Mag-log inLes rues de Westbridge sont désertes.
Pas le genre de désert qu'on trouve un dimanche matin tranquille. Pas celui où les gens dorment encore, rêvant de café, de crêpes et d'après-midis paresseux. C'est différent. C'est le genre de désert qui précède l'orage. Celui où les oiseaux cessent de chanter, où le vent tombe et où tout s'immobilise, dans l'attente d'un malheur.
Et quelque chose de terrible est en train de se produire.
Le ciel est anormal. Il ne fait pas encore nuit – il est trop tôt – mais la lumière décline comme si on baissait l'intensité d'un variateur. Les ombres sont plus longues qu'elles ne devraient l'être. Plus profondes. Plus sombres. Elles bougent quand je ne les regarde pas, glissant le long des façades des immeubles comme si elles étaient vivantes.
Je sens un voile peser sur moi. Lourd. Froid. Comme une couverture de glace et de peur.
« Continue de marcher », dit Damon. Sa voix est basse. Calme. Comme s'il avait l'habitude. « Ne te retourne pas. Ne t'arrête pas. »
« Je ne vais pas m'arrêter », dis-je. « Je… »
Je m'arrête.
Parce qu'il y a quelque chose dans la rue, devant nous.
Une forme. Grande. Sombre. Humanoïde, mais pas tout à fait humaine. Elle se tient au milieu de la route, immobile, et nous observe. Je ne vois pas son visage. Je ne distingue aucun trait. Juste une silhouette sur la lumière déclinante.
« C'est quoi ce truc ? » murmure Cutter.
La main de Damon se dirige vers son arme. Lentement. Avec précaution. Comme s'il essayait de ne pas effrayer une bête sauvage.
« Ne la regarde pas », dit-il. « Fais comme si de rien n'était. Continue de marcher. »
« Marcher où ? » sifflai-je. « C'est juste devant nous. »
« À travers », dit-il. « Ce n'est pas réel. Pas encore. Ce n'est qu'une ombre. Une projection. Le voile se renforce et commence à transparaître. »
« Transparaître ? »
« Des choses de l'autre côté », dit-il. « Elles ne peuvent pas encore passer. Pas complètement. Mais elles peuvent envoyer des fragments d'elles-mêmes. Des ombres. Des échos. »
« Et c'est censé me rassurer ? »
« Ça n'est pas censé te faire ressentir quoi que ce soit », dit-il. « C'est censé te donner la force de continuer à marcher. »
Je prends une grande inspiration. Et je continue à marcher.
L'ombre ne bouge pas. Elle reste là, immobile, à nous observer tandis que nous approchons. Je sens son regard sur moi – pas des yeux physiques, mais autre chose. Quelque chose qui me transperce du regard, qui pénètre jusqu'à mes os.
Je la dépasse.
Elle ne bouge pas.
Je continue à marcher.
Et puis je la sens. Un murmure à mon oreille. Doux. Froid. Comme si quelqu'un me soufflait dans la nuque.
« Tu ne peux pas nous échapper. »
Je me fige.
« Elara », dit Damon. « N'écoute pas ça. »
« Nous t'observons depuis des siècles », poursuit le murmure. « Nous savons ce que tu es. Ce que tu peux devenir. Nous te trouverons. Et quand nous t'aurons trouvée… »
Je me retourne brusquement.
L'ombre a disparu.
Juste… disparue. Comme si elle n'avait jamais existé.
« C'était quoi, ça ? » je demande.
« Le Collectif », dit Damon. « Ou quelque chose qu'ils ont envoyé. Ils essaient de te faire peur. De tester tes limites. »
« Ça a marché. »
« C'est censé marcher. Mais tu es toujours debout. C'est ce qui compte. »
J'avale ma salive avec difficulté. Mon cœur bat la chamade. Mes mains tremblent. Mais je suis toujours debout.
« On continue d'avancer », dis-je.
On continue d'avancer.
---
Le bunker n'est plus qu'à quelques rues. Je le sens. Cette sensation dans ma poitrine. Cette boule au ventre. Il m'appelle à la maison.
