LOGINAnouk, romancière en panne d'inspiration, kidnappe ce qu'elle pense être un homme ordinaire pour écrire la dark romance ultime. Sa cible ? Dante, un homme qui passait trop de temps à choisir ses pâtes. Sauf que Dante n'est pas un comptable, mais un parrain du crime dont l'obsession pour l'ordre n'a d'égale que la brutalité. Leur relation improbable vire au duel absurde et malsain entre le chaos créatif d'Anouk et les méthodes "protocolaires" de son psychopate personnel. Elle voulait de l'inspiration, elle a hérité d'un homme qui rédige des plans en cinq points pour la garder éternellement.
View MoreAnouk
Je l’appelle le Monsieur aux Pâtes. Depuis trois semaines, je le vois tous les jeudis soirs, 19h30 pile, au supermarché bio du coin, planté devant le rayon des pâtes. Il ne s’agit pas d’une simple hésitation. Non. C’est une étude comparée, une analyse stratégique. Il prend un paquet de linguine, le pèse du regard, le repose. Examine les spaghettis de sarrasin comme s’il lisait leur testament. Son front se plisse face aux penne rigate. C’est un homme d’une trentaine d’années, grand, brun, vêtu d’un costume sombre qui crie le contrôle et une ennuyeuse normalité. L’archétype parfait du comptable méticuleux, du fonctionnaire aux chaussettes tirées.
L’archétype parfait, aussi, de mon futur héros de dark romance kidnappé. Enfin, le héros dans le livre. Dans la vie, ce sera le cobaye.
Je suis désespérée. Mon dernier roman s’est vendu à 127 exemplaires, dont 80 achetés par ma mère sous différents pseudonymes. Mon éditeur me parle de « pause créative » avec des yeux qui disent « naufrage définitif ». Il me faut du vrai, du brut, du palpable. De l’émotion. Enfin, de la peur. Rien de tel qu’un kidnapping amateur pour pimenter le processus d’écriture et comprendre la psychologie du prédateur… et de la proie. Théoriquement.
Le plan est simple, élégant dans son absurdité. Une fausse panne de voiture dans une rue calme près du supermarché. Un appel à l’aide. Une tasse de thé (fortement dosée en somnifères) dans mon salon, présentée comme un geste de pure gratitude. Et puis… l’inspiration fraîche.
Mon sac à main est un arsenal de créativité : un rouleau de ruban adhésif large, un flacon minuscule de produits pharmaceutiques douteux achetés sur internet, un carnet Moleskine neuf, et un stylo à bille vert. La panoplie de la romancière déglinguée.
Je le suis donc, ce jeudi. Il quitte le supermarché avec, finalement, un paquet de tagliatelles aux oeufs. Le choix d’un homme qui a pesé le pour et le contre de chaque option de sa vie. Parfait.
Ma vieille 205 est garée pile où il faut, capot ouvert, dans une ruelle mal éclairée. Je suis appuyée dessus, l’air perdue, une clé à molette propre (je l’ai achetée hier) à la main. Je vois son ombre s’allonger sur le pavé avant de le voir lui-même.
— Excusez-moi, Monsieur, bredouille-je en jouant la fragile. Ma voiture… elle tousse. Et je ne sais pas du tout…
Il s’arrête. Ses yeux, d’un gris glacé, se posent sur moi, puis sur le capot, puis reviennent à moi. Il ne sourit pas. Il analyse. C’est un peu flippant, mais c’est exactement le ton que je veux pour mon roman.
— Vous avez appelé un dépanneur ?
Sa voix est calme, neutre, sans accent.
— Mon téléphone est à plat. Je habite juste à deux rues. Si… si je pouvais juste appeler de chez moi ? En buvant un thé ? Je me sens un peu… chavirée.
Je vois le calcul se faire derrière ses pupilles. Évaluer les risques, les variables. L’homme aux pâtes doit avoir un tableur mental pour les interactions sociales.
— Ce ne sera pas long, insinue-je avec un sourire tremblotant.
Il hoche la tête, une fois, sec. Une décision prise.
— Conduisez. Je vous suis.
Mon cœur bat la chamade. Ça marche. C’est grotesque, mais ça marche.
Mon appartement est le temple du chaos organisé : piles de livres en équilibre précaire, tasses de café moisi, feuillets manuscrits couvrant le sol comme un champ de bataille littéraire. Je le vois inspecter les lieux, une légère contraction à la commissure de ses lèvres. Une tic de dégoût ? D’intérêt ? Je verse le thé dans deux tasses, la mienne et la sienne, celle-ci recevant une généreuse poudre de sieste.
— Tenez, pour vous réchauffer.
Il prend la tasse, la renifle imperceptiblement. Je bois une gorgée de la mienne (sans rien) pour le rassurer. Il porte la tasse à ses lèvres, boit trois gorgées précises, et la repose sur la table basse, évitant soigneusement une tache de vin rouge.
— Vous vivez seule ? demande-t-il, son regard balayant les preuves accablantes de mon célibat et de ma folie douce.
— Oui. Enfin, avec mes personnages. Ils sont très envahissants.
Il ne sourit pas. Il vérifie sa montre. Une Rolex discrète mais indéniable. Trop chic pour un simple comptable ? Mon esprit, déjà en mode roman, esquisse une note en marge : peut-être fiscaliste ?
Soudain, il cligne des yeux, très lentement.
— Je me sens… un peu étrange, dit-il, les mots légèrement traînants.
