LOGINSaint-Germain-des-Prés, Paris VI.
Je le repris.
La photo au Brésil était toujours là. Néné qui fixait l'objectif. La bouche à moitié ouverte. Les cheveux en cascade.
Je fis défiler. Une autre. Encore une. Je m'arrêtai.
Avant que je ne comprenne, j'avais déjà déboutonné mon pantalon et glissé une main à travers mes sous-vêtements. J'allais fermer les yeux et m'abandonner à mon imagination le temps de quelques minutes quand la pire chose arriva.
Le cœur rouge en bas à droite de la photo était à présent rouge.
Dans mon excitation, j'avais malencontreusement aimé la photo de Néné.
Merde.
Je retirai le like dans la seconde qui suivit. Les doigts qui tremblaient légèrement ne m'aidaient pas. Je verrouillai l'écran. Le posai sur le matelas. Le repris. Vérifiai que le like avait bien disparu.
Il avait disparu.
Ça ne changeait rien. I*******m avait déjà envoyé la notification. Elle l'avait peut-être vue. Peut-être pas. Peut-être qu'elle était en train de dîner. Peut-être que son téléphone était sur silencieux. Peut-être.
Je posai le téléphone face vers le bas sur ma table de chevet.
J'avais passé la pire nuit de mon existence.
Même les soirs où je rentrais tellement défoncé après une soirée arrosée que je finissais par m'endormir sur le palier du voisin. Même les matins où Yelena devait se confondre en excuses pour ne pas que mes voisins appellent la police. Même ces nuits-là n'étaient pas aussi horribles en comparaison à celle que je venais de passer.
Me tourner et me retourner dans tous les sens. Chercher une position assez confortable pour m'endormir. La réalité c'est que le problème ne résidait pas dans le confort physique. Le matelas était d'une qualité supérieure à ce qu'on trouvait d'ordinaire sur le marché. Non. C'était l'inconfort psychologique dans lequel j'étais perdu qui privait mon corps de repos.
Mon esprit refusait de se poser.
Tous mes maux pouvaient être résumés en quatre syllabes, deux mots, un nom.
Néné Koné.
Comment une personne que je connaissais depuis moins de vingt-quatre heures arrivait à monopoliser l'entièreté de mes pensées restait un mystère entier. Je me sentais esclave d'un envoûtement. C'était un jeu dangereux que celui de constamment penser à elle. Surtout compte tenu de la manière dont je pensais à elle.
Tout semblait faire penser au prémisse d'une obsession malsaine.
Je retombais dans de vieux démons.
Oui. Je l'avoue. Vouloir me caresser sur une de ses photos la veille était malsain et j'avais été puni par une volonté divine qui avait de l'humour. Finir par liker par accident la photo de vacances qu'elle avait postée lors d'un de ses voyages au Brésil.
C'était déjà horrible de se retrouver en flagrant délit d'espionnage sur les réseaux à mon grand âge.
C'était d'autant plus embarrassant si on prenait en compte notre dernière interaction.
J'avais été encore plus désagréable que d'ordinaire. Une attitude exécrable pour au final me trouver en train d'épier et liker des photos d'elle qui dataient de plus de deux ans. Quel message est-ce que j'avais bien pu convoyer en agissant de la sorte ?
J'avais attendu toute la nuit un mail ou un appel de sa part.
Je l'imaginais m'appeler Monsieur Moureau avec son accent si singulier et le sourire dans la voix pour m'insulter de pervers. Je m'étais préparé à prétexter que c'était une erreur technique d'I*******m. Inutile d'être avocat pour savoir que cet argument était pitoyable. Mais c'était mieux que de prétexter que mon chat l'avait fait.
Surtout que je n'avais pas de chat.
Au bout de trente minutes j'avais dû me forcer à arrêter de répéter ces différents scénarios car même dans ma tête la confrontation finissait par devenir érotique.
J'ai besoin de me vider. Voilà pourquoi elle m'obsède.
Ça n'est pas elle qui m'attire. C'est moi qui déraille.
Lorsque les bras de Morphée se décidèrent enfin à m'accueillir les premières lueurs de l'aube teintaient déjà le ciel noir.
Cabinet Moreau & Associés, Île de la Cité, Paris IV.
À mon soulagement, je me réveillai sans aucun message inquisiteur de sa part.
Je fixai l'écran de mon téléphone pendant une longue minute avant d'accepter que c'était réel. Pas de notification. Pas de mail. Rien. Je soufflai lentement.
