LOGINUn silence. Je l'imagine, de l'autre côté du fil, en train de réfléchir, de peser les mots, de choisir ceux qui ne me mettront pas en colère.
— Monsieur Romano, je ne sais pas de quel traitement vous parlez, mais je dois vous rappeler que votre fille est sous ma responsabilité médicale. Tout nouveau protocole doit être validé par...
— Je me fous de vos validations. J'ai trouvé quelque c
ÈveLe sommeil m'a fuie comme une mer qui se retire, laissant derrière elle une plage vide, humide, froide. Je ne sais pas quelle heure il est. Le temps s'est dissous, il a perdu ses contours, ses chiffres, ses aiguilles. Il n'y a plus que le noir, le silence, et cette attente interminable qui précède les grandes catastrophes ou les grandes naissances.La veilleuse rouge palpite encore dans son verre, petit cœur de verre et de feu qui bat dans le noir. Je le regarde, hypnotisée. Il tremble, il vacille, il menace de s'éteindre à chaque instant, mais il continue, obstiné, minuscule, indomptable. Comme la vie d'Isabella. Comme la mienne. Comme toutes les vies qui refusent de se laisser av
Je me déshabille lentement. La robe tombe à mes pieds, flaque de coton blanc sur le carrelage froid. Je suis nue, vulnérable, mais pas honteuse. Mon corps est ce qu'il est, imparfait et magnifique, avec ses cicatrices, ses courbes, ses secrets. Il a porté la vie, il a porté la mort, il portera encore les deux demain. Je l'honore. Je le bénis. Je l'offre.J'entre dans l'eau. La chaleur mord ma peau d'abord, une morsure presque insupportable qui me coupe le souffle. Puis, peu à peu, la douleur s'apaise, se transforme en chaleur bienfaisante, en enveloppement, en étreinte. L'eau me prend tout entière, elle me berce, elle me soutient. Je ferme les yeux. Je me laisse flotter.Silvia s'agen
Elle marque une pause. Ses doigts tambourinent sur ses genoux, un mouvement machinal, hérité de décennies de patience et d'attente.— Elle m'a raconté que chaque fois qu'elle faisait une grande chose, une chose profonde, elle perdait un peu d'elle-même. Un cheveu blanc de plus, une dent qui tombe, une année qui s'ajoute au visage. Le don, c'est un feu. Il éclaire, il chauffe, mais il consume celui qui le porte. Elle est morte à soixante-deux ans, ma mère. Elle en paraissait quatre-vingts. Mais elle est morte en souriant, avec une paix que je n'ai jamais vue sur le visage d'un prêtre.Elle se tait. Le silence retombe, épais, lourd de sens. Je sais ce qu'elle essaie de me dire. Elle essaie de me dire que je vais me con
ÈveLe jour s'est levé sur ma décision comme une lame qu'on aiguise. J'ai dit "après-demain". Ce matin, c'est aujourd'hui. Il me reste vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures pour préparer un corps ordinaire à accomplir l'impossible. Vingt-quatre heures, cela peut sembler si peu. Une poignée de minutes, une poussière de secondes dans l'immense horloge du monde. Mais pour moi, c'est un temps sacré, un temps hors du temps, une éternité comprimée entre deux battements de cœur.Je suis assise au bord du lit, les mains à plat sur les draps froissés, les pieds nus sur le parquet ciré. La chambre est silencieuse, tellement silencieuse que j'entends le sang pulser dans mes tempes, un tambour lointain, un compte à rebours. Par la fenêtre, le ciel de Palerme est blanc, laiteux, un ciel de chaux et de sel qui écrase la ville sous une chaleur déjà lourde. Les cigales chantent, infatigables, leur stridulation monte et descend comme une respiration de fièvre. Tout est normal, ce matin. Tout est pa
ÈveLa chambre d'Isabella est baignée de ce silence particulier qui précède les grandes choses. Un silence épais, ouaté, presque religieux. Le soleil du matin traverse les rideaux de lin blanc, tamisé, doré, il dessine des rectangles de lumière sur le parquet ciré, sur le lit aux draps fleuris, sur les cheveux bruns de la petite fille.Elle est assise, adossée à ses oreillers, un livre ouvert sur les genoux. Elle ne lit pas. Elle me regarde entrer, ses grands yeux noirs pleins de questions muettes. Je porte une robe simple, un coton léger, sans manches. Mes pieds sont nus sur le bois frais. Je tiens un petit sac de toile contenant quelques herbes, une bouteille d'eau claire, un pain de miel. Rien d'autre. Rien de médical.— Tata Ève ? Pourquoi tu as fermé la porte
ÈveCe soir, le bureau de Salvatore sent le cuir, la cire, la cigarette froide. Les rideaux sont tirés, épais, grenat, ils étouffent les bruits, la lumière, le monde. Nous sommes seuls, face à face, comme deux joueurs d'échecs à la fin d'une partie. Les pièces sont presque toutes tombées. Il ne reste que les rois, les reines, et la mort qui rôde autour de l'échiquier.Il me tend un verre. Un vin rouge, sombre, presque noir. Le même que la première fois. Je le prends. Mes doigts sont froids, ils tremblent un peu. Pas à cause du vin. À cause de ce qu'il va dire.— Parlez, dis-je. Dites-moi tout.Il s'assoit en face de moi. Il est fatigué. Ses yeux sont deux puits creusés dans la cire, sa barbe naissante grisonne, ses mains cherchent un appui sur le bois lisse du bureau. Il prend une inspiration longue, douloureuse, comme s'il avalait des éclats de verr
ÈveJe les connais maintenant. Je connais leurs visages, leurs noms, leurs silences. Je connais la façon dont ils marchent dans le couloir, dont ils respirent devant ma porte, dont ils évitent mon regard quand ils me croisent dans le jardin. Je les connai
SalvatoreVito m'appelle à minuit.— Patron, faut que vous veniez. Tout de suite.— Quoi ?— La fille. Ève. Il s'est passé quelque chose. Vous devez voir.Sa voix est étrange. Pas alarm&ea
SalvatoreLe réveil sonne à six heures. Je ne dors pas. Je n'ai pas dormi. Je suis allongé sur mon lit, tout habillé, les yeux ouverts sur le plafond blanc. Les images de la nuit dernière tournent en boucle dans ma tête. Mes larmes. Me
SalvatoreLes jours suivants, je deviens fou. Littéralement fou. Il n'y a pas d'autre mot.Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je tourne en rond dans l'appartement comme un lion en cage, à écouter les bruits de l'hôpital dans ma tête, les phrases des médecins, leurs regards gênés. Le nouveau protoco







