Mag-log inChapitre 5
Séréna
Le regard de Camille me glace avant même qu'elle n'ouvre la bouche.
Elle est l'une des secrétaires de Kylian. Toujours impeccable, toujours hautaine. Elle me croise dans le couloir, près de la cuisine, et s'arrête. Son sourire est un couteau.
— Alors, c'est vous, la nouvelle nounou.
— Oui.
— On m'a dit que vous veniez de nulle part.
Je serre les doigts autour du plateau que je tiens. Je ne réponds pas. Le silence est ma seule protection.
— Pas de diplôme. Pas de recommandation. Rien. Vous êtes arrivée comme une mendiante.
L'humiliation frappe. Sourde. Brûlante. Je ravale la vérité. Ma fortune. Mon héritage. Le nom que je cache. Je pourrais acheter cette maison dix fois sans sourciller. Mais je ne dirai rien.
— Vous n'avez pas honte ? reprend-elle. Une fille sans éducation qui s'occupe de l'enfant de M. Astor. C'est risible.
— Je fais mon travail.
— Votre travail. Vous parlez comme une domestique. C'est tout ce que vous êtes.
Ses paroles claquent dans le couloir vide. Je baisse les yeux. L'humiliation me ronge. Pas parce que je la crois. Mais parce que je me souviens.
Maman me disait toujours : "On ne juge pas les gens sur leur naissance, mais sur leur cœur."
Elle me manque tellement.
— Vous ne dites rien ? insiste Camille.
— Que voulez-vous que je dise ?
— Que vous reconnaissez votre place.
— Je connais ma place. Et vous ne me la dicterez pas.
Son sourire se fige. Elle s'approche. Son parfum est écœurant.
— Vous vous croyez maligne. Mais M. Astor se lasse vite. Vous partirez bientôt, comme les autres.
— C'est possible.
— Alors pourquoi vous accrochez-vous ?
Je relève enfin la tête.
— Parce que je n'ai nulle part où aller. Et que l'enfant a besoin de quelqu'un.
Camille éclate d'un rire sec.
— L'enfant. Il ne vous appartient pas. Vous n'êtes pas sa mère. Vous n'êtes rien.
Le mot me transperce. Rien. J'ai passé des années à me battre pour ne plus être réduite à ce mot. Et pourtant, ici, il revient. Encore.
— Vous avez fini ? demandé-je d'une voix calme.
— Vous me dégoûtez.
— Je peux partir ?
— Allez-y. Retournez dans votre chambre de bonne. C'est là que les gens comme vous doivent rester.
Je passe devant elle. Mes jambes tremblent. Mais je tiens. Je monte l'escalier. Chaque marche pèse. La colère monte. La douleur aussi.
Dans ma chambre, je ferme la porte. Je pose le plateau. Mes mains tremblent. Je m'assois sur le lit. Les larmes montent. Je les retiens. Pas maintenant. Pas ici.
Maman me répétait que la dignité ne se perd jamais. Mais ce soir, j'ai l'impression de l'avoir laissée dans ce couloir.
Je repense à Camille. À son mépris. Elle ne sait pas qui je suis. Personne ne le sait. Et pourtant, ses mots me blessent comme si elle voyait à travers mon armure.
J'ai peur. Peur qu'on ne voie que l'apparence. Peur que Kylian ne regarde que mon uniforme. Peur de n'être jamais assez.
On frappe à la porte. Je sursaute.
— Oui ?
— C'est Adam.
Je respire un grand coup. J'essuie mes yeux. J'ouvre.
Adam se tient là, l'air inquiet.
— Pourquoi t'as pleuré ?
— Je n'ai pas pleuré.
— T'as les yeux rouges.
Il entre, s'assoit sur mon lit sans y être invité.
— C'est à cause de la dame méchante ?
— Quelle dame ?
— Je l'ai entendue. Elle t'a dit que tu n'étais rien.
Mon cœur se serre. Je m'accroupis devant lui.
— Ce que dit cette dame ne compte pas.
— Pourquoi ?
— Parce que la vérité, c'est que tu comptes pour moi. Et que je suis là pour toi.
— C'est vrai ?
— C'est vrai.
Il me regarde intensément, puis il me prend la main.
— Moi aussi, tu comptes.
Je fonds en larmes. Je ne peux plus les retenir. Adam me serre maladroitement dans ses bras.
— Pleure pas, Séréna. Je suis là.
