LOGINChapitre 4
Logan
La salle de conférence est plongée dans une pénombre calculée, éclairée uniquement par la lueur froide des écrans disposés en arc de cercle autour de la longue table en acajou. J'ai choisi cet horaire tardif à dessein, quand les couloirs de Pierce Industries sont vides et que les derniers employés ont regagné leurs foyers depuis longtemps. Ce qui doit être discuté ce soir ne peut pas fuiter, ne doit pas franchir les portes blindées de cette pièce insonorisée que j'ai fait construire au cœur même de ma tour, comme un bunker dissimulé derrière les façades de verre et d'acier.
Mes avocats sont assis face à moi, trois hommes en costumes sombres aux visages graves, des hommes que je paie une fortune pour leur discrétion autant que pour leur compétence. Le plus âgé, Martin Caldwell, un sexagénaire aux tempes grisonnantes et au regard perçant derrière ses lunettes à monture d'écaille, pose ses mains à plat sur la table et prend une inspiration avant de parler.
— Monsieur Pierce, nous avons passé le dossier Bennett au crible, comme vous nous l'avez demandé. Et nous avons trouvé quelque chose de préoccupant.
Je ne réagis pas, je me contente d'incliner légèrement la tête pour l'inviter à poursuivre, les doigts refermés autour de mon stylo en argent, le visage parfaitement impassible. Pourtant, sous cette façade de marbre, je sens une tension sourde s'installer dans ma nuque, une crispation que je connais bien et qui précède toujours les mauvaises nouvelles.
— Plusieurs documents ont été altérés, reprend Caldwell en faisant glisser un dossier sur la table vers moi. Pas supprimés, ce qui aurait attiré l'attention. Altérés. Des dates modifiées, des montants légèrement révisés, des noms remplacés par d'autres. Quelqu'un a méticuleusement réécrit certaines parties du dossier pour en changer le sens.
J'ouvre le dossier et parcours les pages que mes avocats ont annotées de rouge. Les irrégularités sont subtiles, presque invisibles à l'œil nu, mais une fois qu'on les a repérées, elles forment un schéma cohérent, délibéré, qui ne doit rien au hasard ni à la négligence.
— Qui a accès à ces archives ? demandé-je d'une voix calme, bien plus calme que ce que je ressens réellement.
— C'est là que le problème se complique, répond Caldwell en échangeant un regard avec ses deux collègues. Les archives en question sont stockées sur un serveur sécurisé auquel seules cinq personnes ont accès. Vous, moi, les deux autres avocats ici présents, et Marcus Webb, votre assistant.
Le nom de Marcus frappe l'air de la pièce comme une déflagration silencieuse. Je sens ma mâchoire se contracter imperceptiblement, mes doigts se crisper sur le métal froid de mon stylo.
— Marcus travaille pour moi depuis cinq ans, dis-je lentement. Il n'a aucun intérêt à altérer ces documents.
— Nous n'accusons personne, monsieur Pierce. Nous constatons simplement que les modifications ont été effectuées depuis un terminal interne, avec des identifiants de haut niveau. Et ce n'est pas tout.
Caldwell sort une autre feuille de sa mallette, une impression de courriel datant de plusieurs semaines, adressée à une adresse que je ne connais pas. Le message contient des extraits du dossier Bennett, des passages qui n'auraient jamais dû sortir de cette pièce, des informations qui, entre les mains de la presse ou d'un procureur ambitieux, pourraient rouvrir des blessures que j'ai passé vingt-cinq ans à refermer.
— Quelqu'un, à l'intérieur de Pierce Industries, communique avec l'extérieur, conclut Caldwell en retirant ses lunettes pour les nettoyer machinalement. Quelqu'un qui a accès à des informations confidentielles et qui les utilise d'une manière que nous ne comprenons pas encore. La vieille affaire que vous pensiez enterrée, monsieur Pierce, est loin d'être terminée.
Je me lève brusquement, repoussant mon fauteuil qui roule sur le parquet avec un grondement sourd, et je m'approche de la baie vitrée. La ville, en contrebas, scintille de millions de lumières, insouciante, ignorante des tempêtes qui se préparent dans les hauteurs. Je pose une main à plat sur la vitre froide et je laisse le silence s'étirer, conscient que mes avocats attendent ma réaction avec une nervosité qu'ils dissimulent mal.
— Trouvez-moi cette personne, dis-je enfin sans me retourner. Je veux son nom, je veux ses motivations, et je veux savoir exactement ce qu'elle a transmis et à qui. Peu importe le temps que cela prendra, peu importe les moyens à déployer. Cette fuite doit être colmatée avant qu'elle ne nous explose au visage.
