INICIAR SESIÓN
Vous ressemblez étrangement à quelqu'un que j'ai connu. Relevez la tête et regardez-moi. »
La voix, grave et posée, tomba comme une sentence dans le silence de la salle de réunion. Camille Aubert, penchée sur son carton à dessins, sentit son sang se figer. Elle connaissait cette voix. Elle l'avait entendue en rêve, des centaines de fois, pendant cinq longues années, sans jamais parvenir à y mettre un visage précis. Et maintenant, cette voix lui ordonnait de relever la tête, dans les bureaux flambant neufs du Groupe Montclair, au trente-huitième étage d'une tour de verre qui dominait tout Paris. Elle prit une inspiration et obéit. L'homme qui se tenait devant elle, adossé à la immense baie vitrée, portait un costume sombre taillé sur mesure et une expression que rien ne semblait pouvoir ébranler. Grand, les épaules larges, les cheveux d'un noir profond coiffés en arrière, il avait ce genre de beauté froide qui intimidait avant même qu'on ait échangé un mot. Mais c'étaient ses yeux qui la frappèrent de plein fouet. Gris. D'un gris d'orage, presque argenté, cerclés d'un anneau plus sombre. Les mêmes yeux que Noah. « Monsieur Duval, pardon, Monsieur de Montclair, bafouilla-t-elle en se redressant trop vite, faisant tomber un crayon qui roula sous la table. Je suis Camille Aubert, styliste principale de l'atelier Rivoli. On m'a dit que vous vouliez voir les nouvelles collections avant le rachat officiel. » Il ne répondit pas tout de suite. Son regard la parcourait avec une intensité presque indécente, comme s'il cherchait à retrouver, sous les traits d'aujourd'hui, ceux d'un souvenir enfoui. Camille sentit ses joues s'embraser. Elle connaissait cette sensation d'être déshabillée par un regard, elle l'avait ressentie une seule fois dans sa vie, cinq ans plus tôt, lors d'un bal masqué organisé au profit d'une fondation pour l'enfance, dans les salons dorés de l'Hôtel Lambert. Elle avait vingt et un ans. Elle portait un masque de plumes noires et une robe empruntée à sa colocataire. Elle ne connaissait personne dans cette soirée à laquelle elle avait été invitée presque par hasard, en remplacement d'une amie malade. Et puis il y avait eu cet homme, lui aussi masqué, qui l'avait invitée à danser sans un mot, et avec qui elle avait fini la nuit dans une chambre du dernier étage, sans jamais connaître son nom, sans jamais revoir son visage à la lumière du jour, puisqu'il était parti avant l'aube, la laissant seule avec un mot griffonné sur la table de chevet : « Merci pour cette nuit que je n'oublierai jamais. » Elle ne l'avait effectivement jamais oublié. Neuf mois plus tard, elle donnait naissance à Noah. Elle se souvenait de chaque détail de cette nuit avec une netteté presque douloureuse : la musique de l'orchestre qui s'était tue vers deux heures du matin, les bougies qui se consumaient dans les grands chandeliers dorés, la façon dont il avait pris sa main sans un mot pour l'entraîner loin de la foule. Elle se souvenait de sa voix grave contre son oreille, de ses mains qui l'avaient tenue comme si elle était la chose la plus précieuse au monde, et de ce silence, au petit matin, qui n'avait rien eu d'un abandon, plutôt d'une fuite, comme s'il avait eu peur de ce qu'il venait de ressentir. Elle avait passé des mois à se demander qui il était, à scruter le visage de chaque homme élégant croisé dans les rues de Paris, avant de se résoudre, pour préserver sa propre santé mentale, à tourner définitivement la page. Et voilà que cette page, cinq ans plus tard, se rouvrait d'elle-même, dans le décor le plus inattendu qui soit : une salle de réunion aseptisée, sous les néons froids d'un immeuble de bureaux. « Mademoiselle Aubert, reprit Gabriel de Montclair d'une voix plus sèche, comme s'il cherchait à reprendre le contrôle de la situation. Excusez mon insistance. Vous me rappelez quelqu'un, c'est tout. » « Ce n'est rien, monsieur, répondit-elle en ramassant ses esquisses d'une main tremblante. Beaucoup de gens me disent que j'ai un visage banal. » Un mensonge. Personne, jamais, ne lui avait dit une chose pareille. Mais elle avait besoin de dire quelque chose, n'importe quoi, pour échapper à cette sensation vertigineuse d'être reconnue par un homme qu'elle avait cru ne jamais revoir. Gabriel s'approcha de la table, feuilleta les croquis sans vraiment les regarder. Camille remarqua la façon dont sa mâchoire se contractait, la façon dont ses doigts se refermaient un peu trop fort sur le bord du carton. Lui aussi semblait troublé, et cela ne fit qu'accroître sa panique. « Vous avez un enfant, dit-il soudain, sans lever les yeux des dessins. » Ce n'était pas une question. « Comment le savez-vous ? » « Le service des ressources humaines m'a transmis les dossiers du personnel avant