LOGINÀ dix-neuf ans, en première année de faculté, j'étais avec Julien depuis le lycée. Sept ans de tendresse tranquille, jusqu'à ce qu'il me dise, en me quittant pour ma meilleure amie, que coucher avec moi, c'était comme coucher avec un tronc d'arbre. Deux mois plus tard, mon père m'a suppliée d'épouser un inconnu, Ruslan Volkov, héritier d'un empire russe, pour sauver son accession à la tête de l'entreprise familiale avant que mon grand-père ne meure. Un mariage blanc. Un an, peut-être deux, avant une annulation discrète. Le soir des noces, encore dévastée, j'ai cru parler à mon mari sur une terrasse. Je n'ai jamais vu son visage clairement dans l'obscurité de ma chambre, cette nuit-là. Je suis repartie avant l'aube, certaine d'avoir enfin eu la preuve que Julien avait tort sur moi. De retour en France, j'ai menti à mes parents. Une aventure d'un soir avec un inconnu, leur ai-je dit, pour expliquer la grossesse qui suivrait. J'ai abandonné mes études, incapable de m'y reconnaître encore, et j'ai ouvert un café avec l'aide financière de mon père, rongé par la culpabilité. Sept ans ont passé. J'élève seule un fils roux aux yeux gris, et Thomas, l'homme bon qui partage ma vie depuis des années, veut enfin m'épouser pour de vrai. Il me manque juste une signature. Ruslan Volkov pousse la porte de mon café un mardi ordinaire, les papiers du divorce à la main. Il me croit coupable d'un mariage et d'un enfant nés d'une trahison envers lui. Ce que j'ignore encore, c'est que l'homme qui a franchi ma porte cette nuit-là n'était peut-être pas celui que je crois. Ce que personne ne sait, c'est lequel des deux frères Volkov mérite de savoir qu'il est père.
View MoreIl y a quelque année....
POV Inès
« Parce qu'avec toi, Inès, c'est comme coucher avec un tronc d'arbre. »
Julien a lâché ça entre deux voitures du parking universitaire, une cigarette à moitié consumée entre les doigts, avec ce calme qui m'a fait plus mal que n'importe quel cri n'aurait pu le faire. Il pleuvait depuis le matin, cette pluie fine de novembre qui ne mouille pas vraiment mais qui s'infiltre partout, et je me souviens d'avoir senti l'eau glisser dans mon cou pendant qu'il parlait, sans bouger, comme si m'en protéger aurait été admettre que ses mots m'atteignaient.
« Répète, » ai-je dit, parce que je refusais de croire que j'avais bien entendu.
« Tu m'as très bien entendu. » Il a tiré une dernière bouffée avant d'écraser sa cigarette contre le mur, sans se presser, comme si ma question ne méritait même pas qu'il interrompe son geste. « Avec Camille, au moins, il se passe quelque chose. »
« Il se passe quelque chose, » ai-je répété, la voix tremblante de rage plus que de chagrin à cet instant précis. « Sept ans, Julien. Sept ans et c'est tout ce que tu trouves à me dire ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise d'autre ? Que je suis désolé ? Je ne le suis pas vraiment. »
J'ai voulu le frapper. Mes doigts se sont même refermés en poing le long de ma cuisse, l'ongle de mon pouce s'enfonçant dans ma paume assez fort pour laisser une marque que j'ai retrouvée le lendemain. Mais je me suis retenue, parce que je refusais de lui offrir cette image de moi, hystérique dans un parking sous la pluie, pour qu'il puisse la raconter ensuite comme la preuve supplémentaire de tout ce qu'il venait de me reprocher.
« Tu aurais pu me quitter, simplement. Sans ça. »
« Tu m'as demandé pourquoi. Je t'ai répondu. »
Camille est arrivée à ce moment-là, mon écharpe autour du cou, celle que je lui avais prêtée trois semaines plus tôt sans qu'elle pense à me la rendre. Elle n'a rien dit. Elle a juste croisé les bras et regardé ailleurs, vers les voitures, vers le ciel gris, vers n'importe quoi sauf mon visage, et ce silence-là, cette lâcheté tranquille, m'a achevée plus sûrement que n'importe quelle justification n'aurait pu le faire.