— Ce sera fait, monsieur.
— Et pas un mot de cette conversation à Marcus, ajouté-je en tournant enfin la tête vers eux. S'il est impliqué, je ne veux pas l'alerter. S'il ne l'est pas, je ne veux pas le mettre inutilement sur la défensive.
Les trois avocats hochent la tête avec un ensemble parfait, rangent leurs documents dans leurs mallettes et quittent la pièce dans un silence de conspirateurs. Quand la porte se referme derrière eux, je reste seul, debout face à la nuit new-yorkaise, et pour la première fois depuis très longtemps, je sens le contrôle m'échapper.
Le dossier Bennett. Cette affaire que je croyais réglée, cette vengeance que je pensais accomplie, n'était que la partie émergée d'un iceberg dont je commence seulement à deviner les contours. Quelqu'un, dans l'ombre, tire des ficelles que je ne vois pas, et cette pensée est comme une écharde sous ma peau, une irritation constante qui m'empêchera de dormir cette nuit, et toutes les nuits qui suivront, jusqu'à ce que j'aie découvert la vérité.
Je repense au visage de ma mère sur la photographie, à son sourire lumineux, à sa robe bleu pâle qui flottait dans la brise. Je repense à ses larmes quand les huissiers ont saisi notre maison, à ses mains tremblantes quand elle a signé les papiers du divorce, à sa voix brisée quand elle m'a promis que tout s'arrangerait alors que nous savions tous les deux que c'était un mensonge. Et je repense à Charles Bennett, le grand-père, l'associé véreux, l'homme qui avait fourni les preuves fabriquées et qui avait disparu sans jamais rendre de comptes.
Quelqu'un, aujourd'hui, cherche à effacer les traces de ce passé. Quelqu'un protège les Bennett, ou quelqu'un les manipule, ou quelqu'un utilise cette vieille histoire pour atteindre un objectif que je ne discerne pas encore. Et cette incertitude est une menace que je ne peux pas tolérer, un poison qui s'infiltre dans les fondations de mon empire et qui pourrait tout faire s'effondrer si je n'agis pas assez vite.
Je retourne à mon bureau, j'ouvre le tiroir fermé à clé, et je contemple longuement la photographie de ma mère. Son regard vert semble me fixer à travers les années, et j'y lis un avertissement silencieux, une mise en garde que je ne comprends que trop bien.
— Je ne les laisserai pas faire, Eleanor, murmuré-je dans le silence de la pièce vide. Je te le promets.
Je range la photographie, je ferme le tiroir à clé, et je quitte la salle de conférence d'un pas décidé. Dans le couloir désert, mes pas résonnent sur le marbre comme les coups de boutoir du destin, et tandis que je m'enfonce dans les profondeurs de ma tour endormie, une résolution glaciale se forme dans mon esprit.
Je vais découvrir qui se cache derrière ces manipulations, et quand je l'aurai trouvé, je l'écraserai sans pitié, comme j'ai écrasé tous ceux qui ont tenté de se dresser sur mon chemin. Personne ne rouvrira les blessures du passé sans en subir les conséquences, personne ne salira la mémoire de ma mère sans en payer le prix.
Le dossier Bennett est loin d'être terminé, mais c'est moi qui en écrirai le dernier chapitre.
