LOGINElena verrouilla la porte de son appartement deux fois, par habitude plus que par vraie inquiétude. Trois ans qu'elle faisait ce geste chaque soir. Trois ans qu'il ne servait jamais à rien.
Ce soir-là, ce fut différent.
Elle le sentit avant de l'entendre : une odeur étrangère sous sa fenêtre, âcre, rien à voir avec le pin et la pluie froide qui l'avait poursuivie toute la soirée. Son loup se redressa d'un coup, tous les sens en alerte.
Elle éteignit la lumière du salon et s'approcha de la fenêtre, le cœur battant. La rue en bas semblait vide. Trop vide pour un vendredi soir.
Puis elle les vit. Deux silhouettes, immobiles sous le réverbère cassé au coin de la rue, qui ne faisaient rien d'autre que regarder son immeuble.
Ils ne bougeaient pas comme des humains. Trop droits, trop patients.
Son téléphone vibra sur la table basse. Elle sursauta, faillit ne pas répondre, puis vit le nom affiché.
Kane.
« Ne réponds pas à la porte ce soir, » dit-il sans préambule, dès qu'elle décrocha.
« Comment tu sais— »
« Parce que je les sens aussi. Je suis à trois rues. » Un silence, un bruit de pas rapides. « Reste loin des fenêtres. »
Elena recula instinctivement, malgré elle, malgré l'agacement de recevoir un ordre. « Kane, qu'est-ce qui se passe. »
« Thornwood. Ils ont dû suivre mon odeur jusqu'ici. » Sa voix se durcit, quelque chose de brut et d'alpha perçant sous l'inquiétude. « C'est ma faute. Je n'aurais pas dû venir directement. »
En bas, une des silhouettes bougea enfin, tourna la tête vers l'entrée de l'immeuble.
« Ils avancent, » souffla-t-elle.
« J'arrive. Ne sors pas, n'ouvre à personne, même si on frappe en disant que c'est moi. Tu m'entends ? Même si la voix est identique. »
Elle n'eut pas le temps de répondre. La ligne coupa — ou plutôt, elle entendit un grognement étouffé, un bruit de lutte, puis plus rien.
« Kane ? Kane ! »
Silence.
Le cœur d'Elena cognait si fort qu'elle l'entendait dans ses oreilles. Elle regarda à nouveau par la fenêtre. Les deux silhouettes avaient disparu du coin de rue.
Un bruit sourd contre la porte d'entrée de l'immeuble, trois étages plus bas. Puis un deuxième.
Ils étaient dans le bâtiment.
Elena recula vers la cuisine, chercha des yeux quoi que ce soit qui puisse servir d'arme, et son regard tomba sur le couteau à pain posé sur le plan de travail. Dérisoire face à des loups. Elle le prit quand même.
Des pas dans l'escalier. Lents. Délibérément lents, comme s'ils voulaient qu'elle les entende venir.
Elle recula jusqu'au mur du fond, loin de la porte, loin des fenêtres, son loup hurlant sous sa peau une seule pensée : fuir, fuir, fuir, sans nulle part où aller.
Les pas s'arrêtèrent devant sa porte.
Trois coups, espacés, presque polis.
« Elena ? » Une voix qu'elle ne connaissait pas, mais qui essayait, mal, d'imiter un ton amical. « Kane m'envoie te chercher. Il a été blessé, il faut que tu viennes. »
Elle ne bougea pas. Ne réponds à personne, même si on dit que c'est moi. Elle serra le couteau plus fort, sa respiration bloquée dans sa poitrine.
« Elena, j'entends ton cœur battre à travers cette porte. Ouvre. »
Le battant trembla sous un premier coup. Puis un deuxième, plus violent, le bois commençant à céder autour de la serrure.
Elena chercha frénétiquement une issue. La fenêtre de la chambre donnait sur l'escalier de secours. C'était sa seule option.
