respire le contrôle.Mon assistante me suit. Elle s'appelle Léa. Elle a peur de moi. Comme les autres. Elle me tend un do







