LOGINLe train de Montréal partait à sept heures du matin.
Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en &ea
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
— La chambre 10333 est au dixième étage, n'est-ce pas ?C'était Albert Brien qui venait de poser cette question au garçon d'ascenseur du Château Frontenac. Il avait emprunté la serviette de Rousseau — en cuir brun, initiales dorées, l'air d'un homme d'affaires sérieux — et l'avait ouverte pour y glisser des liasses de billets de mille dollars et d'autres de plus grosses dénominations.— Oui, monsieur, répondit le garçon.La cage s'arrêta au dixième et le détective en sortit.Ce fut Nina Malta elle-même qui lui ouvrit la porte.— Monsieur... ?— Je suis l'associé du courtier Rousseau.— Entrez.La femme ajouta, hôtesse accomplie :— Donnez-moi votre chapeau.Brien s'assit dans un fauteuil de velours bordeaux et posa la serviette sur ses genoux. La chambre
Brien raconta tout au chef.Méline Savard et Gypsie Savern étaient une seule et unique personne. La fille du multimillionnaire mort s'était enfuie jusqu'à Lorette pour vivre soixante jours de liberté sous un nom d'emprunt — et ce soir des bandits l'avaient enlevée sur une route forestière à cinq milles du Lac Bleu.Le chef écouta sans l'interrompre. Quand Brien eut fini, il dit :— Ainsi les craintes du secrétaire étaient justifiées.— Oui.— Alors, Brien, ne perdez pas une minute. Retrouvez-moi cette fille.— J'y compte bien, patron. Mais j'ai besoin d'un renseignement d'abord. Les titres des actions — comment se présentent-ils ?— Ce sont des actions au porteur qui se négocient couramment à la Bourse. N'importe quel inconnu peut les échanger pour de l'argent comptant.&mdash