Je suis partie sans un mot de plus. Pas parce que j'avais fini de me battre, mais parce que je savais, avec cette lucidité froide qui ne me quittait jamais, même dans les pires moments, qu'il n'y avait plus rien à gagner dans ce parking.
Les deux mois suivants se sont écoulés dans une sorte de brouillard méthodique. Je me suis forcée à aller en cours, à réviser mon droit civil, à rire aux bonnes blagues de Sarah, ma coloc, qui avait pris l'habitude de préparer des pâtes le mardi soir sans même me demander si j'avais faim, sachant que je mangerais de toute façon pour lui faire plaisir. Je changeais d'itinéraire pour éviter de croiser Camille dans les couloirs de la fac, prenant systématiquement l'escalier B plutôt que le A, un détour de deux minutes qui m'évitait de croiser son casier. Je ne pleurais plus, ou du moins plus devant témoin, m'étant fait cette promesse silencieuse la nuit même de la rupture, oreiller pressé contre la bouche pour ne réveiller personne.
« Tu es sûre que ça va ? » m'avait demandé Sarah, un soir, en me regardant fixer mon assiette sans y toucher. Je lui avais souri, ce sourire que j'avais fini par maîtriser à la perfection, et j'avais changé de sujet. Elle n'avait pas insisté, mais je savais qu'elle n'était pas dupe.
Je n'étais pas guérie. J'étais simplement devenue experte à le cacher, ce qui, à dix-neuf ans, ressemble suffisamment à de la guérison pour tromper tout le monde, moi la première.
C'est dans cet état, un soir de janvier, que mon père est entré dans ma chambre sans frapper d'abord, ce qui n'était pas inhabituel, sauf que cette fois, il a refermé la porte derrière lui avant même de dire un mot, ce qu'il ne faisait jamais. D'ordinaire, il la laissait entrouverte, par habitude, par ce besoin de garder un œil sur la maison même en pleine conversation. Ce détail, aussi minime fût-il, m'a alertée avant même qu'il n'ouvre la bouche.
« Il faut qu'on parle de ton grand-père. »
« Qu'est-ce qu'il a ? »
« Il va mourir, Inès. Dans les prochaines semaines. Peut-être les prochains jours. »
Je me suis redressée sur mon lit, mes cahiers de droit civil glissant au sol sans que je m'en soucie, la couverture froissée sous mes jambes repliées.
« Et il y a autre chose, » a-t-il ajouté, et sa voix s'est brisée sur ce mot, autre chose, comme s'il portait un poids qu'il n'arrivait plus à soulever seul. « J'ai besoin que tu m'aides. Vraiment besoin. »
« Papa, tu me fais peur. »
Il s'est assis au bord de mon lit et il m'a tout raconté, d'un trait, comme s'il craignait de perdre son courage s'il s'arrêtait en chemin. La promesse faite à Grigori Volkov trente ans plus tôt, scellée par une poignée de main dans un bureau qui n'existait probablement plus. Le prêt qui avait sauvé l'entreprise familiale d'une faillite dont je n'avais jamais entendu parler. La clause, jamais activée jusque-là, qui liait l'honneur des deux familles à une union par le mariage, si l'une des deux venait un jour à en avoir besoin.
