Mag-log inChapitre 3
Séréna
Adam me tourne le dos depuis ce matin.
Il reste assis près de la fenêtre, ses petites mains serrées sur une voiture rouge. Il ne me parle pas. Il ne me regarde pas. Je pourrais me vexer, crier, abandonner. Mais je connais ce silence. C'est celui d'un cœur qui a trop attendu.
Je m'approche doucement. Pas trop près.
— Tu veux que je te laisse tranquille ?
Il hausse les épaules.
— Tout le monde me laisse tranquille.
La phrase me fend l'âme. Sept ans. Déjà habitué à la solitude. Je m'assois par terre, à distance raisonnable. Sans un mot. Parfois, il faut juste être là.
Au bout de longues minutes, il demande :
— Pourquoi t'es pas partie ?
— Parce que je n'ai nulle part où aller.
— Menteuse.
— Non. C'est vrai. Ma mère est morte. Je n'ai plus personne.
Il tourne enfin la tête. Ses yeux gris me dévisagent. Il cherche le mensonge. Il ne trouve que ma vérité.
— Moi aussi, j'ai plus de maman, murmure-t-il.
— Je sais.
— Elle me manque.
— À moi aussi.
Il baisse la tête. Sa lèvre tremble. Je m'approche lentement. Mon cœur bat fort. Je n'ai pas le droit de le forcer. Mais j'ai envie de le prendre dans mes bras.
— Tu peux t'asseoir à côté de moi, dit-il d'une voix minuscule.
Je m'installe près de lui. Nos épaules se frôlent. C'est un début.
— Mon père dit que pleurer, c'est pour les faibles.
— Ton père a tort.
— Il dit toujours qu'il a raison.
— Il a peur. C'est différent.
Adam relève les yeux. Surpris. Puis il esquisse un sourire timide.
— T'es bizarre.
— Merci.
— C'était pas un compliment.
— Je sais.
Il rit. Un petit rire clair qui réchauffe la pièce. Mon cœur se serre. Depuis la mort de maman, je n'avais plus entendu ce genre de son. Un enfant qui rit. La vie qui continue malgré tout.
Les jours suivants, j'apprends à connaître Adam. Il aime les voitures, les dinosaures, et il déteste les épinards. Il pose mille questions. Il veut tout comprendre.
— Pourquoi le ciel est bleu ?
— À cause de la lumière.
— Pourquoi la lumière est bleue ?
— C'est compliqué.
— T'es pas très intelligente, alors.
Je ris. Il aime me provoquer. Il teste mon calme, ma patience, mes limites. Je ne cède pas. Pas sur l'essentiel. Pas sur la douceur.
Un soir, il s'endort contre moi pendant que je lui lis une histoire. Sa tête repose sur mon épaule. Sa respiration est lente, confiante. Je retiens mes larmes. Maman me lisait des histoires comme celle-ci. J'étais à la place d'Adam. Innocente. Protégée.
Aujourd'hui, c'est moi qui protège. Mais personne ne me protège plus.
Je le couche avec précaution. Dans le couloir, je croise Kylian. Il s'arrête net. Son regard va de moi à la chambre de son fils.
— Il dort ?
— Oui.
— Il ne s'endort jamais avant vingt-trois heures.
— Ce soir, il était fatigué.
— Vous mentez.
Je soutiens son regard.
— Il a besoin d'affection. Pas de surveillance.
La mâchoire de Kylian se contracte. Il s'approche d'un pas.
— Vous critiquez la façon dont j'élève mon fils ?
— Je vous dis ce que je vois.
— Vous voyez trop.
— Peut-être que vous ne voyez pas assez.
Il me saisit le bras. Sa poigne est ferme. Pas violente. Juste assez pour me retenir.
— Vous oubliez qui vous êtes.
— Une employée. Rien de plus.
— Exactement.
— Alors pourquoi me tenez-vous ?
Il lâche mon bras comme s'il s'était brûlé. Son visage se ferme. Je sens la colère rouler sous sa peau. Mais aussi autre chose. Une faille. Une fissure dans son armure.
— Adam est tout ce qui me reste, dit-il d'une voix plus basse.
— Alors montrez-le-lui.
— Je ne sais pas faire.
L'aveu tombe dans le silence. Mon cœur se serre malgré moi. Il est froid, arrogant, cruel. Mais il aime son fils. À sa manière maladroite.