Elle se précipita, referma la porte de la chambre derrière elle, poussa la commode devant pour gagner quelques secondes, et ouvrit la fenêtre juste au moment où la porte d'entrée cédait dans un fracas de bois brisé.
Le froid de la nuit la frappa en pleine figure. Elle enjamba le rebord, les mains tremblantes sur la rampe métallique glacée.
Un grondement monta du salon, suivi d'un choc contre la porte de la chambre.
Elle descendit l'escalier de secours aussi vite qu'elle put, les marches vibrant sous ses pas précipités, sans oser regarder en arrière. En bas, dans la ruelle sombre, une silhouette l'attendait.
Elle faillit hurler avant de reconnaître l'odeur. Pin et pluie froide.
Kane, une entaille sanglante lui barrant la joue, la rattrapa au bas de l'échelle et l'attira contre lui sans un mot, le corps tendu, tous les sens dehors, scrutant les issues de la ruelle.
« Ils sont dans l'appartement, » haleta-t-elle contre son torse. « La porte de la chambre— »
« Ne va pas te tromper. Ce n'est pas fini. » Il la poussa doucement derrière lui, se plaçant entre elle et l'entrée de la ruelle, chaque muscle de son dos bandé comme un arc prêt à se relâcher. « Reste près de moi. Cette fois, tu n'as pas le choix. »
Au-dessus d'eux, une ombre bondit de l'escalier de secours et atterrit avec un bruit sourd à trois mètres d'eux, des yeux jaunes brillant dans l'obscurité.
Le père d'Elena dormait toujours quand le jour se leva sur la petite maison de son enfance, ignorant que trois guerriers de la meute avaient veillé sur son sommeil jusqu'à l'aube. Elena resta un long moment sur le perron, une tasse de café tiède entre les mains, à regarder la rue se réveiller comme si rien ne s'y était passé.Kane la rejoignit sans un bruit, s'appuyant contre la rambarde à côté d'elle. Il ne dit rien pendant plusieurs minutes, et elle lui en fut reconnaissante. Depuis leur dispute de l'année précédente, il avait appris à attendre qu'elle parle la première.« Je ne veux pas me cacher, » dit-elle finalement. « Et je ne veux pas qu'on ajoute des gardes autour de tous ceux que j'aime en attendant que Drayven décide de frapper à nouveau. Ce n'est pas une vie. »« Alors qu'est-ce que tu veux faire ? » demanda Kane. Sa voix était calme, mais elle perçut l'effort qu'il faisait pour ne pas proposer lui-même la réponse.Elena se tourna vers lui, un demi-sourire fatigué aux lèvr
Le téléphone d'Elena sonna en pleine nuit, un numéro inconnu qui la fit hésiter avant de répondre, une appréhension instinctive lui nouant l'estomac avant même qu'elle ne décroche.« Elena Voss, » dit une voix qu'elle reconnut immédiatement, glaciale et posée malgré l'heure tardive. Marcus Drayven. « Je suis navré de vous déranger si tard. »« Comment avez-vous eu ce numéro, » demanda-t-elle, Kane se redressant instantanément à côté d'elle, alerté par la tension soudaine dans sa voix.« J'ai mes ressources, » dit Marcus, un sourire presque audible dans sa voix. « Tout comme j'ai les ressources pour savoir où vit votre père. Une petite maison modeste, en périphérie, sans aucune protection surnaturelle pour le défendre. Un homme entièrement humain, si vulnérable dans un monde qu'il a toujours redouté. »Le sang d'Elena se glaça instantanément, une terreur froide remplaçant toute autre pensée. « Si vous osez le toucher— »« Je n'ai touché à rien, » coupa Marcus d'un ton presque offensé.
