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Chapitre 2 : Le Contrat

Author: N.Emma
last update publish date: 2026-08-02 16:30:35

POV Inès

« Ton grand-père a construit cette entreprise à partir de rien, » a répété mon père, deux jours après notre conversation dans ma chambre, alors que nous étions assis face à face dans son bureau, une pièce où je n'entrais jamais d'habitude, réservée à ses coups de fil professionnels et à ses dossiers empilés. « Ce qu'il n'a jamais dit publiquement, c'est qu'il y a trente ans, un homme l'a sauvé d'une faillite qui aurait tout emporté. Grigori Volkov. »

Le nom sonnait dur dans sa bouche, presque menaçant, une sonorité étrangère qui ne collait pas avec le reste de la phrase.

« Et son petit-fils s'appelle Ruslan, » ai-je dit, pour lui montrer que je n'avais rien oublié de notre précédente conversation, que je n'étais pas venue ici les mains vides.

« Ruslan, oui. L'héritier désigné du groupe. » Mon père a fait glisser une enveloppe kraft vers moi, à travers le bureau. « Voici ce qu'ils proposent. »

Je l'ai ouverte devant lui, refusant d'attendre d'être seule dans ma chambre pour découvrir ce qui m'attendait. À l'intérieur, des clauses en petits caractères, des dates encerclées, des paragraphes entiers sur la séparation de biens que je n'ai lus qu'à moitié. Et une photo, une seule, agrafée en haut du dossier.

« C'est lui ? »

« C'est lui. »

Un homme d'une trentaine d'années, costume sombre, à moitié tourné vers l'objectif comme s'il détestait qu'on le photographie. Mâchoire dure, regard froid même sur ce cliché granuleux tiré d'un article économique.

« Il n'y a pas d'autre photo, » ai-je constaté, en retournant chaque feuille avec une attention presque maniaque. « Pas de sa famille. Rien. »

« Ce n'est pas un mariage de famille, Inès. C'est un accord entre deux entreprises. »

« Alors je veux poser mes propres conditions, » ai-je dit, redressant les épaules, refusant de laisser mon père croire que j'acceptais sans rien exiger en retour. « Des chambres séparées. Une durée maximale d'un an, pas deux. Et je veux que ce soit écrit noir sur blanc que je reprends mes études dès l'annulation, sans que personne ne me pose de questions. »

Mon père m'a regardée avec une surprise qu'il n'a pas cherché à cacher, comme s'il ne s'attendait pas à ce que je négocie plutôt que simplement subir.

« Je vais leur transmettre, » a-t-il dit finalement.

« Non. » J'ai posé ma main sur le dossier, l'empêchant de le reprendre. « Je veux l'entendre de la bouche de l'avocat, pas de la tienne. Je veux voir ces clauses écrites avant de signer quoi que ce soit. »

Il a hoché la tête, et j'ai vu, dans ce geste, quelque chose qui ressemblait presque à du respect, mêlé à cette culpabilité qui ne le quittait plus depuis notre première conversation.

Le bureau de l'avocat sentait le cuir et le café froid. Maître Dubreuil, un homme d'une soixantaine d'années au crâne dégarni, m'a reçue avec mon père trois jours plus tard, un dossier bien plus épais que celui que j'avais déjà consulté étalé devant lui.

« Vos conditions ont été transmises et acceptées, » a-t-il annoncé, sans préambule, poussant vers moi une page surlignée en jaune. « Chambres séparées, durée maximale d'un an renouvelable une seule fois en cas de nécessité absolue, reprise de vos études garantie par une clause de dédommagement si celle-ci n'était pas respectée. »

« Et si je change d'avis en cours de route ? » ai-je demandé, cherchant la faille, la porte de sortie que je n'avais pas encore trouvée.

« Il y a une clause de rupture anticipée, » a répondu l'avocat, « mais elle implique le remboursement intégral du prêt initial consenti par Monsieur Volkov à votre grand-père. Une somme que ni vous ni votre père ne pourriez couvrir. »

« Donc en réalité, je n'ai pas le choix. »

« Vous avez le choix de refuser dès maintenant, » a-t-il précisé, avec une froideur toute professionnelle. « Personne ne vous force la main sur ce papier. »

J'ai regardé mon père, assis à côté de moi, les mains jointes sur ses genoux, n'osant pas croiser mon regard. J'ai pensé à la maison, au tilleul devant ma fenêtre, à ma mère qui devrait vivre chez sa sœur à Rennes. J'ai pensé à Julien, à cette phrase qui vivait toujours sous mes côtes. Et j'ai pensé, aussi, avec cette lucidité froide qui ne me quittait jamais, qu'un homme que je ne connaîtrais jamais vraiment ne pourrait jamais me faire aussi mal que celui que je connaissais trop bien.

« Où est-ce que je signe ? »

Ma main a à peine tremblé en apposant ma signature, trois fois, sur trois exemplaires différents que l'avocat a rangés méthodiquement dans trois chemises distinctes.

« La cérémonie aura lieu dans dix jours, » a-t-il annoncé, en refermant son propre dossier. « Un vol sera organisé pour vous, ainsi qu'un séjour d'une semaine sur la propriété familiale. »

« Une semaine, » ai-je répété. « Pour toute une vie qu'on met entre parenthèses. »

Personne n'a répondu à cette remarque, et je n'en attendais pas de réponse.

Ma mère m'a aidée à préparer ma valise le soir avant mon départ, assise sur le bord de mon lit, les chemisiers pliés sur ses genoux avec ce soin qu'elle réservait d'habitude à mes vêtements les plus fragiles.

« Tu n'es pas obligée, tu sais, » a-t-elle dit soudain, sans lever les yeux de la pile de vêtements. « Même maintenant. Même après avoir signé. »

« Maman. »

« Je le pense vraiment, Inès. On trouvera autre chose. On vendra la voiture, on... »

« Ça ne suffira jamais, et tu le sais. »

Elle s'est tue, ses mains suspendues au-dessus de la valise ouverte, et j'ai vu, pour la première fois depuis le début de cette histoire, à quel point elle aussi portait sa part de ce fardeau, en silence, sans jamais oser en parler à mon père.

« J'ai peur pour toi, » a-t-elle fini par avouer, sa voix se brisant légèrement. « Un inconnu. Un pays que tu ne connais pas. »

« Ce n'est qu'une semaine, maman. Une cérémonie, quelques mondanités, et je reviens. »

« Et s'il n'est pas... » Elle a hésité, cherchant ses mots. « Et s'il te traite mal ? »

« Alors je reviendrai encore plus vite, » ai-je dit, avec une assurance que je n'étais pas certaine de ressentir vraiment.

Elle a refermé la valise, et avant de quitter ma chambre, elle a posé sa main sur ma joue, un instant, sans un mot de plus, ce geste qui, dans notre famille, valait toutes les déclarations du monde.

Le lendemain matin, une voiture noire est venue me chercher devant chez moi, silencieuse, presque irréelle dans la lumière encore pâle de l'aube. J'ai regardé la maison de mon enfance rétrécir dans le rétroviseur, le tilleul, la fenêtre de ma chambre, ma mère qui agitait la main sur le perron jusqu'à ce que la voiture tourne au coin de la rue.

Je ne savais pas encore que cette maison, cette version de moi qui montait dans cette voiture avec trois conditions négociées et une détermination froide, ne reviendrait jamais tout à fait intacte de ce voyage.

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