— Vous pouvez apprendre, dis-je doucement.
— Et si je n'y arrive pas ?
— Il vous aime déjà. Il attend juste que vous restiez.
Kylian me regarde intensément. Quelque chose change dans ses yeux. Il me voit peut-être pour la première fois. Pas comme une nounou. Pas comme une étrangère. Comme une femme qui comprend.
— Vous êtes dangereuse, murmure-t-il.
— Pourquoi ?
— Parce que vous me forcez à voir ce que j'évite.
Il tourne les talons et s'éloigne. Je reste immobile, le cœur battant. Ce qu'il vient de dire me trouble plus que je ne veux l'admettre.
Plus tard, dans ma chambre, je repense à sa voix quand il a parlé d'Adam. Sa douleur. Sa peur. Il n'est pas aussi insensible qu'il le prétend.
Et moi, je ne suis pas aussi indifférente que je le voudrais.
Adam devient chaque jour plus proche. Il m'attend le matin. Me raconte ses rêves. Me demande de rester un peu plus longtemps le soir. Je m'attache. Trop. Je le sais.
Mais pour la première fois depuis la mort de maman, je me sens utile.
Et je refuse de penser à ce qui arrivera quand tout cela s'arrêtera.
Parce que je commence à croire que cette maison pourrait devenir un foyer. Malgré Kylian. Malgré les secrets.
Chapitre 28KylianElle hésite.Je le vois dans ses yeux. Dans ses silences. Dans ses phrases commencées puis abandonnées. Séréna veut me dire quelque chose. Mais elle recule à chaque fois.Cela me ronge.Je pensais qu'entre nous la confiance était là. Solide. Évidente. Mais ses secrets nous éloignent. Elle ne me dit pas tout. Et je le sens.Ce matin, elle entre dans mon bureau. Son visage est pâle.— Tu as une minute ?— Je suis occupé.— C'est important.— Tout est toujours important.Elle se fige. Mon ton l'a blessée. Je ne m'excuse pas.— Kylian, je...— Tu veux encore me dire quelque chose sans me le dire ?— Ce n'est pas juste.— C'est la vérité.Elle baisse les yeux. Ses doigts se crispent sur sa robe.— Tu ne me fais pas confiance, dit-elle.— C'est toi qui ne me fais pas confiance.— Ce n'est pas ça.— Alors quoi ? Chaque fois que tu t'approches, tu fuis. Chaque fois que je tends la main, tu te refermes.— J'ai peur.— De moi ?— De ta réaction.— Tu vois ? Tu ne me fais pas
Chapitre 27SérénaJe dois lui dire.La vérité me pèse. Chaque jour un peu plus. Chaque baiser, chaque regard, chaque promesse me rappelle que je mens. Je ne peux plus continuer.Ce matin, je me prépare mentalement. Je répète les mots dans ma tête. Mon vrai nom. Mon héritage. Ma fortune. Tout.Kylian mérite la vérité.Je descends l'escalier. Mon cœur bat fort. Mes mains sont moites. Je le vois dans le hall. Il parle avec deux hommes en costume. Son visage est sombre. Il gesticule. Des dossiers. Des contrats.Il m'aperçoit. Il lève une main.— Pas maintenant, Séréna.— Je voulais te parler.— Plus tard.Il disparaît dans son bureau. Les portes claquent derrière lui. Je reste seule, les mots coincés dans la gorge.Ce n'est que partie remise.Je retourne auprès d'Adam. Il joue avec ses voitures. Je m'assois près de lui. Mais mon esprit est ailleurs.— Séréna, tu m'écoutes ? demande Adam.— Pardon, mon cœur. Qu'est-ce que tu disais ?— Je disais que papa il est toujours occupé.— Il trava