J'avais dormi à peine trois heures. Ça se voyait. Natasha avait eu la délicatesse de ne pas le mentionner en me voyant arriver ce matin. Elle s'était contentée de me déposer un café sur le bureau sans un mot.
Sauf que le café sentait le lait de soja.
Je me levai en lâchant le plus long soupir que mes poumons m'autorisaient à expirer et jetai le gobelet encore plein dans la poubelle. Est-ce qu'on devait subir ces conneries de bobo-vegan de merde même lorsqu'elle essayait de rendre service ? Natasha savait pertinemment que j'aimais mon café noir.
Mon exaspération était à son comble.
Aujourd'hui de tous les jours mon besoin pour de la caféine était plus pressant que jamais et hors de question que je me mêle à mes collègues en me frayant un chemin vers la machine à café. Sa qualité était interrogeable et la compagnie qu'on y gagnait, minable.
Je récupérai ma veste. L'air frais de l'Île de la Cité me ferait du bien. Et un café digne de ce nom encore plus.
Le café en face du cabinet était presque vide. Sauf pour un couple d'amoureux en train de partager des pâtisseries autour de tasses de thé. L'homme était asiatique avec une longue chevelure. Il regardait d'un air amouraché la femme à la peau noire et l'imposante touffe de cheveux. Un large sourire affiché.
Je ne supporte pas les couples qui ne peuvent s'empêcher d'afficher leur bonheur à l'extérieur.
J'arrachai mon regard de la scène pour passer commande.
— Un double expresso sans sucre.
J'allais tendre ma carte pour régler mais une main sortie de nulle part me battit à la tâche et déposa un portefeuille en cuir noir contre le terminal de paiement.
Je me retournai.
Des yeux en amande. De longs cils. Des pupilles marron foncé presque noires. Un air espiègle qui ne m'était que trop familier.
— Néné... Mademoiselle Koné ?
— Nicolas, répondit-elle de sa voix grave avec un sourire en coin.
Je me maudis intérieurement d'avoir laissé son prénom m'échapper si facilement. À force de penser à elle cette nuit j'avais créé une espèce de connexion imaginaire où les honorifiques ne semblaient plus appropriés.
— Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Je vous ai dit que je n'étais pas du genre à abandonner facilement.
— Ma réponse n'a pas changé en vingt-quatre heures. Vous perdez votre temps.
— Prenez votre café et allons nous asseoir à l'extérieur.
J'allais l'envoyer balader.
Puis l'accident I*******m de la veille me revint brutalement en mémoire.
Je récupérai donc le café que le serveur me tendait et la suivis jusqu'à la petite terrasse. Terrasse était un grand mot. C'était seulement une petite table ronde verte avec deux chaises en plastique surplombées par un gigantesque parasol rose pastel.
Elle s'installa. J'hésitai. Puis me résolus à faire de même.
Elle sortit de son minuscule sac une longue cigarette fine qu'elle alluma. Je fus étonné de découvrir qu'elle fumait. Aujourd'hui elle avait troqué sa robe en cuir pour un haut en crochet rose qui découvrait son dos, ses épaules et son nombril. Un jean qui mettait en avant sa figure pulpeuse. Sa peau foncée brillait sous le soleil de l'après-midi.
Pour la première fois je remarquai un tatouage entre son cou et son épaule.
Un papillon.
J'avais lu que les papillons étaient un symbole de liberté, de transformation, d'évolution. Je me surpris à me demander pour quelle raison elle avait choisi ce symbole à encrer de manière permanente contre sa peau. Et pourquoi à cet endroit précis. Là où une main pouvait si facilement se refermer.
Elle manipulait son téléphone, sourcils légèrement froncés. Son incontournable moue.
J'attendis qu'elle ouvre la bouche, méfiant.
Alors elle déposa son téléphone.
— Vous savez, hier en début de soirée j'étais assez remontée après notre rencontre. Tellement furieuse que j'ai terminé la moitié de mon paquet de cigarettes.
Elle rigola comme si nous étions en train d'avoir une conversation entre amis.
— J'allais entamer mon entrecôte quand j'ai reçu une notification sur I*******m.
Le liquide encore chaud glissant dans ma gorge manqua de m'étouffer.
Elle affichait un large sourire. Une vue imprenable sur ses dents du bonheur.
Merde, merde, merde, merde.
