Share

CHAPITRE 5 — Merde

Author: N.Emma
last update publish date: 2026-07-07 16:57:32

Saint-Germain-des-Prés, Paris VI.

Je le repris.

La photo au Brésil était toujours là. Néné qui fixait l'objectif. La bouche à moitié ouverte. Les cheveux en cascade.

Je fis défiler. Une autre. Encore une. Je m'arrêtai.

Avant que je ne comprenne, j'avais déjà déboutonné mon pantalon et glissé une main à travers mes sous-vêtements. J'allais fermer les yeux et m'abandonner à mon imagination le temps de quelques minutes quand la pire chose arriva.

Le cœur rouge en bas à droite de la photo était à présent rouge.

Dans mon excitation, j'avais malencontreusement aimé la photo de Néné.

Merde.

Je retirai le like dans la seconde qui suivit. Les doigts qui tremblaient légèrement ne m'aidaient pas. Je verrouillai l'écran. Le posai sur le matelas. Le repris. Vérifiai que le like avait bien disparu.

Il avait disparu.

Ça ne changeait rien. I*******m avait déjà envoyé la notification. Elle l'avait peut-être vue. Peut-être pas. Peut-être qu'elle était en train de dîner. Peut-être que son téléphone était sur silencieux. Peut-être.

Je posai le téléphone face vers le bas sur ma table de chevet.

J'avais passé la pire nuit de mon existence.

Même les soirs où je rentrais tellement défoncé après une soirée arrosée que je finissais par m'endormir sur le palier du voisin. Même les matins où Yelena devait se confondre en excuses pour ne pas que mes voisins appellent la police. Même ces nuits-là n'étaient pas aussi horribles en comparaison à celle que je venais de passer.

Me tourner et me retourner dans tous les sens. Chercher une position assez confortable pour m'endormir. La réalité c'est que le problème ne résidait pas dans le confort physique. Le matelas était d'une qualité supérieure à ce qu'on trouvait d'ordinaire sur le marché. Non. C'était l'inconfort psychologique dans lequel j'étais perdu qui privait mon corps de repos.

Mon esprit refusait de se poser.

Tous mes maux pouvaient être résumés en quatre syllabes, deux mots, un nom.

Néné Koné.

Comment une personne que je connaissais depuis moins de vingt-quatre heures arrivait à monopoliser l'entièreté de mes pensées restait un mystère entier. Je me sentais esclave d'un envoûtement. C'était un jeu dangereux que celui de constamment penser à elle. Surtout compte tenu de la manière dont je pensais à elle.

Tout semblait faire penser au prémisse d'une obsession malsaine.

Je retombais dans de vieux démons.

Oui. Je l'avoue. Vouloir me caresser sur une de ses photos la veille était malsain et j'avais été puni par une volonté divine qui avait de l'humour. Finir par liker par accident la photo de vacances qu'elle avait postée lors d'un de ses voyages au Brésil.

C'était déjà horrible de se retrouver en flagrant délit d'espionnage sur les réseaux à mon grand âge.

C'était d'autant plus embarrassant si on prenait en compte notre dernière interaction.

J'avais été encore plus désagréable que d'ordinaire. Une attitude exécrable pour au final me trouver en train d'épier et liker des photos d'elle qui dataient de plus de deux ans. Quel message est-ce que j'avais bien pu convoyer en agissant de la sorte ?

J'avais attendu toute la nuit un mail ou un appel de sa part.

Je l'imaginais m'appeler Monsieur Moureau avec son accent si singulier et le sourire dans la voix pour m'insulter de pervers. Je m'étais préparé à prétexter que c'était une erreur technique d'I*******m. Inutile d'être avocat pour savoir que cet argument était pitoyable. Mais c'était mieux que de prétexter que mon chat l'avait fait.

Surtout que je n'avais pas de chat.

Au bout de trente minutes j'avais dû me forcer à arrêter de répéter ces différents scénarios car même dans ma tête la confrontation finissait par devenir érotique.

J'ai besoin de me vider. Voilà pourquoi elle m'obsède.

Ça n'est pas elle qui m'attire. C'est moi qui déraille.

Lorsque les bras de Morphée se décidèrent enfin à m'accueillir les premières lueurs de l'aube teintaient déjà le ciel noir.

Cabinet Moreau & Associés, Île de la Cité, Paris IV.

À mon soulagement, je me réveillai sans aucun message inquisiteur de sa part.

