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Le lundi matin, Éléna arriva au bureau avant huit heures. Elle avait passé le week-end à relire les clauses de la restructuration et à répartir les premières tâches entre ses équipes. Le travail était une protection efficace : tant qu’elle examinait des chiffres, elle pouvait faire taire les souvenirs. Le bureau qu’on lui avait attribué donnait sur une cour intérieure. Les cartons étaient déjà rangés, les dossiers classés par priorité. Sur le bureau, elle avait posé une photographie d’Aurore prise l’été précédent. L’enfant riait au milieu d’un champ de lavande, les cheveux en bataille. Éléna retourna le cadre face contre le bois avant l’arrivée d’Adrien. À neuf heures précises, on frappa. — Entrez. Adrien entra avec un dossier et un café qu’il ne but pas. Il observa la pièce, puis s’arrêta devant elle. Son costume sombre était impeccable, comme s’il n’avait pas traversé la ville sous une pluie battante. Éléna lui indiqua la chaise en face de son bureau. — Nous avons quarante-cin
Adrien relut la clause de double signature pendant que son avocat lui expliquait, au téléphone, les risques qu’elle comportait. Le texte était clair. Les décisions stratégiques ne pourraient pas être exécutées sans l’approbation conjointe du dirigeant et d’Aurora Capital. Une disposition de gouvernance, rien de plus. Il n’y avait aucune raison d’y voir autre chose. L’avocat lui rappela que les opérations courantes restaient sous son autorité, à condition qu’elles respectent le budget approuvé. Pourtant, son regard revenait sans cesse vers la porte par laquelle Éléna avait disparu. — Vous pouvez demander un délai supplémentaire, disait l’avocat. Cette clause vous prive d’une partie importante de votre autonomie. — Je comprends. — Adrien, je vous recommande au minimum une contre-proposition. Il passa le doigt sur la ligne réservée à sa signature. — Si je refuse, le groupe perd le financement. — Le conseil peut chercher une autre solution. — Le conseil n’en a pas. De l’autre cô
Mathias comprit qu’Adrien Delcourt n’était pas préparé à le rencontrer dès qu’il franchit le seuil de la suite. L’homme s’était figé devant Éléna, le dossier d’Aurora Capital encore ouvert dans les mains. Il la regardait comme s’il cherchait à superposer la femme qu’il avait connue à celle qui se tenait devant lui. Éléna, elle, ne lui accordait rien. Ni explication, ni signe de reconnaissance, pas même une hésitation. Mathias la connaissait assez pour repérer l’effort derrière ce calme. Elle gardait le menton haut et les épaules détendues, mais ses doigts s’étaient refermés sur le bord de la table. Il avait appris à ne pas lui demander si elle allait bien lorsqu’elle avait déjà décidé de ne pas répondre. Il sortit de la pièce voisine, s’approcha d’elle et posa naturellement une main autour de sa taille. Un geste ancien, né d’une familiarité construite au fil des années, mais dont l’apparence était plus intime qu’il ne l’avait prévu. Il sentit immédiatement le regard d’Adrien se po
La suite présidentielle de l’hôtel Lingang occupait tout le dernier étage. Adrien traversa le couloir accompagné du directeur financier, mais demanda à celui-ci de l’attendre près de l’ascenseur. Il voulait rencontrer l’investisseuse seul, au moins pour les premières minutes.Le dossier d’Aurora Capital reposait contre son bras. Conditions de restructuration, contrôle opérationnel partagé, double signature pour chaque décision stratégique : il avait lu les clauses deux fois pendant le trajet. Elles étaient sévères, mais pas absurdes. Son groupe avait besoin de liquidités et le conseil l’avait chargé de négocier.Il s’arrêta devant les lourdes portes en bois. De l’autre côté, quelqu’un attendait. Adrien inspira et frappa.— Entrez.La voix était calme. Il poussa la porte.Éléna se tenait près d’une table basse, vêtue d’un tailleur sombre. Elle n’avait pas l’air surprise de le voir. Ses cheveux étaient relevés, son expression maîtrisée, et l’alliance qu’il lui avait vue sur la table sep
Adrien tenait le carnet ouvert sur son bureau, mais ses yeux s’étaient arrêtés depuis plusieurs minutes sur la même page.« Un jour sans elle. »Il avait écrit ces quatre mots au lendemain du départ d’Éléna. Il ne se rappelait pas avoir pris la décision de continuer. Le jour suivant, il avait ajouté une ligne. Puis une autre. Au fil des années, le carnet avait cessé d’être un choix et était devenu une habitude dont il ne parlait à personne.La page du matin portait la date du jour. Il la relut, referma le carnet et le glissa dans le tiroir du bureau. Son reflet, dans la vitre, lui renvoya le visage d’un homme de trente-sept ans qui avait appris à ne pas laisser ses émotions prendre le dessus. Les cheveux légèrement grisonnants aux tempes, la mâchoire plus dure, le regard fatigué : il avait changé. Le groupe Delcourt, lui, avait survécu à la crise, mais au prix de plusieurs années de méfiance et de concessions.Au fil du temps, le carnet avait pris une place qu’il aurait trouvée ridicu
Le jet toucha la piste avec une secousse légère. Aurore leva les yeux de son carnet, où elle dessinait une maison aux fenêtres trop grandes, puis observa sa mère boucler sa ceinture.— On est arrivées ?— Oui.— C’est Paris ?Éléna regarda par le hublot. Les bâtiments bas de l’aéroport défilaient derrière une pluie fine. Sept ans plus tôt, elle avait quitté cette ville sans savoir où elle irait ni comment elle survivrait. À présent, elle y revenait avec une équipe, un associé, un garde du corps et une entreprise capable de faire trembler les conseils d’administration.— C’est Paris, confirma-t-elle.Aurore rangea son crayon. Elle avait six ans, des cheveux bruns qui retombaient sur ses joues et des yeux gris clair qu’Éléna évitait de regarder trop longtemps. Les mêmes yeux que son père. Elle n’avait jamais dit à sa fille qui était cet homme. Pas encore.Quand la porte de l’avion s’ouvrit, l’air humide entra dans la cabine. Éléna prit la main d’Aurore. Les photographes qui attendaient