le rachat. Congé maternité, il y a quatre ans. Un garçon, je crois. » Camille se sentit rougir de colère, cette fois, plutôt que de gêne. Que cet homme, aussi puissant fût-il, se soit renseigné sur sa vie privée avant même de la rencontrer lui parut une intrusion insupportable. « Cela ne regarde que moi, monsieur de Montclair. » « Bien sûr, dit-il, et pour la première fois depuis le début de l'entretien, quelque chose dans son expression glacée sembla se fissurer, une ombre de vulnérabilité qui disparut aussi vite qu'elle était apparue. Je vous prie de m'excuser. La journée a été longue. » Il referma le carton à dessins et le lui tendit avec une politesse presque exagérée, comme s'il cherchait à réparer une faute qu'il ne pouvait pas nommer. « Vos créations sont remarquables, Mademoiselle Aubert. L'atelier Rivoli restera sous votre direction après le rachat. Je voulais vous le confirmer moi-même. » Camille cligna des yeux, prise de court par ce revirement. « Je... merci, monsieur. » « Gabriel, dit-il. Enfin, dans le cadre professionnel, appelez-moi Monsieur de Montclair. Mais je préférerais que vous n'ayez pas peur de moi. » C'était une phrase étrange, presque une supplique déguisée en formule de politesse, et Camille n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage, car la porte de la salle de réunion s'ouvrit sans qu'on frappe. « Gabriel, mon chéri, je t'ai cherché partout ! » Une femme d'une soixantaine d'années, élégante dans un tailleur ivoire, les cheveux argentés impeccablement coiffés, entra dans la pièce d'un pas assuré. Camille la reconnut aussitôt pour l'avoir vue dans les magazines : Hélène de Montclair, la mère de Gabriel, matriarche de l'empire familial et présidente de la fondation caritative du groupe. Mais ce ne fut pas la présence d'Hélène qui figea Camille sur place. Ce fut la petite main qu'elle tenait dans la sienne. « Maman ? fit Camille dans un souffle, incrédule. » Noah, quatre ans, ses boucles brunes en bataille et son doudou éléphant serré contre lui, venait d'entrer dans la salle de réunion, tenu par la main de sa grand-mère maternelle qui devait patienter à l'accueil pendant le rendez-vous. Mais quelque chose n'allait pas, sa mère n'était pas censée être là avant seize heures, et certainement pas escortée par la mère du PDG lui-même. « Oh, pardonnez-moi, j'ai croisé cette adorable petite famille dans le hall et j'ai insisté pour les accompagner, expliqua Hélène de Montclair avec un sourire radieux, sans se rendre compte du silence de plomb qui venait de s'installer dans la pièce. J'ignorais que ce charmant petit bonhomme appartenait à l'une de nos employées ! » Elle se pencha vers Noah, qui la regardait avec la curiosité tranquille des enfants de son âge. « Comment t'appelles-tu, mon cœur ? » « Noah, répondit-il timidement, en resserrant ses bras autour de son éléphant en peluche. » Hélène de Montclair se figea. Son sourire s'évanouit lentement, remplacé par une expression que Camille ne sut d'abord pas déchiffrer, de la stupeur, peut-être, ou quelque chose de plus profond encore. La vieille dame porta une main tremblante à sa poitrine et recula d'un pas, comme frappée par une révélation trop grande pour son corps. « Mon Dieu, murmura-t-elle, le regard rivé sur le visage de l'enfant. C'est impossible. » « Maman ? demanda Gabriel, fronçant les sourcils, s'avançant vers elle. Qu'est-ce qui se passe ? » Hélène de Montclair ne répondit pas tout de suite. Elle s'agenouilla lentement devant Noah, ignorant totalement le protocole et les regards interloqués qui les entouraient, pour observer son petit visage de plus près, ce nez droit, ce menton légèrement fendu, et surtout ces yeux gris orageux, si particuliers, qu'elle n'avait vus que sur une seule personne au monde. « Gabriel, dit-elle enfin d'une voix étranglée, sans quitter Noah des yeux. Va chercher l'album photo dans mon bureau. Celui de ton enfance. Tout de suite. » Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle voulut attraper la main de Noah, l'éloigner, fuir cette pièce et tout ce qu'elle contenait de dangereux, mais ses jambes refusaient de bouger, comme si son corps tout entier savait déjà que la vérité qu'elle avait protégée pendant quatre ans venait, en cet instant précis, de lui échapper pour de bon. « Il a exactement ton visage, Gabriel, chuchota Hélène de Montclair en se relevant, le regard toujours fixé sur l'enfant. Exactement le tien, à cet âge-là. » Et dans le silence qui suivit, Camille comprit que rien, plus jamais, ne serait comme avant.Maman, pourquoi il y a des messieurs avec des grosses caméras devant chez mamie ? »La voix de Noah, à l'autre bout du fil, brisa quelque chose en Camille qu'elle avait jusque-là réussi à maintenir en place par pure volonté. Elle se tenait debout au milieu du bureau de Gabriel, le téléphone collé à l'oreille, tandis que sa mère, paniquée, décrivait la meute de journalistes massée devant son immeuble depuis moins d'une heure.