LOGINChapitre 3
Chloé
L'huissier a des yeux de poisson mort et une haleine chargée de café froid qui me soulève le cœur quand il me tend l'avis d'expulsion. Je le prends sans le regarder, le visage inexpressif parce que j'ai décidé que je ne donnerai plus jamais à personne le plaisir de me voir m'effondrer. La scène se déroule dans une lumière d'automne trop blanche, trop crue.
Les déménageurs s'activent déjà, des silhouettes en bleu de travail qui emportent nos meubles comme des fourmis charriant les restes d'un pique-nique abandonné. Le canapé de velours crème, les bibliothèques en acajou, la table de la salle à manger autour de laquelle nous dînions en riant quand mon frère était encore vivant. Tout disparaît dans la gueule béante d'un camion qui arbore un slogan criard : « Nous vidons votre passé en moins de vingt-quatre heures. »
— Chloé, murmure ma mère d'une voix brisée.
Elle serre contre sa poitrine un cadre photo, la dernière photo de famille, prise l'été dernier sur la plage de Cape Cod avant l'accident qui a emporté Lucas. Nous y sommes tous les quatre, souriants, bronzés, les bras chargés de coquillages. Elle caresse le verre du bout des doigts comme s'il s'agissait d'une relique sacrée.
— Ne t'inquiète pas, maman. On va s'en sortir. Je te le promets.
Elle hoche la tête mais ses yeux restent fixés sur la photo. Depuis l'arrestation, depuis le procès et la condamnation à dix ans, ma mère s'est retirée dans un monde intérieur dont je suis exclue. Elle ne mange presque plus, elle ne dort pas sans somnifères, et parfois elle pleure silencieusement, les larmes roulant sur ses joues sans un bruit.
Je pose une main sur son épaule, je sens ses os saillir sous le tissu léger, et une bouffée de rage m'envahit. Rage contre mon père qui nous a menti. Rage contre ces voisins qui observent notre expulsion derrière leurs fenêtres. Et par-dessus tout, rage contre Logan Pierce, ce nom qui tourne en boucle dans ma tête depuis des semaines.
Les déménageurs emportent le dernier carton. L'un d'eux s'approche, l'air d'excuse.
— C'est tout, mademoiselle. Vous avez jusqu'à midi pour libérer les lieux.
Il est dix heures et demie. Dans une heure et demie, je ne pourrai plus jamais franchir le seuil de la maison où j'ai grandi, où j'ai appris à marcher, où j'ai veillé mon frère malade en lui lisant des histoires de pirates. Cette maison qui a été mon refuge pendant vingt-deux ans va devenir la propriété d'un inconnu qui ne saura jamais rien des fantômes qui l'habitent.
— Chloé, où est-ce qu'on va aller ? chuchote ma mère en me tirant par la manche.
Sa question me frappe de plein fouet. Les comptes ont été gelés, les économies confisquées, les amis ont coupé les ponts. Nous n'avons nulle part où aller.
— J'ai trouvé un petit appartement. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est provisoire.
La vérité, c'est que l'appartement est un studio minable dans le Queens, un rez-de-chaussée humide que j'ai déniché sur Internet avec mes dernières économies d'étudiante. Je ne l'ai jamais vu en vrai.
Nous quittons la maison à onze heures quarante-sept. Madame Henderson ricane derrière sa fenêtre, son mari croise les bras avec une satisfaction à peine dissimulée. Je soutiens son regard sans ciller jusqu'à ce qu'il détourne les yeux.
Le trajet en bus dure une heure et demie. Ma mère s'endort contre mon épaule, épuisée par les calmants, et je regarde défiler un paysage de plus en plus délabré. Les jolies maisons blanches cèdent la place à des immeubles de briques sales, les pelouses manucurées à des terrains vagues.
Quand nous descendons à notre arrêt, le crépuscule tombe sur le Queens. Le studio se trouve au rez-de-chaussée d'un immeuble vétuste dont la façade s'écaille. L'odeur dans le hall est un mélange de moisi, de friture et de désespoir. Je serre les dents et j'entraîne ma mère dans l'escalier.
La chambre tient toutes mes promesses de cauchemar. Un lit double au matelas affaissé, une kitchenette crasseuse, une salle de bains minuscule où la douche fuit dans un seau en plastique. Le papier peint jaune se décolle par endroits, révélant des moisissures noirâtres.
— C'est charmant, murmure ma mère avec une tentative de sourire qui me fend le cœur.