Mais nous n'irons pas encore au bunker.
D'abord, il faut aller chercher quelqu'un.
« Il y a une maison », dis-je. « À quelques rues d'ici. Une voisine. Elle s'appelle Mira. Elle a dix ans. Je dois la récupérer. »
« Elara… » commence Damon.
« Je sais ce que tu vas dire. C'est dangereux. On n'a pas le temps. Mais je ne l'abandonnerai pas. »
« Ce n'est qu'une enfant. »
« C'est justement pour ça que je ne l'abandonnerai pas », dis-je. « Dans ma première vie, je n'ai pas pu la sauver. Je l'ai trouvée quatre jours après le début de la catastrophe. Elle était seule. Effrayée. Affamée. J'ai essayé de l'aider, mais je n'ai pas pu. »
Je marque une pause. Le souvenir est encore vif. Encore douloureux.
« Je ne laisserai plus jamais ça se reproduire. »
Damon me fixe longuement. Puis il hoche la tête.
« Montre-moi le chemin. »
---
La maison de Mira est un petit bungalow bleu au coin de la rue Elm. Les fenêtres sont sombres. La porte est fermée. Mais j'aperçois une lumière vacillante à la fenêtre de l'étage – une bougie, peut-être. Ou une lampe de poche.
Je monte les marches en courant et frappe à la porte.
« Mira ! C'est Elara ! Ouvre ! »
Pas de réponse.
Je frappe de nouveau.
« Mira, s'il te plaît ! Je sais que tu es là ! Ouvre la porte ! »
La porte s'ouvre en grinçant. Un petit visage apparaît – yeux noirs, cheveux noirs, une tache de terre sur la joue. Elle a l'air terrifiée.
« Elara ? » Sa voix est faible. Tremblante.
« C'est moi, ma chérie. Je suis là. Je vais te sortir d'ici. »
« Où est ma mère ? Elle est partie travailler ce matin et elle n'est pas rentrée. »
Mon cœur se serre.
« Je ne sais pas où elle est, dis-je. Mais il faut qu'on parte. Tout de suite. Ce n'est pas sûr ici. »
Elle regarde Damon et Cutter par-dessus mon épaule. Ses yeux s'écarquillent.
« Qui sont-ils ? »
« Des amis, dis-je. Ils vont nous aider. »
Elle hésite.Puis elle ouvre la porte en grand.
« D'accord.»
---
Nous quittons la maison ensemble. Mira me tient la main. Ses doigts sont froids, petits et tremblants.
« Où est-ce qu'on va ?» demande-t-elle.
« Dans un endroit sûr », je réponds. « Un bunker. Sous terre. Personne ne pourra nous trouver là-bas.»
« Et ma mère ?»
Je ne sais pas quoi dire. Je ne veux pas lui mentir. Mais je ne peux pas lui dire la vérité non plus.
« On la cherchera », je dis. « Je te le promets.»
Elle hoche la tête. Mais je vois bien qu'elle ne me croit pas.
---
Le bunker nous attend.
Je déverrouille la porte et nous descendons dans l'obscurité. Les lumières s'allument en vacillant à notre entrée, comme avant. Le bourdonnement de la source d'énergie. L'odeur du béton et de la terre.
Mira a un hoquet de surprise.
« C'est immense », murmure-t-elle. « Oui », dis-je. « C'est ça. »
Je conduis tout le monde aux quartiers d'habitation. Il y a des lits. Une cuisine. Une salle de bains. Tout ce qu'il nous faut pour survivre.
« Restez ici », dis-je. « Je dois vérifier quelque chose. »
Je me dirige vers la salle centrale. L'ordinateur est toujours allumé. L'écran brille encore.
Mais il y a du nouveau.
Un message.
« Elara,
Ils savent où tu es. Ils arrivent.
Tu n'as plus beaucoup de temps.
— Sera. »
Je suis glacée d'effroi.
« Damon ! » criai-je.
