Se connecterAlysson et DorianAlyssonNous sommes assis sur les marches de l'entrée du manoir, au milieu de la nuit, et personne ne dort. Le manoir entier est en éveil, Marius passe et repasse avec des hommes armés, les tours de garde ont triplé, des feux brûlent aux quatre coins du domaine, et dans la grande salle les Anciens sont réunis en urgence, et je devine, à travers les murs de pierre, la tempête qui gronde.Mais nous, nous sommes là, dehors, sur les marches de pierre froide, côte à côte, et je ne le lâche pas. Ma main est dans la sienne, la règle est morte dans l'impasse, elle est morte au moment exact où j'ai compris ce que je risquais de ne jamais plus connaître, et personne au monde ne me la fera lâcher ce soir.Il est couvert de sang séché. Son entaille à la clavicule se referme déjà, avec cette vitesse qui ne cesse de m'émerveiller de médecin, mais il n'a pas voulu aller se nettoyer avant que je sois en sécurité, avant que le domaine soit verrou
AlyssonJ'ai insisté pour reprendre une garde à l'hôpital. Une seule, une garde de jour, encadrée, avec deux hommes de Dorian postés dehors et un itinéraire convenu. Il a fallu trois jours de négociation, et j'ai gagné, parce que j'avais un argument auquel il ne pouvait rien répondre : si je cesse de vivre, c'est eux qui gagnent sans combattre.La garde se passe bien. Le soleil brille sur Marseille. Je sors de l'hôpital à dix-neuf heures, dans la lumière dorée du soir, et je descends l'avenue vers l'arrêt où la voiture doit me prendre, et je me dis, en regardant les gens qui passent, les terrasses, les vélos, que le monde normal a un goût que j'avais oublié, un goût d'ordinaire qui est peut-être la chose la plus précieuse du monde.Ils surgissent au niveau de la rue transversale, la petite rue sombre que j'aurais dû éviter, celle que nous avions pourtant marquée sur l'itinéraire comme à risque, celle où la voiture ne peut pas entrer.Qua
DorianLes rapports s'empilent sur mon bureau depuis trois jours, et chaque page est pire que la précédente.Kael rassemble. Ce n'est plus une rumeur, ce n'est plus une intuition de Marius, c'est un fait documenté : les Loups de l'Étoile Noire concentrent leurs forces dans le Mercantour, les guerriers rentrent de leurs postes avancés, les stocks s'accumulent, et nos informateurs, les trois que nous avons encore dans les vallées du nord, décrivent tous la même chose : une meute qui se prépare à une guerre, pas à une escarmouche. Et derrière Kael, dans l'ombre, tirant les ficelles comme elle l'a toujours fait, Mélisandre.Je convoque le Conseil élargi. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, je réunis tout le monde : les trois Anciens, Marius, les chefs des trois lignées installées au manoir, et, parce que la transparence est désormais ma seule arme contre les murmures, je laisse la porte ouverte.La grande salle est plein
AlyssonCela arrive progressivement, comme une marée, si lentement que je ne m'en aperçois qu'après coup : le lien change de nature.Au début, c'était une douleur, un fil barbelé tendu entre deux poitrines, qui ne se faisait sentir que pour punir, que dans la séparation, que dans le manque. Puis c'est devenu une présence, une chaleur de fond, une radio basse. Et maintenant, ces jours-ci, c'est devenu autre chose. Une musique de fond. Une partition continue que je n'ai plus besoin d'écouter pour entendre, qui joue sous tout ce que je fais, qui me dit, à chaque instant, où il est, comment il est, ce qu'il ressent.Je suis à l'hôpital, en consultation, et je sens brusquement une pointe de concentration aiguë, froide, tranchante comme une lame : il est en réunion, quelque chose de tendu, un arbitrage. Je n'ai pas besoin de plus. Je sais. Une heure plus tard, une détente, une fatigue grise, une gorgée de café imaginaire qui me picote la langue : c'est fini.
Mélisandre Le Mercantour en cette saison est un pays de fer et de silence, et j'aime cela, j'aime ces vallées que l'hiver verrouille sept mois par an, ces crêtes qui tranchent le ciel comme des lames, ce vent qui ne pardonne rien. On m'a crue brisée, il y a onze ans, quand je suis montée ici, en exil, avec trois malles et une humiliation qui aurait tué une femme ordinaire. Ils ont tous cru cela, là-bas, dans les Alpilles. Ils se sont dit : elle est finie, la fille des Falaises, elle ne reviendra jamais. Comme ils ont eu tort. Je me tiens sur la terrasse de la forteresse de Kael, une construction de pierre noire accrochée au flanc de la montagne comme un nid de rapace, et je regarde la vallée en contrebas où les loups de l'Étoile Noire s'entraînent, deux cents loups qui m'appartiennent plus sûrement que s'ils portaient ma marque au fer. Kael croit que c'est sa meute. Kael croit beaucoup de choses. C'est ce qui fait sa f
Alysson — Si tu m'aimes vraiment, dis-je, en posant ma tasse sur le plan de travail, en le regardant bien en face, tu respecteras mes limites. Il attend. Il ne dit rien. Il sait que je n'ai pas fini. — Voici ce que je demande, continué-je, et chaque mot est pesé, chaque mot a été mûri pendant les trois jours où je ne dormais pas, où la douleur du lien me tenait éveillée et où, à défaut de dormir, j'ai réfléchi comme je n'avais jamais réfléchi. Tu ne me touches pas. Tu ne m'influences pas. Tu ne m'embrasses pas, tu ne me prends pas dans tes bras, tu ne me prends pas la main. Rien. Nous apprenons à nous connaître comme deux personnes normales, à distance, sans que le corps vienne brouiller ce que le cœur doit décider seul. — Alysson, dit-il, et je vois la mâchoire se contracter, je vois ce que cela lui coûte déjà, de l'entendre seulement. Le lien... — Le lien, je sais. Je coupe, doucement mais f







