MasukAnouk La pluie tambourine contre les vitres du salon, un staccato irrégulier, presque musical. Le mistral s'est levé dans la nuit, charriant des nuages noirs depuis le golfe du Lion, et maintenant Marseille grelotte sous une averse glacée de mars. Les gouttes frappent les carreaux comme des doigts impatients. Le ciel est bas, lourd, uniformément gris. La lumière est pauvre, une lumière d'aquarium, qui brouille les contours des meubles et noie le salon dans une pénombre bleutée. Je suis assise en tailleur sur le canapé, une tasse de thé brûlant coincée entre les paumes, les jambes repliées sous un plaid en laine des Abruzzes que ma mère m'a tricoté l'hiver dernier. Dante est affalé dans le fauteuil en cuir en face de moi, ses pieds nus posés sur la table basse, une pile de magazines de mariage entre nous. Des brochures luxueuses, glacées, pleines de femmes en robes blanches et de tables décorées de fleurs exotiques. Je les ai achetées ce matin chez le libraire du Vieux-Port, fébr
Clara bondit de sa chaise, les mains sur la bouche, même si elle est déjà au courant, même si elle a vu l'anneau, même si elle savait. Marc reste figé, ses sourcils qui montent, sa fourchette qui tombe sur la nappe avec un bruit sourd. Matteo éclate de rire, un rire tonitruant qui fait trembler les verres, et il tape du poing sur la table en criant Enfin ! dans un italien rugueux. Sofia sourit, un vrai sourire, le premier que je lui vois depuis des années, un sourire qui transforme son visage, qui le rend presque doux. Tout le monde applaudit, des cris de félicitations fusent de toutes parts, les serveurs eux-mêmes s'arrêtent pour regarder la scène. Marc se lève, contourne la table, s'approche de Dante. Il le regarde longuement, un regard intense, scrutateur. Puis il le prend dans ses bras, une accolade brusque, virile, qui claque. — T'as mis le temps, dit-il, la voix enrouée. — Je sais. — Si tu lui fais du mal, je te tue. — Je sais aussi. — Je suis sérieux. — Moi aussi. Marc
Anouk Le restaurant est perché sur la corniche, une terrasse suspendue entre ciel et mer, protégée du mistral par des baies vitrées et des oliviers centenaires en pot. Les tables sont nappées de blanc, les couverts brillent sous les suspensions en cuivre martelé, les verres à pied étincellent comme des diamants. La Méditerranée s'étale en contrebas, immense plaque d'ardoise bleue piquetée d'or par le soleil de midi. Les îles du Frioul flottent à l'horizon, floues dans la brume de chaleur. Un voilier blanc tire des bords, sa voile gonflée par le vent du large. J'ai les mains moites. Je les essuie sur ma robe pour la troisième fois depuis qu'on s'est assis. Une robe bleu nuit, toute simple, que Dante m'a offerte la semaine dernière sans raison apparente. Maintenant je comprends pourquoi. Il savait. Il préparait ce déjeuner depuis des jours, dans le dos de tout le monde, avec la minutie d'un stratège militaire. Il a réservé la meilleure table, celle au fond, à l'écart, protégée par
Je bouge. Je donne le rythme. Un rythme lent, profond, implacable. Mes cuisses claquent contre ses hanches, mes mains s'agrippent à ses épaules, mes ongles s'enfoncent dans sa peau, y laissent des marques en demi-lune. Il se laisse faire, le dos plaqué contre le marbre froid du plan de travail, les doigts crispés sur le rebord, les yeux mi-clos mais rivés aux miens. Il me regarde comme on regarde une apparition surnaturelle, comme on regarde un miracle qui se déroule en temps réel. Comme si j'étais la Vierge descendue du retable d'une église baroque pour le sauver de ses damnations. — Je t'aime, dit-il. — Moi aussi. — Plus fort. — Plus vite. Il rit, un rire bref, secoué, qui se transforme en gémissement quand j'accélère le rythme, quand je serre mes muscles autour de lui, quand je le chevauche avec une exubérance presque violente. Le café refroidit dans les tasses, une peau brune se forme à la surf
Il rit. Un rire bref, un peu nerveux, qui ne lui ressemble pas. Dante Moretti, le chef du clan, l'homme qui a négocié avec des parrains calabrais sans sourciller, l'homme qui a survécu à trois tentatives d'assassinat et à une guerre de succession, cet homme-là rit nerveusement à huit heures du matin dans sa cuisine. Quelque chose ne tourne pas rond. — Pose ta tasse, dit-il. — Pourquoi ? — Pose-la. S'il te plaît. Le s'il te plaît est tellement rare dans sa bouche que j'obéis sans discuter. Je pose la tasse sur le comptoir. La porcelaine tinte contre le marbre. Le café fume, abandonné. Je croise les bras, m'appuie contre le frigo, la peau du dos collée à l'acier froid. Il s'approche. Deux pas. Il pose sa propre tasse, lui aussi, avec une lenteur exagérée, comme s'il accomplissait un rituel. Il prend ma main gauche, la soulève entre nous, la retourne, paume vers le ciel puis paume vers le sol, comme s
Il me déshabille doucement, avec une lenteur cérémonielle, comme on défait un paquet précieux, comme on déploie une robe de mariée hors de son papier de soie. D'abord mon chemisier, il défait chaque bouton un par un, ses doigts calleux étonnamment agiles, frôlant ma peau à chaque fois. Le tissu glisse de mes épaules, tombe au sol avec un bruissement d'étoffe. Puis mon soutien-gorge, qu'il détache d'une seule main, un tour de magie qui me fait toujours sourire. Puis mon jean, qu'il fait glisser le long de mes jambes en s'agenouillant devant moi, ses lèvres qui effleurent mon ventre, mes hanches, mes cuisses. Chaque vêtement qui tombe est un hommage. Chaque caresse est une révérence. — Je suis fier de toi, dit-il contre ma peau, sa bouche qui descend le long de mon sternum. — Tu n'as pas encore lu. Tu ne sais pas si c'est bon. — Je n'ai pas besoin de lire pour savoir que c'est magnifique. Parce que c'est toi. Et que tout ce que tu fai
AnoukLe trajet est trop court pour que ma bravade ne s’effrite pas. La voiture glisse dans des rues bordées de bougainvilliers écarlates, sous un soleil qui frappe les vitres teintées comme un coup de poing assourdi. L’air conditionné sent le cuir neuf et… la tension silencieuse.Lysander arrête l
AnoukLe sommeil vient comme un voleur, ou peut-être comme un complice. Il s’empare de moi dans la douce torpeur du champagne, effaçant les bords tranchants de la réalité. Je sombre dans un néant sans rêves, un trou noir au cœur du ciel bleu. Une défaite temporaire, une trêve involontaire. Mon dern
AnoukJe regarde ses yeux. Un lac glacé, profond, où se reflète ma propre image , une proie qui se débat encore au bord. Céder, c'est accepter le vernis de la normalité qu'il essaie de vernisser sur cette cage. Refuser, c'est lui montrer à quel point ses chaînes me brûlent encore la peau. Un piège
AnoukLe grondement des moteurs est une basse constante, un bourdonnement qui me traverse plus qu’il ne m’entoure. Il ancre cette réalité folle dans le physique : nous volons. Je suis assise dans un fauteuil de cuir plus confortable que tout ce que j’ai jamais possédé, et le monde est un tapis de n