Cette petite voix. Cette douceur. Je pleure contre lui. Pas pour Camille. Pour maman. Pour tout ce que j'ai perdu. Pour la peur d'être jugée.
Plus tard, je le couche. Il s'endort en tenant mon doigt. Je reste un long moment près de lui. Son souffle me calme.
En sortant, je croise Kylian dans le couloir. Il s'arrête. Son regard s'attarde sur mon visage.
— Vous avez pleuré.
— Non.
— Vous mentez mal.
Il s'approche. Je ne recule pas.
— Qui vous a fait pleurer ?
— Personne.
— Séréna.
Mon prénom dans sa bouche me désarme. Je baisse les yeux.
— Une employée m'a rappelé que je n'étais rien ici.
— Son nom.
— Cela n'a pas d'importance.
— Pour moi, si.
Je relève la tête. Il me fixe avec une intensité presque violente.
— Je ne veux plus de ça dans ma maison, dit-il.
— Votre maison est remplie de mépris. Je ne vais pas changer ça.
— Vous n'avez pas à le subir.
— Je subis depuis longtemps.
Il serre la mâchoire.
— Je vais régler ça.
— Ne faites rien. Cela ne fera qu'aggraver les choses.
— Vous préférez souffrir en silence ?
— Je préfère rester invisible.
Il se penche légèrement. Son souffle effleure ma tempe.
— Vous n'êtes pas invisible, Séréna.
Je frissonne. Il part avant que je puisse répondre. Je reste dans le noir, le cœur battant à tout rompre.
Il a dit mon prénom. Il m'a défendue. Et pour la première fois depuis des jours, je ne me sens plus tout à fait rien.
Chapitre 28KylianElle hésite.Je le vois dans ses yeux. Dans ses silences. Dans ses phrases commencées puis abandonnées. Séréna veut me dire quelque chose. Mais elle recule à chaque fois.Cela me ronge.Je pensais qu'entre nous la confiance était là. Solide. Évidente. Mais ses secrets nous éloignent. Elle ne me dit pas tout. Et je le sens.Ce matin, elle entre dans mon bureau. Son visage est pâle.— Tu as une minute ?— Je suis occupé.— C'est important.— Tout est toujours important.Elle se fige. Mon ton l'a blessée. Je ne m'excuse pas.— Kylian, je...— Tu veux encore me dire quelque chose sans me le dire ?— Ce n'est pas juste.— C'est la vérité.Elle baisse les yeux. Ses doigts se crispent sur sa robe.— Tu ne me fais pas confiance, dit-elle.— C'est toi qui ne me fais pas confiance.— Ce n'est pas ça.— Alors quoi ? Chaque fois que tu t'approches, tu fuis. Chaque fois que je tends la main, tu te refermes.— J'ai peur.— De moi ?— De ta réaction.— Tu vois ? Tu ne me fais pas
Chapitre 27SérénaJe dois lui dire.La vérité me pèse. Chaque jour un peu plus. Chaque baiser, chaque regard, chaque promesse me rappelle que je mens. Je ne peux plus continuer.Ce matin, je me prépare mentalement. Je répète les mots dans ma tête. Mon vrai nom. Mon héritage. Ma fortune. Tout.Kylian mérite la vérité.Je descends l'escalier. Mon cœur bat fort. Mes mains sont moites. Je le vois dans le hall. Il parle avec deux hommes en costume. Son visage est sombre. Il gesticule. Des dossiers. Des contrats.Il m'aperçoit. Il lève une main.— Pas maintenant, Séréna.— Je voulais te parler.— Plus tard.Il disparaît dans son bureau. Les portes claquent derrière lui. Je reste seule, les mots coincés dans la gorge.Ce n'est que partie remise.Je retourne auprès d'Adam. Il joue avec ses voitures. Je m'assois près de lui. Mais mon esprit est ailleurs.— Séréna, tu m'écoutes ? demande Adam.— Pardon, mon cœur. Qu'est-ce que tu disais ?— Je disais que papa il est toujours occupé.— Il trava