Paris, appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NicolasLe matin commence toujours de la même manière, maintenant. Pas les quatre journaux étalés en éventail sur la table, comme avant. Un seul, ouvert à moitié, pendant qu'une petite main tire sur ma manche pour réclamer une tartine coupée en triangles, jamais en carrés, question de principe qui ne souffre aucune négociation.— Papa, dit Malick. Les triangles.— Les triangles, confirme-je, en reposant Le Monde que je n'aurai probablement pas le temps de finir avant ce soir.Il a quatre ans, les yeux en amande de sa mère, mes cheveux bruns un peu trop ondulés pour qu'on puisse les discipliner correctement le matin, et cette manière bien à lui de fixer les gens droit dans les yeux quand il veut quelque chose, sans jamais détourner le regard, jusqu'à ce qu'on cède. Néné dit qu'il a hérité ça de son grand-père maternel, un homme qu'il ne connaîtra jamais mais dont le sang, visiblement, continue de se manifester à travers des détails auss
Paris, pharmacie puis appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NicolasNous marchons jusqu'à la pharmacie du coin de la rue sans presque parler, nos mains liées, comme si lâcher prise pouvait faire disparaître ce qui vient d'être dit dans la cuisine. Le pharmacien nous reconnaît, nous a vus passer des dizaines de fois, mais quelque chose dans nos visages ce matin-là doit trahir l'importance du moment, parce qu'il nous tend la boîte avec une discrétion particulière, presque cérémonieuse.De retour à l'appartement, Néné disparaît dans la salle de bain. J'attends dans le couloir, incapable de m'asseoir, les mains dans les poches puis croisées puis de nouveau dans les poches, ce même réflexe que je n'ai jamais su canaliser dans les moments d'attente insupportable.Bissap me regarde depuis le canapé, indifférent à mon agitation, et je lui parle à voix basse, comme je le fais parfois sans trop savoir pourquoi.— Tu savais, toi, dis-je au chat. Tu savais avant nous, hein.Il ne répond pas
Paris, appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NénéLe lendemain du mariage, Paris continue comme si de rien n'était, ce qui me surprend toujours un peu, cette indifférence tranquille de la ville face à ce qui nous semble, à nous, si important. Les boulangeries ouvrent à la même heure. Les voisins promènent leurs chiens dans la même rue. Rien n'a changé, sauf tout.Je me réveille tard, la tête encore pleine de la soirée de la veille, la musique, les discours de Louis puis de Camille, le rire de Marcel qu'on a rarement entendu aussi franc, Alia qui a dansé jusqu'à des heures indécentes malgré sa sobriété stricte, Eve qui a disparu discrètement vers minuit sans dire au revoir &a
Paris, jardin d'un hôtel particulier, MaraisPOV : NicolasLe lieu, c'est Marcel qui l'a trouvé. Un jardin discret derrière un hôtel particulier du Marais, quelques rangées de chaises blanches disposées sous les arbres, une simplicité qui contraste avec tout ce que j'aurais pu imaginer venant de lui, il y a encore deux ans. Pas d'ostentation. Pas de liste de personnalités à impressionner. Juste les gens qui comptent vraiment, réunis dans cette lumière de fin d'après-midi qui tombe entre les feuilles.Je remonte mes lunettes sur mon nez, un geste réflexe, alors que Louis, à côté de moi, ajuste ma cravate pour la troisième fois en dix minutes.— Arrête, dis-je
Paris, studio du 11ème arrondissementPOV : NénéLa robe est suspendue à la porte de l'armoire depuis trois jours, et je n'ai toujours pas réussi à la regarder plus de quelques secondes sans qu'une émotion étrange me traverse, quelque chose entre la joie et une forme de vertige que je n'avais pas anticipée. Simple, sans dentelle excessive, sans traîne interminable. J'ai choisi ça moi-même, dans une boutique du Marais, sans l'avis de personne d'autre que le mien.Alia est arrivée en fin d'après-midi avec deux bouteilles de vin qu'elle ne boira pas elle-même, par solidarité silencieuse, dit-elle, même si je lui ai répété cent fois que ma sobriété n'a jamais concerné l'alcool e
Paris, cabinet Moreau & AssociésPOV : NicolasLes mois passent plus vite que je ne l'aurais cru possible. La fondation de Néné prend forme, un premier bureau ouvert à Bamako, un second en discussion à Genève. Le CNAM lui a délivré une attestation de mi-parcours, encadrée, qu'elle a accrochée dans le studio du 11ème sans grande cérémonie, presque timide devant sa propre réussite. Et entre deux dossiers, entre deux rendez-vous avec des notaires et des avocats internationaux, nous avons commencé, doucement, à parler du mariage.Je passe voir Marcel un mardi soir, sans prétexte particulier, comme c'est devenu une habitude depuis quelques mois. Le cabinet a retrouvé un peu de sa clientèle, moins pr







