LOGINLe lendemain, je vais au musée. Un nouveau contrat. Une grande toile du dix-huitième, une scène mythologique, des dieux et des déesses dans un jardin. Je commence le travail. Je nettoie. Je restaure. Je fais revivre.
En fin de journée, je m’arrête devant une petite salle, au fond du musée. Une salle que je ne connais pas. Une exposition temporaire. Je pousse la porte.
Il y a des dessins. Des croquis. Des esquisses. Des &eacut
Et je pense à elle. À cette petite fille dans mon rêve. À cette enfant que j'ai été. À cette innocence que j'ai perdue quelque part, il y a si longtemps, dans une nuit de sang et de peur.Elle me regardait avec ses grands yeux. Elle avait peur de moi. Elle avait raison.Je suis devenue ce qui lui faisait peur.Je suis devenue le monstre sous le lit. La chose dans le placard. L'ombre au fond du couloir.Mais je suis aussi devenue autre chose. Une restauratrice. Une redonneuse de vie. Une faiseuse de miracles.Je suis les deux. Je serai toujours les deux.Le soleil est haut, maintenant. Il inonde l'atelier. La Vierge brille sur son chevalet, parfaite, achevée, vivante.Je la regarde. Elle me regarde. Ses yeux sont pleins d'amour. Elle ne juge pas. Elle ne condamne pas. Elle regarde, c'est tout.— Merci, murmurai-je.À qui ? À elle ? À ma mère ? À moi-même ?Je ne sais pas.Mais ça n'a pas d'importance.Je prends le téléphone. Je compose le numéro de Sarah.— Allô ?— Sarah. C'est Élise.
Les semaines passent. Sarah Kessel enquête. Je le sais. Je la vois parfois, dans la rue, qui me suit, qui me regarde, qui note tout dans un carnet. Je la laisse faire. Elle ne trouvera rien. Il n’y a rien à trouver.Un soir, on frappe à ma porte. J’ouvre. C’est elle.— Il faut qu’on parle, dit-elle.— On a déjà parlé.— Pas comme ça. Pas vraiment. Il faut que vous me disiez la vérité.— La vérité sur quoi ?— Sur tout. Sur Delaunay. Sur la toile. Sur ce que vous cachez depuis trente ans.Je la regarde. Elle est fatiguée. Ses yeux sont rouges, cernés. Elle a maigri. Elle a passé des nuits blanches à chercher, à fouiller, à espérer.— Pourquoi est-ce que je vous dirais quoi que ce soit ?— Parce que je sais. Je ne peux pas le prouver,
Le lendemain, je vais au musée. Un nouveau contrat. Une grande toile du dix-huitième, une scène mythologique, des dieux et des déesses dans un jardin. Je commence le travail. Je nettoie. Je restaure. Je fais revivre.En fin de journée, je m’arrête devant une petite salle, au fond du musée. Une salle que je ne connais pas. Une exposition temporaire. Je pousse la porte.Il y a des dessins. Des croquis. Des esquisses. Des études préparatoires de grands maîtres. Des choses simples, rapides, imparfaites. Des choses qui montrent la main de l’artiste, son hésitation, son génie.Je regarde longtemps. Je regarde chaque trait, chaque repentir, chaque tache. Je vois l’artiste qui cherche, qui tâtonne, qui essaie. Je vois l’humanité.Et soudain, je comprends.L’esquisse de Marchal, cette nuit-là, ce n’était pas une er
Le lendemain matin, on frappe à ma porte. Je n’attends personne. J’ouvre.Moreau est là. Il tient un dossier. Il a les yeux rouges, les traits tirés. Il a pleuré, ou pas dormi, ou les deux.— Vous savez pour Élise Vernet ? demande-t-il.— Oui. Son frère m’a appelée.— Elle s’est pendue dans sa salle de bains. Elle avait trente-deux ans. Elle était enceinte de quatre mois. Delaunay était le père.Je ne dis rien. Je regarde Moreau. Il tremble légèrement. De fatigue, de rage, de chagrin.— Vous avez tué deux personnes, dit-il. Delaunay et elle. Et je ne peux rien prouver. Rien.— Je n’ai tué personne, commandant.— Taisez-vous. Taisez-vous ou je vous jure que j’oublie tout ce que je suis et que je vous étrangle ici, maintenant, devant tout le monde.
L’interrogatoire dure des heures. Moreau en face de moi. Une femme à côté de lui, plus jeune, plus dure, qui prend des notes sans me regarder.— Où est le corps de Frédéric Delaunay ?— Je ne sais pas.— Pourquoi a-t-il disparu après être entré chez vous ?— Je ne sais pas.— Qu’avez-vous effacé sur la toile de Genève ?— Rien.— Pourquoi avez-vous détruit cette toile ?— Accident.— Pourquoi mentez-vous ?— Je ne mens pas .Le temps passe. Les questions tournent en rond. Moreau s’épuise. La femme prend toujours des notes. Moi, je ne bouge pas. Je réponds. Je répète. Je suis un disque rayé, un robot, une chose.À la sixième heure, Moreau se lève. Il me regarde avec une expre
Il part. Je referme la porte. Je reste immobile un long moment, à écouter son bruit dans l’escalier, ses pas qui s’éloignent, la porte de l’immeuble qui claque.Puis je retourne à mon chevalet. Je reprends mon pinceau. Je nettoie un quart de millimètre carré de la nature morte hollandaise. Le temps passe. La lumière change. Le tableau revit.Je pense à Delaunay. À Marchal. Aux autres. Ils sont tous là, sous la terre, à attendre. Ils attendront longtemps.Trois semaines passent. Moreau ne revient pas. Il appelle, parfois. Il laisse des messages. Je ne réponds pas. Je restaure. Je vis. Je suis un fantôme qui fait du bon travail.Le soir du vingt-troisième jour, mon téléphone sonne. Un numéro que je ne connais pas. Je réponds.— Camille Noiret ?— Oui.— Je m’