Elle pose son cadre photo sur la table de chevet branlante, s'assoit sur le lit, et reste immobile, les mains sur ses genoux, le regard perdu. Je la contemple et je mesure l'ampleur de notre chute. Katherine Bennett, qui organisait des galas dans des robes à dix mille dollars, est assise dans un taudis du Queens, vêtue d'un manteau élimé, les cheveux ternes.
La colère qui monte en moi est si puissante qu'elle en devient presque extatique. Je m'approche de la fenêtre crasseuse et mon reflet me renvoie l'image d'une jeune femme aux traits tirés, aux yeux verts fiévreux, à la bouche dure. La fille insouciante de Cape Cod a disparu.
— Maman, je te jure que je vais nous sortir de là. Logan Pierce paiera chaque larme que tu as versée. Je le détruirai, même si c'est la dernière chose que je fais.
Ma mère ne répond pas. J'entends le bruissement des draps quand elle s'allonge. Je reste debout devant la fenêtre, les poings serrés, et dans le silence de cette chambre misérable, je commence à élaborer mon plan.
Je n'ai ni argent, ni relations, ni stratégie. Mais j'ai une volonté de fer et une patience infinie quand il s'agit de nourrir ma haine. Je vais étudier Logan Pierce comme personne ne l'a fait, apprendre ses habitudes, ses faiblesses, m'infiltrer dans son monde, et quand il sera à ma merci, je frapperai.
Les jours qui suivent sont une succession d'humiliations. Je trouve un travail de serveuse dans un diner crasseux, un job qui paie mal et qui me laisse les pieds en sang. Ma mère reste enfermée dans le studio, prostrée. Chaque soir, je la retrouve dans la même position, le regard vide, et une part de moi se consume de rage impuissante.
Mais chaque soir aussi, après l'avoir bordée, j'ouvre mon ordinateur et je reprends mes recherches. Je sais tout de Logan Pierce maintenant. Son âge, trente-quatre ans. Son penthouse au sommet d'une tour de Manhattan. Son assistant, Marcus Webb. Son ex-fiancée, Victoria Ashford, qui vit à Londres. Même le nom de son chien, un lévrier afghan nommé Dante.
Je compile ces informations dans un carnet caché sous mon matelas, et ce carnet devient le centre de gravité de mon existence.
Puis, un soir de novembre, je rentre du diner en grelottant sous la pluie et je trouve ma mère en pleurs devant mon ordinateur. Ma première réaction est de la colère, une bouffée d'irritation que je réprime en voyant son visage défait.
— Qu'est-ce qui se passe, maman ?
Elle lève vers moi des yeux rougis, et sa voix n'est plus qu'un filet tremblant.
— Chloé, il faut que je te dise la vérité. Quelque chose que ton père m'a avoué juste avant son procès. Quelque chose que je n'ai jamais eu le courage de te raconter.
Je sens mon sang se figer. La pluie ruisselle de mes cheveux sur mon visage, mais je ne fais pas un geste pour m'essuyer.
— Logan Pierce n'est pas celui que tu crois, murmure-t-elle. Il avait une raison de s'en prendre à ton père. Une raison qui remonte à bien avant ta naissance.
Le silence qui suit est assourdissant. La goutte d'eau de la douche rythme mes battements de cœur comme un compte à rebours. Et dans les yeux verts de ma mère, je lis quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant.
De la culpabilité.