« Ne t'inquiète pas, mon cœur, dit-elle en s'efforçant de garder une voix douce malgré la panique qui lui nouait la gorge. Reste avec mamie, je viens vous chercher tout de suite. »Elle raccrocha et se tourna vers Gabriel, qui avait déjà enfilé sa veste et donnait des instructions rapides à Julien, arrivé en trombe après avoir vu l'explosion de la nouvelle sur tous les fils d'actualité.« J'envoie une voiture avec chauffeur et deux agents de sécurité à l'adresse de votre mère, dit Gabriel d'une voix qui avait retrouvé toute son autorité habituelle, comme si la cri
Mesdames et messieurs, merci d'être venus si tôt. J'ai une annonce importante à faire concernant l'avenir du Groupe Montclair. »Victor de Montclair se tenait devant une forêt de micros, dans la grande salle de conférence de l'hôtel Bristol, un sourire de circonstance plaqué sur son visage, tandis que les flashs des photographes crépitaient autour de lui. Dans une pièce adjacente, derrière un miroir sans tain, Gabriel, Julien et Camille observaient la scène sur un écran de contrôle, le cœur battant.« Il ne peut pas savoir pour Noah, murmura Julien, les mâchoires serrées. Le test n'a même pas encore été réalisé. Personne en dehors de cette pièce et de ta mère ne connaît son existence. »« Victor a des espions partout, répondit Gabriel sans quitter l'écran des yeux. Ça ne m'étonnerait pas qu'il ait soudoyé quelqu'un dans les ressources humaines, ou pire, à l'atelier Rivoli. »Camille sentit son estomac se nouer. L'idée que quelqu'un ait pu épier sa vie, celle de son fils, pour la monna
Dites-moi que ce n'est pas ce que je crois, Gabriel. Dites-moi que vous plaisantez. »Julien Farel, avocat et meilleur ami de Gabriel depuis l'école de commerce, se tenait debout au milieu du bureau, une chemise cartonnée à la main, le visage blême. Camille, que Gabriel avait invitée à rester, un choix qu'elle n'avait su expliquer, si ce n'était une curiosité mêlée d'une inquiétude qu'elle ne s'expliquait pas non plus, observait la scène depuis le canapé de cuir près de la fenêtre.« Je ne plaisante pas, Julien, répondit Gabriel d'une voix éteinte. Le professeur Lambert vient de me le confirmer par téléphone. Les séquelles de l'accident sont irréversibles. Je suis stérile. »Le mot tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau stagnante, créant des ondes que Camille sentit se propager jusqu'à elle. Elle se redressa sur le canapé, incapable de détacher son regard de Gabriel, dont les épaules, habituellement si droites, si assurées, semblaient s'être affaissées sous le poids d'une n
Ne me mentez pas, Camille. Ce sont mes yeux qui me fixent depuis le visage de cet enfant, et nous le savons tous les deux. »Gabriel avait refermé la porte de son bureau derrière eux avec une fermeté qui ne laissait aucune place à la fuite. Vingt minutes plus tôt, Hélène de Montclair était revenue avec un album de photographies aux coins usés, et personne dans la pièce n'avait eu besoin de mots pour comprendre ce que ces clichés d'un petit garçon aux boucles brunes et aux yeux gris, pris trente ans plus tôt, venaient confirmer. Camille avait réussi à faire sortir Noah, confié à sa propre mère venue le récupérer, avant que la situation ne dégénère davantage. Mais elle n'avait pas pu échapper à Gabriel.« Je ne vous mens pas, répondit-elle, la voix tremblante mais le menton relevé avec cette obstination qui la caractérisait depuis toujours. Je ne vous ai jamais rien dit, parce que vous ne m'avez jamais rien demandé. »« Comment aurais-je pu vous demander quoi que ce soit ? Je ne savais
Vous ressemblez étrangement à quelqu'un que j'ai connu. Relevez la tête et regardez-moi. »La voix, grave et posée, tomba comme une sentence dans le silence de la salle de réunion. Camille Aubert, penchée sur son carton à dessins, sentit son sang se figer. Elle connaissait cette voix. Elle l'avait entendue en rêve, des centaines de fois, pendant cinq longues années, sans jamais parvenir à y mettre un visage précis. Et maintenant, cette voix lui ordonnait de relever la tête, dans les bureaux flambant neufs du Groupe Montclair, au trente-huitième étage d'une tour de verre qui dominait tout Paris.Elle prit une inspiration et obéit.L'homme qui se tenait devant elle, adossé à la immense baie vitrée, portait un costume sombre taillé sur mesure et une expression que rien ne semblait pouvoir ébranler. Grand, les épaules larges, les cheveux d'un noir profond coiffés en arrière, il avait ce genre de beauté froide qui intimidait avant même qu'on ait échangé un mot. Mais c'étaient ses yeux qui