Chapitre 94ChloéLa salle de visite est froide. Les murs sont gris. La table est vissée au sol. Mon père est en face de moi, les menottes aux poignets, le visage creusé par les années. Il a vieilli. Il a maigri. Mais ses yeux sont les mêmes. Ces yeux qui me regardaient quand j'étais petite. Ces yeux qui me disaient « je t'aime » sans jamais prononcer les mots.— Tu es venue.— Tu m'as fait demander.— Oui. J'ai réfléchi. Beaucoup. Depuis ta dernière visite. Depuis que tu m'as dit que tu ne lâcherais pas.Il pose ses mains sur la table. Elles tremblent. Il n'ose pas me regarder.— Je vais te dire la vérité. Pas toute. Je ne peux pas. Pas encore. Mais une partie. Celle que tu mérites d'entendre.— Je t'écoute.Il inspire. Longuement. Puis il commence.— Il y a des ann&
Chapitre 93LoganLa voiture est garée dans une ruelle sombre. Chloé est à côté de moi, silencieuse. Elle attend. Je sors l'enregistreur de ma poche. Je le pose sur le tableau de bord. Je presse le bouton. La voix grésille. Déformée. Mais je l'écoute. Vraiment. Pour la première fois.— Logan Pierce. Si tu écoutes ce message, c'est que tu es venu seul. Bien. Écoute bien. Le véritable traître n'a jamais quitté votre famille. Il est là, parmi vous. Il attend. Il observe. Il manipule. Et il ne s'arrêtera pas avant d'avoir tout détruit. Cherche bien. Regarde autour de toi. La vérité est plus proche que tu ne le penses.Je passe le message en boucle. Encore. Encore. Je me concentre sur la voix. Sur les intonations. Sur les inflexions. Sur ce grain particulier. Cette façon de prononcer les mots. Cette hésitati
Chapitre 92ChloéJe n'ai pas pu rester. Je savais que c'était dangereux. Je savais qu'il m'avait dit de ne pas venir. Mais je n'ai pas pu. L'idée de le laisser affronter ça seul, l'idée de le perdre sans même essayer, c'était au-dessus de mes forces.Alors je l'ai suivi. De loin. Dans une voiture que j'ai prise sans réfléchir. J'ai gardé mes distances, mes mains tremblaient sur le volant. Je l'ai vu entrer dans l'entrepôt. Je me suis garée plus loin. J'ai attendu. Les minutes passaient. Trop longues. Trop silencieuses.Et puis les coups de feu ont éclaté.Je sursaute. Mon cœur s'arrête. Les détonations résonnent dans la nuit, sèches, violentes. Je sors de la voiture. Je cours. Sans réfléchir. Sans penser. Juste courir.J'arrive devant l'entrepôt. La porte est grande ouverte. Je vois des flashs. J
Chapitre 91LoganJe sors de la voiture. La nuit est froide. L'entrepôt abandonné se dresse devant moi, silhouette noire contre le ciel sans étoiles. Chloé m'a supplié de ne pas venir. Elle a pleuré. Elle s'est accrochée à mon bras. Elle a dit : « Si tu y vas, je ne te reverrai peut-être jamais. » Je lui ai répondu que je devais y aller. Que la vérité était plus importante que ma vie. Elle m'a regardé avec des yeux pleins de larmes et elle a murmuré : « Alors tu as choisi. » Je n'ai pas répondu. Parce qu'elle avait raison. J'ai choisi. Et ce choix me terrifie.J'avance vers l'entrepôt. Mes pas résonnent sur le bitume. La porte est entrouverte. Je la pousse. Elle grince. L'intérieur est plongé dans l'obscurité. Une odeur de poussière et d'huile stagnante me saute à la gorge. Je sors mon
Chapitre 90LoganLa voiture est silencieuse. Chloé est assise à côté de moi, les yeux rouges, le visage encore marqué par les larmes. Elle regarde par la fenêtre, la ville qui défile, les lumières qui s'allument une à une. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment effacer ce que ces journalistes lui ont fait. Alors je conduis. Les mains crispées sur le volant. La mâchoire serrée.Mon téléphone vibre. Une seule fois. Je regarde l'écran. Numéro inconnu. Je ne réponds pas. Il vibre à nouveau. Je décroche. Une voix. Déformée. Métallique. Comme passée à travers un filtre.— Logan Pierce.— Qui est à l'appareil ?— Peu importe. Écoute bien.Je ralentis. Je me gare le long du trottoir. Chloé me regarde. Inquiète.—
Chapitre 89ChloéLa porte de la prison se referme derrière moi. Le bruit métallique résonne dans l'air froid. Je reste un instant immobile sur le trottoir, les mains dans les poches, le regard fixé sur le bitume. Mon père vient de me demander, encore une fois, d'abandonner. « Laisse tomber, Chloé. Ne cherche pas la vérité. Elle ne te rendra pas meilleure. Elle ne me rendra pas meilleur. » Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Il m'a regardée avec ses yeux fatigués, et il a murmuré : « Alors tu finiras comme moi. »Je marche vite. Je veux rentrer. Je veux retrouver Logan. Je veux oublier cette visite.Mais ils sont là.Ils surgissent de nulle part. Une meute. Des hommes et des femmes en manteau sombre, des micros tendus, des caméras braquées. Je reconnais le logo d'une chaîne people, puis d'un site de ragots. Ils se pressent autour de moi, me bloquent le passage.— Mademoiselle Chloé ! Un commentaire sur la destruction de la filiale Pierce ?— Est-ce que vous vous sentez responsable ?