« Le conseil vote dans six semaines, » a-t-il dit, les mains posées bien à plat sur ses genoux, immobiles, comme s'il craignait qu'elles ne le trahissent s'il les laissait bouger. « Sans le soutien de Grigori, je perds. Pas seulement le poste, Inès. J'ai... » Il a hésité, et cette hésitation-là m'a alarmée plus que tout le reste. « J'ai emprunté contre la maison, il y a deux ans, pour sauver l'usine d'une fermeture. Si je perds ma place, la banque récupère tout. La maison. Tes études. Tout. »
« Tu ne m'as jamais dit ça. »
« Je ne voulais pas que tu t'inquiètes. »
« Et maintenant tu veux que je t'épouse à un inconnu pour réparer ce que tu as caché pendant deux ans ? »
« Ce n'est pas ce que je... »
« C'est exactement ce que c'est, papa. »
Il n'a pas nié. C'est ce silence, plus que n'importe quel argument, qui m'a fait comprendre l'ampleur réelle de ce qu'il me demandait, bien mieux que n'importe quel discours n'aurait pu le faire.
« Il y a forcément une autre solution, » ai-je dit, cherchant désespérément une porte de sortie, n'importe laquelle. « Un autre investisseur. Un délai. N'importe quoi. »
« J'ai tout essayé, Inès. Six mois que j'essaie, en silence, pour ne pas t'inquiéter justement. Il ne reste que ça. »
« Et si je dis non ? »
Ma mère est apparue dans l'embrasure de la porte à ce moment précis, comme si elle attendait cette question depuis le couloir, les yeux rouges, un torchon de cuisine encore serré entre ses mains, les phalanges blanchies par la pression.
« Si tu dis non, » a dit mon père, sa voix à peine audible, presque étranglée, « on perd la maison dans laquelle tu as grandi. Ta mère devra vivre chez sa sœur, à Rennes. Moi, je ne sais même pas où j'irai. Et l'entreprise que ton grand-père a bâtie de ses mains disparaîtra avec mon nom dessus, publiquement, dans tous les journaux économiques du pays. »
« Combien de temps j'aurais ? Ce mariage. »
« Un an. Peut-être deux. Une annulation discrète ensuite. Personne n'en saura jamais rien, je te le promets. »
J'ai regardé ma mère, cherchant sur son visage un signe, n'importe lequel, qui m'indiquerait quoi faire. Elle a juste hoché la tête, à peine, un mouvement presque imperceptible, mais qui voulait tout dire : elle ne me forçait à rien, mais elle avait déjà accepté, dans son cœur de mère fatiguée, que je dise oui, parce qu'elle non plus ne voyait pas d'autre issue.
« Je veux voir les papiers, » ai-je dit finalement, ma voix plus ferme que je ne l'aurais cru possible quelques minutes plus tôt. « Tous les papiers. Avant de décider quoi que ce soit. »
Mon père a hoché la tête, soulagé, trop soulagé, ce qui m'a confirmé que ma réponse, dans son esprit à lui, était déjà acquise depuis le tout début de cette conversation, bien avant qu'il ne franchisse le seuil de ma chambre.
« Grigori nous donne une semaine, » a-t-il ajouté, en se levant, son dos craquant légèrement, ce dos qui me semblait soudain plus voûté que d'habitude. « Pas plus. »
Une semaine. J'ai regardé le calendrier accroché au-dessus de mon bureau, les jours qui restaient avant mon prochain partiel, avant ce qui aurait dû être ma vie normale et tranquille d'étudiante en droit, et j'ai compris, avec cette même lucidité glaçante qui m'avait accompagnée dans ce parking sous la pluie deux mois plus tôt, que cette semaine-là allait décider de tout le reste, bien au-delà de ce que mon père pouvait lui-même imaginer.
Je ne savais pas encore à quel point j'avais raison. Je ne savais pas encore que cette semaine allait m'entraîner bien plus loin que je ne l'imaginais, jusqu'à un pays que je ne connaissais pas, dans une maison que je n'avais jamais vue, face à un homme dont je n'avais qu'une photo en noir et blanc pour toute idée.