Chapitre 26KylianElle regarde par la fenêtre. Le ciel est gris. Son visage est fermé.Je m'approche doucement. Je passe mes bras autour de sa taille. Elle se laisse aller contre moi.— À quoi penses-tu ? demandé-je.— À tout ce qui pourrait nous détruire.— Rien ne nous détruira.— Tu ne peux pas le savoir.— Je le sais.Elle se retourne. Ses yeux sont tristes.— Le monde est cruel, Kylian. Les gens vont juger.— Laisse-les.— Et ta famille ? Tes associés ? La haute société ?— Rien ne m'importe à part toi et Adam.— Tu dis ça maintenant.— Je le penserai toujours.Elle baisse les yeux. Je pose ma main sous son menton. Je relève son visage.— Je ne laisserai jamais le monde extérieur décider de notre avenir, dis-je.— Tu ne pourras pas tout contrôler.— Je contrôlerai ce qui compte.— Et si mon passé revient ?— Nous l'affronterons ensemble.— Tu ne connais pas mon passé.— Alors raconte-le-moi.Elle hésite. Ses lèvres tremblent.— Je ne peux pas.— Pourquoi ?— Parce que j'ai peur
Chapitre 25SérénaAdam brûle de fièvre.Je le découvre en fin d'après-midi. Il est pâle, ses yeux brillent, il tremble sous sa couverture. Mon cœur se serre.— Séréna, j'ai froid, murmure-t-il.— Je suis là, mon cœur.J'appelle le médecin. Kylian est en réunion à l'extérieur. Madame Vence prévient la gouvernante. La maison s'agite. Moi, je reste près de lui.Le médecin arrive. Une angine sévère. Beaucoup de repos. Je hoche la tête. Je note tout.Adam s'endort difficilement. Je m'assois près du lit. Je lui tiens la main. Sa peau est chaude. Il respire vite.— Reste, souffle-t-il.— Je reste.La nuit tombe. Kylian n'est toujours pas rentré. Je ne bouge pas.Je rafraîchis son front avec un linge humide. Je lui donne de l'eau. Je lui lis une histoire d'une voix douce. Il s'accroche à mes doigts comme si j'étais sa bouée.Mon cœur se serre. Cet enfant n'a plus de mère. Et je suis là. Je veux être là.À minuit, la fièvre monte encore. J'appelle le médecin. Il me rassure. Je reste calme pou
Chapitre 24KylianJe la regarde dormir.Ses cheveux sombres étalés sur l'oreiller. Sa respiration lente. Ses lèvres entrouvertes. Elle est belle. Et elle est à moi.Je ne dors plus beaucoup. Je la veille. Je la protège. Je me surprends à imaginer un avenir avec elle.Un mariage. D'autres enfants. Une maison remplie de rires. Adam grandissant avec une mère.Je n'avais jamais pensé à tout ça. Pas depuis la mort d'Hélène.Séréna bouge légèrement. Elle ouvre les yeux.— Tu es réveillé ? murmure-t-elle.— Oui.— Depuis longtemps ?— Assez pour te regarder.Elle sourit, encore ensommeillée.— Tu es étrange.— Je suis amoureux.Elle se redresse. Ses joues rosissent.— Moi aussi.Elle se blottit contre moi. Je passe un bras autour de ses épaules.— Je veux te présenter au monde, dis-je.Elle se fige.— Pas encore.— Pourquoi ?— C'est trop tôt.— Je suis prêt.— Moi pas.Je me tourne vers elle. Son visage s'est fermé.— Tu as honte de moi ? demandé-je.— Non. Jamais.— Alors quoi ?Elle bais
Chapitre 23SérénaTout a changé.Nous nous voyons en secret. La nuit, quand la maison dort. Le jour, quand les couloirs sont vides. Nos regards se croisent souvent. Nos mains se frôlent parfois. Chaque geste devient un langage.Kylian est différent dans l'ombre. Plus doux. Plus patient. Il écoute. Il sourit. Il pose sa main sur ma joue sans raison.Je découvre un homme que je ne soupçonnais pas.Ce soir, nous sommes dans son bureau. Il travaille. Je lis, assise sur le canapé. Le silence est confortable. Je me sens chez moi.Il relève la tête.— Vous restez ?— Si vous voulez.— Je veux toujours.Mon cœur se réchauffe. Je pose mon livre. Il s'approche. Il s'assoit près de moi.— Vous êtes belle quand vous lisez.— Je suis belle tout le temps.Il rit. Un rire rare. J'adore.— Vous êtes impossible, dit-il.— Vous aussi.Il se penche. Ses lèvres effleurent ma tempe.— Je n'ai jamais ressenti ça.— Moi non plus.— C'est effrayant.— Oui.Il prend ma main. Il entrelace nos doigts.— Je ne