Il apparaît dans l'embrasure de la porte. « Qu'y a-t-il ? »
« Sera a envoyé un message. Elle dit qu'ils savent où nous sommes. Ils arrivent. »
« Combien de temps avons-nous ? »
Je regarde l'écran. L'horodatage du message.
« Dix minutes », dis-je. « Peut-être moins. »
« Il faut qu'on se prépare. »
« Se préparer à quoi ? On n'a pas d'armes. Pas de plan. Rien. »
Il fouille dans sa veste et en sort un pistolet. Pas un petit. Un gros. Le genre qui fait un trou de la taille d'un poing.
« J'ai un plan », dit-il. « Ça ne va pas te plaire. »
« Lequel ? »
« On va t'utiliser comme appât. »
Je le fixe. « T'es complètement fou ? »
« Le Collectif te traque », dit-il. « Ils te veulent vivant. Ils ne te tueront pas… pas avant d'avoir extrait ton pouvoir. Alors on s'en sert. Tu les attires. Et quand ils seront assez près… »
Il regarde Cutter, qui se tient dans l'embrasure de la porte, son arme levée.
« On les tue tous. »
---
Je regarde Damon. Cutter. À Mira,
cachée dans un coin, les
mains sur les oreilles.
C'est de la folie. C'est du suicide. Mais c'est
notre seule chance.
La porte explose vers l'intérieur.
Et là, c'est le chaos.
—
Je n'arrive pas à dormir après ce cauchemar.Mes yeux sont ouverts, fixant le plafond de béton, mais je ne vois que son visage. La femme en noir. Ma mère. Agenouillée à mes côtés dans cette pharmacie, tandis que je me vidais de mon sang sur le sol.Elle était là.Elle était putain de là.Et elle n'a rien pu faire pour me sauver.Je me redresse. J'ai mal partout. Ma tête me fait mal. L'adrénaline de l'agression est retombée, ne laissant derrière elle que l'épuisement et une douleur lancinante, comme si un camion m'avait percuté.Mais je ne peux pas trouver le repos.Pas quand je connais la vérité.Pas quand je sais qu'elle est là, quelque part, à combattre le Collectif, à veiller sur moi, à envoyer des messages par l'intermédiaire de Damon, Sera et tous ceux qui font partie de son réseau.Ma mère.La femme que je croyais morte depuis dix-sept ans.La femme qui m'a laissé croire qu'elle était partie.Je me lève. Mes jambes tremblent, mais je parviens à me lever. Je jette un coup d'œil a
---La porte explose vers l'intérieur.Pas avec un fracas. Pas avec un bruit sec. Un bruit sourd, comme si le monde se déchirait, comme si la réalité elle-même se brisait. Je le sens dans ma poitrine avant même de le voir : une vague de pression qui me frappe de plein fouet et me projette contre le mur.Le béton s'écrase violemment contre la surface. Ma vision devient blanche, puis noire, puis rouge.Quand j'ouvre les yeux, c'est le chaos.Damon est déjà en mouvement. Il lève son arme et tire dans la fumée, la poussière et les débris qui s'engouffrent par la porte. Les coups de feu sont assourdissants dans cet espace exigu ; chaque détonation est un coup de marteau sur mon crâne.Cutter crie quelque chose. Je ne l'entends pas. Mes oreilles bourdonnent.Mira hurle.Et des hommes entrent. Des hommes en tenue tactique noire. Des hommes armés, casqués et équipés de lunettes de vision nocturne, comme s'ils appartenaient à une unité d'intervention militaire.Ce ne sont pas des militaires.I