Je fixai l'écran de mon téléphone pendant une longue minute avant d'accepter que c'était réel. Pas de notification. Pas de mail. Rien. Je soufflai lentement.

J'avais dormi à peine trois heures. Ça se voyait. Natasha avait eu la délicatesse de ne pas le mentionner en me voyant arriver ce matin. Elle s'était contentée de me déposer un café sur le bureau sans un mot.

Sauf que le café sentait le lait de soja.

Je me levai en lâchant le plus long soupir que mes poumons m'autorisaient à expirer et jetai le gobelet encore plein dans la poubelle. Est-ce qu'on devait subir ces conneries de bobo-vegan de merde même lorsqu'elle essayait de rendre service ? Natasha savait pertinemment que j'aimais mon café noir.

Mon exaspération était à son comble.

Aujourd'hui de tous les jours mon besoin pour de la caféine était plus pressant que jamais et hors de question que je me mêle à mes collègues en me frayant un chemin vers la machine à café. Sa qualité était interrogeable et la compagnie qu'on y gagnait, minable.

Je récupérai ma veste. L'air frais de l'Île de la Cité me ferait du bien. Et un café digne de ce nom encore plus.

Le café en face du cabinet était presque vide. Sauf pour un couple d'amoureux en train de partager des pâtisseries autour de tasses de thé. L'homme était asiatique avec une longue chevelure. Il regardait d'un air amouraché la femme à la peau noire et l'imposante touffe de cheveux. Un large sourire affiché.

Je ne supporte pas les couples qui ne peuvent s'empêcher d'afficher leur bonheur à l'extérieur.

J'arrachai mon regard de la scène pour passer commande.

— Un double expresso sans sucre.

J'allais tendre ma carte pour régler mais une main sortie de nulle part me battit à la tâche et déposa un portefeuille en cuir noir contre le terminal de paiement.

Je me retournai.

Des yeux en amande. De longs cils. Des pupilles marron foncé presque noires. Un air espiègle qui ne m'était que trop familier.

— Néné... Mademoiselle Koné ?

— Nicolas, répondit-elle de sa voix grave avec un sourire en coin.

Je me maudis intérieurement d'avoir laissé son prénom m'échapper si facilement. À force de penser à elle cette nuit j'avais créé une espèce de connexion imaginaire où les honorifiques ne semblaient plus appropriés.

— Qu'est-ce que vous faites ici ?

— Je vous ai dit que je n'étais pas du genre à abandonner facilement.

— Ma réponse n'a pas changé en vingt-quatre heures. Vous perdez votre temps.

— Prenez votre café et allons nous asseoir à l'extérieur.

J'allais l'envoyer balader.

Puis l'accident I*******m de la veille me revint brutalement en mémoire.

Je récupérai donc le café que le serveur me tendait et la suivis jusqu'à la petite terrasse. Terrasse était un grand mot. C'était seulement une petite table ronde verte avec deux chaises en plastique surplombées par un gigantesque parasol rose pastel.

Elle s'installa. J'hésitai. Puis me résolus à faire de même.

Elle sortit de son minuscule sac une longue cigarette fine qu'elle alluma. Je fus étonné de découvrir qu'elle fumait. Aujourd'hui elle avait troqué sa robe en cuir pour un haut en crochet rose qui découvrait son dos, ses épaules et son nombril. Un jean qui mettait en avant sa figure pulpeuse. Sa peau foncée brillait sous le soleil de l'après-midi.

Pour la première fois je remarquai un tatouage entre son cou et son épaule.

Un papillon.

J'avais lu que les papillons étaient un symbole de liberté, de transformation, d'évolution. Je me surpris à me demander pour quelle raison elle avait choisi ce symbole à encrer de manière permanente contre sa peau. Et pourquoi à cet endroit précis. Là où une main pouvait si facilement se refermer.

Elle manipulait son téléphone, sourcils légèrement froncés. Son incontournable moue.

J'attendis qu'elle ouvre la bouche, méfiant.

Alors elle déposa son téléphone.

— Vous savez, hier en début de soirée j'étais assez remontée après notre rencontre. Tellement furieuse que j'ai terminé la moitié de mon paquet de cigarettes.

Elle rigola comme si nous étions en train d'avoir une conversation entre amis.

— J'allais entamer mon entrecôte quand j'ai reçu une notification sur I*******m.

Le liquide encore chaud glissant dans ma gorge manqua de m'étouffer.

Elle affichait un large sourire. Une vue imprenable sur ses dents du bonheur.

