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Chapitre 5

Author: Histoire
last update publish date: 2026-07-12 15:10:47

 Chapitre 5

 Chloé

Le restaurant s'appelle L'Orchidée, un nom qui évoque le raffinement et qui jure cruellement avec la réalité de mon existence. J'y travaille comme serveuse depuis trois semaines, un emploi que j'ai accepté avec la mort dans l'âme, parce que le nom de Bennett est devenu un stigmate qui fait fuir les employeurs.

Mon uniforme est une insulte à lui seul, une robe noire trop courte, trop serrée, qui me donne l'impression d'être un objet décoratif. Mais j'ai besoin de cet argent pour payer le loyer du studio où ma mère dépérit un peu plus chaque jour.

La salle est pleine ce soir, une clientèle huppée qui parle fort et qui rit trop. Je circule entre les tables avec un plateau chargé de coupes de champagne, en priant pour que personne ne me reconnaisse.

— Oh mon Dieu, mais c'est Chloé Bennett !

La voix est aiguë, perçante, et elle perce le brouhaha comme une aiguille. Je me fige, le plateau tremblant entre mes mains. Victoria Ashford, l'ex-fiancée de Logan Pierce, celle dont j'ai étudié les photos pendant des heures. Elle est revenue en ville.

Elle est belle, d'une beauté froide et calculée. Des cheveux auburn parfaitement lissés, des yeux noisette étincelants de malice, une robe rouge qui épouse ses courbes. Elle me fixe avec un sourire carnassier.

— C'est bien toi, n'est-ce pas ? La fille du criminel. J'ai vu les informations. Quelle histoire sordide.

Le silence se fait autour de nous. Je sens des dizaines de regards se poser sur moi, curieux, amusés, méprisants.

— Je ne crois pas que nous nous connaissions, madame.

— Oh, mais tout le monde te connaît, ma chérie ! s'exclame Victoria en riant. La fille du grand Edward Bennett, qui escroquait ses partenaires et qui a fini en prison. Et maintenant elle sert du champagne. Comme c'est touchant.

Les rires éclatent autour de moi, des gloussements étouffés, des murmures moqueurs. Je sens mes joues s'enflammer, mes mains trembler sur le plateau.

— Quelle honte, ajoute l'une de ses amies en me toisant. On se demande comment ce genre de personne peut encore se montrer en public.

Victoria se lève avec la grâce calculée d'une actrice. Elle s'approche de moi, ses talons claquant sur le parquet, et s'arrête à quelques centimètres. Je sens son parfum capiteux, jasmin et musc.

— Si ton père a fini en prison, c'est qu'il le méritait. Et toi, tu ferais mieux de retourner dans ton taudis au lieu de jouer les victimes.

Les mots me frappent comme des coups de poing. Elle sait où j'habite. Elle s'est renseignée sur moi. Je sens mon cœur battre à tout rompre, mais je refuse de lui donner la satisfaction de me voir pleurer.

— Avez-vous terminé, madame ?

Victoria cligne des yeux, surprise par mon audace, puis elle éclate de rire.

— Oh, elle a du cran ! Apporte-nous une autre bouteille, serveuse. Et fais attention à ne pas la renverser, avec l'argent que ton père a volé, tu ne pourras jamais la rembourser.

Je tourne les talons, le dos raide, la tête haute, et je traverse la salle sous les regards goguenards. Chaque pas est une torture, chaque murmure une lame. Je rejoins les cuisines, je pose le plateau, et là seulement, à l'abri des regards, je laisse mes yeux brûler.

Les larmes refusent de couler, comme si mon corps avait épuisé toutes ses réserves. Je m'appuie contre le mur carrelé et je respire lentement en serrant les poings jusqu'à ce que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.

La haine est toujours là, plus affinée, plus tranchante. Victoria Ashford vient de commettre une erreur en se faisant de moi une ennemie personnelle. Elle connaît Logan Pierce, elle a peut-être été blessée par lui, et cela fait d'elle une alliée potentielle ou une ennemie définitive.

Je retourne dans la salle avec la bouteille de champagne, le sourire vissé aux lèvres, et je sers Victoria avec une politesse glaciale qui semble la déstabiliser. Elle s'attendait à ce que je m'effondre, et mon calme la prive de cette satisfaction.

— Merci, Chloé, dit-elle d'une voix mielleuse. J'espère que tu ne m'en veux pas trop. C'était juste une petite plaisanterie.

— Bien sûr, madame. Profitez bien de votre soirée.

Je m'éloigne avant qu'elle ne puisse répliquer, et je sens son regard me suivre à travers la salle. Victoria Ashford n'en a pas fini avec moi, mais moi non plus.

Quand je quitte le restaurant, il est près de minuit. Le vent glacé de New York traverse mon manteau élimé. Je marche longtemps dans les rues désertes, et je repense aux rires des clientes, au sourire de Victoria, à cette humiliation qui s'ajoute à toutes les autres.

Mais cette humiliation, je la transforme en carburant. Chaque insulte, chaque regard méprisant est une raison supplémentaire de continuer.

Je rentre au studio vers une heure du matin, épuisée, les pieds en sang. Ma mère dort, recroquevillée sur le lit, le cadre photo à côté d'elle. Je la contemple longuement, cette femme qui était autrefois si forte et qui n'est plus qu'une ombre.

— Je te vengerai, maman. Ils regretteront tous de m'avoir croisée.

Je m'allonge sans me déshabiller et je fixe le plafond taché d'humidité jusqu'à ce que le sommeil m'emporte. Mais au matin, je me réveille avec une idée qui a germé pendant la nuit.

Victoria Ashford connaît Logan Pierce. Victoria Ashford a peut-être été blessée par lui. Et en m'humiliant publiquement, elle m'a montré qu'elle me considère comme une menace.

Je vais découvrir ce qui s'est passé entre eux. Je vais creuser dans leur passé, et je vais trouver l'arme qui me permettra de les détruire tous les deux.

La haine est plus profonde que jamais.

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