« Il y a une rumeur qui circule, » dit Verna, arrivant à la maison de Kane et Elena avec une expression grave qui ne présageait rien de bon. « Concernant le rituel du sang. »« Quel genre de rumeur, » demanda Kane, une prudence immédiate durcissant sa voix.« Que le rituel aurait pu être manipulé, » dit Verna, une tension visible dans ses épaules. « Que quelqu'un aurait pu falsifier le résultat pour légitimer artificiellement la prétention d'Elena au territoire. »Elena sentit le sol se dérober sous ses pieds, une indignation brûlante remplaçant rapidement le choc initial. « C'est absurde. Aldric a supervisé chaque étape lui-même. Le sang a réagi devant tout le conseil. »« Je sais, » dit Verna, une sympathie sincère traversant son expression habituellement composée. « Mais les Drayven ont manifestement des ressources considérables, et cette rumeur se répand rapidement parmi les membres les plus hésitants du conseil régional. »Kane serra les poings, une colère froide durcissant chaqu
Le conseil régional siégeait dans une salle bien plus imposante que celle de la meute de Kane, un amphithéâtre de pierre où des représentants de plusieurs territoires s'étaient rassemblés, leurs regards curieux se tournant vers Elena et Kane dès leur entrée.« Restons calmes, » murmura Kane, sa main ne quittant jamais le bas de son dos alors qu'ils avançaient vers le centre de la salle. « Ils cherchent une réaction émotionnelle à exploiter. Ne leur donnons pas cette satisfaction. »Elena hocha la tête, rassemblant chaque once de la détermination qu'elle avait cultivée au fil de l'année écoulée. Elle repéra rapidement le représentant des Drayven, un homme élégant au sourire trop poli, assis avec une assurance qui frôlait l'arrogance.« Alpha Kane, Héritière Voss, » dit le président du conseil régional, un vieil homme au regard perçant qui semblait évaluer chaque détail avec une attention méticuleuse. « Vous avez été convoqués pour répondre à une contestation formelle de la prétention V
Torin arriva à la maison en fin de matinée, son expression grave suffisant à faire naître une appréhension immédiate chez Elena avant même qu'il n'ouvre la bouche.« J'ai trouvé quelque chose, » dit-il, tendant à Kane un morceau de papier plié. « Près de l'endroit où la silhouette a été aperçue hier. »Kane déplia le papier, son expression se durcissant à mesure qu'il lisait. Elena s'approcha, lisant par-dessus son épaule, le cœur se serrant devant le message tracé d'une écriture élégante mais froide.« L'héritière Voss doit répondre pour le territoire du nord, » lut-elle à voix haute, « ou céder sa prétention à ceux qui sauront mieux l'honorer. Vous avez jusqu'à la prochaine lune pour vous présenter devant le conseil régional. »« Qui a envoyé ça, » demanda Elena, une colère froide remplaçant rapidement sa surprise initiale.« Pas de signature, » dit Torin. « Mais l'odeur sur le papier correspond à celle que Kane a détectée dans le jardin hier. »« Une meute qui conteste ma prétentio
Les mois suivants s'écoulèrent avec une douceur qu'Elena n'aurait jamais osé espérer, la vie à ses côtés de Kane s'installant dans un rythme confortable de matinées partagées, de projets pour le territoire du nord qui avançaient chaque semaine un peu plus, et de soirées tranquilles qui ne cessaient jamais de la remplir de gratitude.Ce matin-là, elle se réveilla la première, un rayon de soleil filtrant à travers les rideaux pour caresser le visage endormi de Kane, et elle prit un moment simplement pour l'observer, savourant cette intimité tranquille qu'elle chérissait plus que tout.« Tu me regardes dormir, » murmura-t-il sans ouvrir les yeux, un sourire naissant sur ses lèvres.« C'est mon droit de compagne, » répondit-elle en riant, se penchant pour déposer un baiser sur son épaule nue.Ils prirent leur petit-déjeuner sur la terrasse qu'ils avaient fait construire à l'arrière de la maison, surplombant le jardin qu'Elena cultivait avec un plaisir grandissant, les fleurs sauvages qu'e