POV Inès« Notre quoi ? »Ma voix porte plus loin que je ne le voudrais. Deux clientes près de la vitrine interrompent leur conversation. Léa, derrière la machine à café, suspend son geste, la cafetière à moitié remplie, le regard braqué sur nous.« Notre divorce, » répète Ruslan, comme si la chose allait de soi, comme si sept années de silence n'avaient jamais existé. « Il n'a jamais été finalisé. »« C'est faux. Nos avocats ont réglé ça il y a sept ans. J'ai les papiers quelque part. »« Vous avez des papiers d'annulation entamée. Pas de dissolution actée. Il y a une nuance juridique, et cette nuance vient de m'exploser à la figure lundi dernier. »Il pose son porte-document sur le comptoir, entre une tasse encore fumante et le panier de croissants, et l'ouvre sans attendre mon accord. Des feuillets reliés par un trombone. Une date de dépôt, sept ans plus tôt. Une série de tampons administratifs qui s'arrêtent net à mi-parcours.« Regardez vous-même. »Je ne veux pas regarder. Je re
POV Inès« L'annulation prendra quelques semaines, » a dit Maître Dubreuil, trois jours après mon retour, feuilletant un dossier qu'il n'avait pas pris la peine de préparer avant mon arrivée. « Une simple formalité, vu la brièveté de l'union. »« Une simple formalité, » ai-je répété, sans trop savoir si je devais en rire ou m'en offusquer.« Le côté russe s'en charge également de leur côté. Le grand-père a insisté pour que tout soit réglé avant... » Il s'est interrompu, cherchant ses mots.« Avant qu'il ne meure. »« Voilà. » Il a refermé le dossier. « Vous n'aurez plus qu'à signer les derniers papiers quand ils arriveront. »« Et l'autre fils ? » ai-je demandé, sans trop savoir pourquoi cette question m'était venue, un vague souvenir de ce nom, Andreï, murmuré par une gouvernante glaciale. « Il compte pour quelque chose, dans tout ça ? »Maître Dubreuil a levé les yeux de son dossier, une fraction de seconde d'hésitation qui ne m'a pas échappé. « Je ne suis pas en mesure de discuter
POV InèsLa voiture s'est arrêtée devant un mur de pierre si haut que je n'en voyais pas le sommet depuis la banquette arrière. Des sapins montaient la garde de chaque côté de la grille qui s'est ouverte sans que personne n'intervienne, comme actionnée par une présence invisible, et j'ai senti mon estomac se nouer un peu plus à chaque mètre parcouru sur l'allée gravillonnée.Une femme d'une soixantaine d'années m'attendait sur le perron, le chignon si strict qu'il semblait tirer la peau de son visage vers l'arrière. Elle m'a toisée de haut en bas avant même que je ne descende complètement de la voiture.« Vous êtes en retard, » a-t-elle dit, en guise de bonjour, dans un anglais rocailleux.« Le vol avait du retard, pas moi. »Elle n'a pas relevé, se contentant de tourner les talons pour me précéder à l'intérieur, ses chaussures claquant sur le marbre du hall avec un bruit sec qui résonnait jusque dans les hauteurs du plafond.« Monsieur Volkov a été retenu, » a-t-elle annoncé, sans qu
POV Inès« Ton grand-père a construit cette entreprise à partir de rien, » a répété mon père, deux jours après notre conversation dans ma chambre, alors que nous étions assis face à face dans son bureau, une pièce où je n'entrais jamais d'habitude, réservée à ses coups de fil professionnels et à ses dossiers empilés. « Ce qu'il n'a jamais dit publiquement, c'est qu'il y a trente ans, un homme l'a sauvé d'une faillite qui aurait tout emporté. Grigori Volkov. »Le nom sonnait dur dans sa bouche, presque menaçant, une sonorité étrangère qui ne collait pas avec le reste de la phrase.« Et son petit-fils s'appelle Ruslan, » ai-je dit, pour lui montrer que je n'avais rien oublié de notre précédente conversation, que je n'étais pas venue ici les mains vides.« Ruslan, oui. L'héritier désigné du groupe. » Mon père a fait glisser une enveloppe kraft vers moi, à travers le bureau. « Voici ce qu'ils proposent. »Je l'ai ouverte devant lui, refusant d'attendre d'être seule dans ma chambre pour dé












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