— C’est sans doute la fatigue, dis-je, feignant la concernée. Allongez-vous sur le canapé.
Il se lève, vacille. Un géant qui flanche. C’est à la fois terrifiant et excitant. Je l’aide à s’allonger sur le canapé défoncé. Ses yeux se ferment.
Mon dieu. J’ai réussi.
Elle court vers nous pieds nus sur le sol du toit, ses petits pas claquant sur les dalles, sa chemise de nuit flottant au vent, et elle se jette entre nous, se blottit contre moi, attrape la main de son père. Nous sommes trois, assis côte à côte, face à la mer, face à la ville, face à l'avenir. Une famille. Notre famille. Je regarde Maria, son visage innocent, radieux, confiant. Elle ne sait rien des ténèbres, elle ne connaît que la lumière. Je regarde Dante, son profil buriné, ses cicatrices, ses yeux noirs et brillants. L'homme le plus dangereux de Marseille est devenu le plus tendre des pères, le plus aimant des époux. Je pense à tout le chemin parcouru, à tout ce que nous avons traversé pour en arriver là. De l'écrivaine paumée à la femme d'un parrain. De la fille abandonnée à la mère aimante. De la survivante à la vivante. Je regarde Dante, il me regarde, et je souris. — Je t'aime, mon psychopathe. — Je t'aime, mon chaos. Il se penche vers moi, m'embrasse, un baiser doux, t
Anouk La nuit nous enveloppe, complice, protectrice, comme une vieille amie qui sait garder les secrets. Le vieil appartement vibre de nos souffles mêlés, de nos gémissements étouffés, de nos corps qui se cherchent, se trouvent, se reconnaissent avec cette familiarité émerveillée qui ne s'émousse pas. C'est comme au début, mais en mieux. En infiniment mieux. Parce que c'est nous, construits, solides, éternels, affermis par sept ans de mariage, par les épreuves surmontées, par les nuits d'insomnie avec un nourrisson, par les jours de doute et les soirs de réconciliation. Parce que chaque caresse est chargée de sept ans de souvenirs, de sept ans d'amour, de sept ans de vie partagée. Parce que chaque baiser est une promesse renouvelée, un serment réaffirmé, une éternité recommencée. Il me déshabille lentement, religieusement, comme il sait si bien le faire, comme il a toujours su le faire, depuis la première fois. Ses doigts ne tremblent plus de peur ou d'incertitude, mais d'émotio
Anouk Sept ans. Sept ans que nous sommes mariés, Dante et moi. Sept ans de bonheur, de tempêtes traversées, de nuits d'amour, de matins paresseux, de disputes, de réconciliations, de joies, de peines, de vie. Sept ans de construction patiente, obstinée, amoureuse, brique après brique, sourire après sourire, épreuve après épreuve. Pour notre anniversaire, Dante m'a promis une surprise. Il m'a fait les yeux doux, mystérieux, en me disant simplement : "Mets ta robe préférée, celle que tu portais à Rome, on sort." J'ai obéi, excitée, curieuse, le cœur battant d'anticipation. Il a fait garder Maria par Clara et Leo pour la nuit, une première depuis longtemps. Et maintenant, la Mercedes noire s'arrête devant un immeuble que je reconnais immédiatement, un immeuble du Panier, une façade grise, lépreuse, une porte cochère vermoulue, un escalier étroit qui sent la pierre humide et le passé. La planque. Notre première planque. Celle où nous avons passé notre première nuit, celle où tout a co
Dante Maria a cinq ans, et elle pose des questions. Des questions sur tout, sur le ciel, sur la mer, sur les étoiles, sur les animaux, sur les gens, sur la vie, sur la mort. Des questions innocentes, enfantines, auxquelles il est facile de répondre en quelques mots simples, en souriant, en caressant ses cheveux. Mais aujourd'hui, la question est différente. Aujourd'hui, assise sur mes genoux dans le rocking-chair de sa chambre, bercée par le balancement régulier du bois patiné, elle pose son petit doigt sur la cicatrice qui barre mon avant-bras gauche, une cicatrice ancienne, blanchâtre, boursouflée, souvenir d'une lame ennemie, souvenir d'un combat oublié, souvenir d'une vie d'avant. Elle suit le tracé de la blessure, du poignet jusqu'au coude, avec une attention presque clinique, puis elle relève la tête et me regarde avec ses grands yeux noirs, si semblables aux miens, si différents aussi, pleins d'innocence, de curiosité, d'amour. — Papa, pourquoi t'as des cicatrices ? La
Anouk La salle de réunion souterraine est devenue notre quartier général. Les murs sont tapissés de cartes, de photos satellite, de relevés bancaires, de fiches de renseignement. Des fils de couleur relient les documents entre eux, formant une toile complexe, un organigramme de la vengeance. L'od
Il rit, m'attire contre lui, m'embrasse, un baiser profond, salé par les embruns, sucré par le soleil. L'horizon ondule dans la brume de chaleur, la mer scintille comme une plaque d'argent martelé, les cigales crissent dans la garrigue. La vie est parfaite. La vie est exactement ce qu'
Anouk La chambre d'hôtel est trop grande, trop silencieuse, trop vide. Clara a tenu à m'installer dans la suite nuptiale du Marseille Intercontinental, celle avec la terrasse panoramique et la vue sur Notre-Dame-de-la-Garde, celle qu'elle a réservée il y a six mois
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