Merde, merde, merde, merde.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 150 — CE QU'ELLE VEUT EN FAIRE

    Bamako, bureau d'Ali KeïtaPOV : NénéKeïta attend ma réponse sans impatience, les mains croisées sur le dossier refermé, cette patience d'homme qui a passé sa vie à attendre que d'autres prennent des décisions dont il n'aura jamais à assumer le poids lui-même.Je repense à toutes les conversations qui m'ont menée jusqu'ici. Alia, sur le canapé du studio, disant que la légitimité ne vient jamais d'un papier. Nicolas, sur le banc du Luxembourg, acceptant d'attendre sans poser de conditions. Ma mère, à Fria, comptant chaque franc guinéen pendant que mon père accumulait cette fortune dans l'ombre. Et Amara, quelque part dans le monde, disparu, porteur d'une blessure que je commence seulement

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 149— LE COMPTE À REBOURS

    Bamako, bureau d'Ali KeïtaPOV : NénéTrois semaines avant mes trente ans, je reprends l'avion pour Bamako, seule cette fois, parce que Keïta a insisté pour que cette dernière rencontre se fasse sans Nicolas, sans Camille, sans personne d'autre que moi et lui, comme au tout début de cette histoire.Son bureau n'a pas changé depuis notre première rencontre. Les mêmes étagères chargées de dossiers reliés en cuir, la même odeur de bois ancien et de papier qui prend la poussière depuis des décennies, la même lenteur dans ses gestes, comme si le temps, pour lui, avait cessé depuis longtemps d'avoir une quelconque urgence.— Vous voici presque arrivée a

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 148 — OUI

    Paris, appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NicolasLe téléphone vibre sur la table basse au moment où je m'apprête à ranger les assiettes du dîner, seul, Néné n'étant pas rentrée depuis sa soirée au studio avec Alia et Camille. Je vois son nom s'afficher, je décroche presque trop vite, la vaisselle encore dans une main.— Néné, dis-je.— J'ai réfléchi, dit-elle, sans préambule, sa voix étrangement calme au bout du fil.Je pose l'assiette sur le comptoir, je m'assois sur le tabouret de la cuisine, mon cœur battant plus vite que je ne voudrais l'admettre.

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 147 — LE RYTHME DE NÉNÉ

    Paris, appartement du studio, 11ème arrondissementPOV : NénéJe garde le studio même si je n'y dors presque plus. Un endroit à moi, disait Camille un jour, sans qu'elle sache à quel point cette phrase resterait vraie plus longtemps qu'elle ne l'imaginait. C'est ici que j'ai invité Alia et Camille, un soir de semaine, une bouteille de vin pour elles, du thé à la menthe pour moi, Bissap qui slalome entre nos jambes comme s'il savait que cette réunion compte.— Alors, dit Camille en s'installant sur le vieux fauteuil qui n'a jamais quitté cette pièce. Tu vas dire quoi ?— Je ne sais pas encore, dis-je.— Tu l'aimes, dit Alia, pas vraiment un

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 146 — DEMANDE

    Paris, jardin du LuxembourgPOV : NénéIl ne m'a rien annoncé. Pas de dîner préparé à l'avance, pas de réservation dans un restaurant à la lumière trop parfaite, pas ce genre de mise en scène qui sent la nervosité déguisée en romantisme. Juste une proposition, un dimanche après-midi comme les autres.— Tu veux marcher un peu, dit-il en repliant le journal qu'il n'a même pas fini de lire.— Où ça, dis-je.— Nulle part de précis, dit-il. Juste marcher.On finit au jardin du Luxembourg, les mêmes chaises vertes disposées autour du grand

  • Mon avocat déteste les femmes… Jusqu'à moi    CHAPITRE 145 — EVE À PARIS

    Paris, aéroport Charles-de-GaullePOV : NicolasElle descend de l'avion avec une seule valise, petite, usée sur les coins, comme si elle avait décidé depuis longtemps de voyager léger même quand le voyage compte plus que tous les autres. Vingt-six ans qu'elle n'avait pas remis les pieds sur ce sol. Je l'attends derrière la barrière des arrivées, les mains moites, ce même réflexe de remonter mes lunettes sur mon nez sans même en avoir besoin.Elle me repère tout de suite, sourit, un sourire fatigué par le vol mais réel.— Tu as l'air nerveux, dit-elle en m'embrassant sur les deux joues.— Je le suis, dis-je. Je ne sais pas exac

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status