Chapitre 26KylianElle regarde par la fenêtre. Le ciel est gris. Son visage est fermé.Je m'approche doucement. Je passe mes bras autour de sa taille. Elle se laisse aller contre moi.— À quoi penses-tu ? demandé-je.— À tout ce qui pourrait nous détruire.— Rien ne nous détruira.— Tu ne peux pas le savoir.— Je le sais.Elle se retourne. Ses yeux sont tristes.— Le monde est cruel, Kylian. Les gens vont juger.— Laisse-les.— Et ta famille ? Tes associés ? La haute société ?— Rien ne m'importe à part toi et Adam.— Tu dis ça maintenant.— Je le penserai toujours.Elle baisse les yeux. Je pose ma main sous son menton. Je relève son visage.— Je ne laisserai jamais le monde extérieur décider de notre avenir, dis-je.— Tu ne pourras pas tout contrôler.— Je contrôlerai ce qui compte.— Et si mon passé revient ?— Nous l'affronterons ensemble.— Tu ne connais pas mon passé.— Alors raconte-le-moi.Elle hésite. Ses lèvres tremblent.— Je ne peux pas.— Pourquoi ?— Parce que j'ai peur
Chapitre 25SérénaAdam brûle de fièvre.Je le découvre en fin d'après-midi. Il est pâle, ses yeux brillent, il tremble sous sa couverture. Mon cœur se serre.— Séréna, j'ai froid, murmure-t-il.— Je suis là, mon cœur.J'appelle le médecin. Kylian est en réunion à l'extérieur. Madame Vence prévient la gouvernante. La maison s'agite. Moi, je reste près de lui.Le médecin arrive. Une angine sévère. Beaucoup de repos. Je hoche la tête. Je note tout.Adam s'endort difficilement. Je m'assois près du lit. Je lui tiens la main. Sa peau est chaude. Il respire vite.— Reste, souffle-t-il.— Je reste.La nuit tombe. Kylian n'est toujours pas rentré. Je ne bouge pas.Je rafraîchis son front avec un linge humide. Je lui donne de l'eau. Je lui lis une histoire d'une voix douce. Il s'accroche à mes doigts comme si j'étais sa bouée.Mon cœur se serre. Cet enfant n'a plus de mère. Et je suis là. Je veux être là.À minuit, la fièvre monte encore. J'appelle le médecin. Il me rassure. Je reste calme pou
Chapitre 24KylianJe la regarde dormir.Ses cheveux sombres étalés sur l'oreiller. Sa respiration lente. Ses lèvres entrouvertes. Elle est belle. Et elle est à moi.Je ne dors plus beaucoup. Je la veille. Je la protège. Je me surprends à imaginer un avenir avec elle.Un mariage. D'autres enfants. Une maison remplie de rires. Adam grandissant avec une mère.Je n'avais jamais pensé à tout ça. Pas depuis la mort d'Hélène.Séréna bouge légèrement. Elle ouvre les yeux.— Tu es réveillé ? murmure-t-elle.— Oui.— Depuis longtemps ?— Assez pour te regarder.Elle sourit, encore ensommeillée.— Tu es étrange.— Je suis amoureux.Elle se redresse. Ses joues rosissent.— Moi aussi.Elle se blottit contre moi. Je passe un bras autour de ses épaules.— Je veux te présenter au monde, dis-je.Elle se fige.— Pas encore.— Pourquoi ?— C'est trop tôt.— Je suis prêt.— Moi pas.Je me tourne vers elle. Son visage s'est fermé.— Tu as honte de moi ? demandé-je.— Non. Jamais.— Alors quoi ?Elle bais
Chapitre 23SérénaTout a changé.Nous nous voyons en secret. La nuit, quand la maison dort. Le jour, quand les couloirs sont vides. Nos regards se croisent souvent. Nos mains se frôlent parfois. Chaque geste devient un langage.Kylian est différent dans l'ombre. Plus doux. Plus patient. Il écoute. Il sourit. Il pose sa main sur ma joue sans raison.Je découvre un homme que je ne soupçonnais pas.Ce soir, nous sommes dans son bureau. Il travaille. Je lis, assise sur le canapé. Le silence est confortable. Je me sens chez moi.Il relève la tête.— Vous restez ?— Si vous voulez.— Je veux toujours.Mon cœur se réchauffe. Je pose mon livre. Il s'approche. Il s'assoit près de moi.— Vous êtes belle quand vous lisez.— Je suis belle tout le temps.Il rit. Un rire rare. J'adore.— Vous êtes impossible, dit-il.— Vous aussi.Il se penche. Ses lèvres effleurent ma tempe.— Je n'ai jamais ressenti ça.— Moi non plus.— C'est effrayant.— Oui.Il prend ma main. Il entrelace nos doigts.— Je ne