Les rues de Westbridge sont désertes.Pas le genre de désert qu'on trouve un dimanche matin tranquille. Pas celui où les gens dorment encore, rêvant de café, de crêpes et d'après-midis paresseux. C'est différent. C'est le genre de désert qui précède l'orage. Celui où les oiseaux cessent de chanter, où le vent tombe et où tout s'immobilise, dans l'attente d'un malheur.Et quelque chose de terrible est en train de se produire.Le ciel est anormal. Il ne fait pas encore nuit – il est trop tôt – mais la lumière décline comme si on baissait l'intensité d'un variateur. Les ombres sont plus longues qu'elles ne devraient l'être. Plus profondes. Plus sombres. Elles bougent quand je ne les regarde pas, glissant le long des façades des immeubles comme si elles étaient vivantes.Je sens un voile peser sur moi. Lourd. Froid. Comme une couverture de glace et de peur.« Continue de marcher », dit Damon. Sa voix est basse. Calme. Comme s'il avait l'habitude. « Ne te retourne pas. Ne t'arrête pas. »«
---Der Bunker summt unter meinen Füßen wie ein lebendiges Wesen.Nach und nach flackern die Lichter auf und vertreiben jahrzehntelange Dunkelheit. Ich knie auf dem kalten Betonboden, ringe nach Luft, meine Brust brennt, als hätte mir jemand Benzin in die Lunge geschüttet und ein Streichholz angezündet.Die Narbe auf meiner Handfläche leuchtet – diesmal nicht schwach, sondern hell. Verdammt hell. Wie ein verdammtes Neonschild, das sagt: „Hier ist sie. Holt sie euch!“Ich kann nicht atmen.Ich kann nicht denken.Ich spüre nur dieses Ding in mir, dieses hungrige, krallende Ding, das dreißig Jahre lang geschlafen hat und gerade erwacht ist. Es pulsiert durch meine Adern wie Feuer. Wie Elektrizität. Wie etwas Uraltes und Mächtiges und absolut Furchteinflößendes.Damon steht immer noch in der Tür. Er hat sich nicht bewegt. Er beobachtet mich nur mit seinen grauen Augen und wartet darauf, dass ich mich wieder fasse.„Atme“, sagt er. „Einfach atmen.“Ich versuche es. Aber das Feuer in meiner
—Je ne m'arrête pas de courir avant d'avoir l'impression que mes poumons vont exploser.Mes jambes me brûlent. Ma poitrine se soulève violemment. Je suis penché en avant, les mains sur les genoux, à chercher mon souffle comme un putain de poisson hors de l'eau, et je n'ai aucune idée d'où je suis. Les rues sont désertes. Le ciel est gris. La pluie a cessé, mais je suis trempé jusqu'aux os, je grelotte dans des vêtements qui collent à ma peau comme une seconde couche de glace.Je ne sais pas depuis combien de temps je cours. Dix minutes ? Vingt ? Une heure ? La notion du temps n'a plus de sens. Tout ce que je sais, c'est que je suis en vie. D'une manière ou d'une autre. Contre toute attente. Je suis encore en vie, putain.Et cette femme...Elle savait des choses.Elle était au courant pour le voile. Pour les trois jours. Pour la cicatrice au creux de ma main. Elle savait qui j'étais.Elle m'a appelé « Récepteur ». Elle a dit que je pouvais sentir le voile. Le canaliser. Que j'étais le
---La vieille gare est exactement telle que je l'imaginais.À l'abandon. En ruine. Les vitres sont brisées, telles des dents cassées. Des graffitis recouvrent chaque surface — des tags, des symboles et des mots que je ne comprends pas. La pluie s'infiltre par les trous du toit et forme des flaques sur le sol fissuré.Ça sent la moisissure, la pourriture et autre chose.Une odeur métallique.Comme du sang.J'entre. Mes pas résonnent contre les murs. Le hall principal est immense, vide et sombre ; j'ai l'impression de marcher dans un piège.« Allô ? » lancé-je.Aucune réponse.Je continue d'avancer.On aperçoit les rails à travers une ouverture dans le sol. Rouillés. Abandonnés. L'endroit tout entier a des allures de cimetière.« Il y a quelqu'un ? »Une silhouette émerge de l'ombre.Elle est grande. Mince. Vêtue tout en noir. Ses cheveux sont courts, sombres et coupés de façon irrégulière, comme si elle les avait coupés elle-même. Son regard est perçant. Intelligent. Elle m'observe co