Chapitre 94ChloéLa salle de visite est froide. Les murs sont gris. La table est vissée au sol. Mon père est en face de moi, les menottes aux poignets, le visage creusé par les années. Il a vieilli. Il a maigri. Mais ses yeux sont les mêmes. Ces yeux qui me regardaient quand j'étais petite. Ces yeux qui me disaient « je t'aime » sans jamais prononcer les mots.— Tu es venue.— Tu m'as fait demander.— Oui. J'ai réfléchi. Beaucoup. Depuis ta dernière visite. Depuis que tu m'as dit que tu ne lâcherais pas.Il pose ses mains sur la table. Elles tremblent. Il n'ose pas me regarder.— Je vais te dire la vérité. Pas toute. Je ne peux pas. Pas encore. Mais une partie. Celle que tu mérites d'entendre.— Je t'écoute.Il inspire. Longuement. Puis il commence.— Il y a des ann&
Chapitre 93LoganLa voiture est garée dans une ruelle sombre. Chloé est à côté de moi, silencieuse. Elle attend. Je sors l'enregistreur de ma poche. Je le pose sur le tableau de bord. Je presse le bouton. La voix grésille. Déformée. Mais je l'écoute. Vraiment. Pour la première fois.— Logan Pierce. Si tu écoutes ce message, c'est que tu es venu seul. Bien. Écoute bien. Le véritable traître n'a jamais quitté votre famille. Il est là, parmi vous. Il attend. Il observe. Il manipule. Et il ne s'arrêtera pas avant d'avoir tout détruit. Cherche bien. Regarde autour de toi. La vérité est plus proche que tu ne le penses.Je passe le message en boucle. Encore. Encore. Je me concentre sur la voix. Sur les intonations. Sur les inflexions. Sur ce grain particulier. Cette façon de prononcer les mots. Cette hésitati
Chapitre 92ChloéJe n'ai pas pu rester. Je savais que c'était dangereux. Je savais qu'il m'avait dit de ne pas venir. Mais je n'ai pas pu. L'idée de le laisser affronter ça seul, l'idée de le perdre sans même essayer, c'était au-dessus de mes forces.Alors je l'ai suivi. De loin. Dans une voiture que j'ai prise sans réfléchir. J'ai gardé mes distances, mes mains tremblaient sur le volant. Je l'ai vu entrer dans l'entrepôt. Je me suis garée plus loin. J'ai attendu. Les minutes passaient. Trop longues. Trop silencieuses.Et puis les coups de feu ont éclaté.Je sursaute. Mon cœur s'arrête. Les détonations résonnent dans la nuit, sèches, violentes. Je sors de la voiture. Je cours. Sans réfléchir. Sans penser. Juste courir.J'arrive devant l'entrepôt. La porte est grande ouverte. Je vois des flashs. J
Chapitre 91LoganJe sors de la voiture. La nuit est froide. L'entrepôt abandonné se dresse devant moi, silhouette noire contre le ciel sans étoiles. Chloé m'a supplié de ne pas venir. Elle a pleuré. Elle s'est accrochée à mon bras. Elle a dit : « Si tu y vas, je ne te reverrai peut-être jamais. » Je lui ai répondu que je devais y aller. Que la vérité était plus importante que ma vie. Elle m'a regardé avec des yeux pleins de larmes et elle a murmuré : « Alors tu as choisi. » Je n'ai pas répondu. Parce qu'elle avait raison. J'ai choisi. Et ce choix me terrifie.J'avance vers l'entrepôt. Mes pas résonnent sur le bitume. La porte est entrouverte. Je la pousse. Elle grince. L'intérieur est plongé dans l'obscurité. Une odeur de poussière et d'huile stagnante me saute à la gorge. Je sors mon
Chapitre 90LoganLa voiture est silencieuse. Chloé est assise à côté de moi, les yeux rouges, le visage encore marqué par les larmes. Elle regarde par la fenêtre, la ville qui défile, les lumières qui s'allument une à une. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment effacer ce que ces journalistes lui ont fait. Alors je conduis. Les mains crispées sur le volant. La mâchoire serrée.Mon téléphone vibre. Une seule fois. Je regarde l'écran. Numéro inconnu. Je ne réponds pas. Il vibre à nouveau. Je décroche. Une voix. Déformée. Métallique. Comme passée à travers un filtre.— Logan Pierce.— Qui est à l'appareil ?— Peu importe. Écoute bien.Je ralentis. Je me gare le long du trottoir. Chloé me regarde. Inquiète.—
Chapitre 89ChloéLa porte de la prison se referme derrière moi. Le bruit métallique résonne dans l'air froid. Je reste un instant immobile sur le trottoir, les mains dans les poches, le regard fixé sur le bitume. Mon père vient de me demander, encore une fois, d'abandonner. « Laisse tomber, Chloé. Ne cherche pas la vérité. Elle ne te rendra pas meilleure. Elle ne me rendra pas meilleur. » Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Il m'a regardée avec ses yeux fatigués, et il a murmuré : « Alors tu finiras comme moi. »Je marche vite. Je veux rentrer. Je veux retrouver Logan. Je veux oublier cette visite.Mais ils sont là.Ils surgissent de nulle part. Une meute. Des hommes et des femmes en manteau sombre, des micros tendus, des caméras braquées. Je reconnais le logo d'une chaîne people, puis d'un site de ragots. Ils se pressent autour de moi, me bloquent le passage.— Mademoiselle Chloé ! Un commentaire sur la destruction de la filiale Pierce ?— Est-ce que vous vous sentez responsable ?







