LOGINMontréal, 1944. Dans la maison des Joyal, quelqu'un veut hériter. Jeannine Joyal consulte en secret un aliéniste pour sa sœur Emma — riche paralytique convaincue que sa famille veut la tuer. Le médecin la rassure. Il viendra l'examiner le lendemain. Il n'en aura pas le temps. Cette nuit-là, une surdose de morphine faillit emporter Emma. Un poignard finit le travail. Les suspects sont nombreux — le frère coureur, le père sénile, la sœur dévouée — mais le détective Albert Brien a les yeux fixés sur un seul homme : Irénée Paiement, le fiancé admirable. Celui en qui Emma avait confiance. Celui que tout le monde trouvait irréprochable. Trop irréprochable. Une vieille photo, une loupe, et des empreintes digitales vieilles de dix ans suffiront à Brien pour démolir l'imposture — et révéler derrière le masque du saint un assassin de sang-froid qui porte deux visages depuis une décennie. MORPHINE ET POIGNARD — un polar noir signé YZAK, dans la grande tradition du roman criminel canadien-français.
View MoreLe tramway de Westmount sentait la laine mouillée et le tabac froid.
Jeannine Joyal s'y était glissée sans bruit, son petit chien mandchou Fripon serré contre elle, et depuis dix minutes elle regardait défiler les façades grises du boulevard sans vraiment les voir. Elle avait souri au wattman. Elle avait payé son ticket. Elle avait fait tout ce qu'on fait quand on ne veut pas qu'on se souvienne de vous.
Personne ne devait savoir où elle allait.
Surtout pas Emma.
Si sa sœur avait envoyé le chauffeur de la famille — et Emma en était tout à fait capable —, l'homme aurait rapporté chaque détail du trajet avec la précision zélée d'un informateur. Alors Jeannine avait pris le tram. Comme une fille ordinaire. Comme une fille qui n'a pas de sœur paralysée à la maison qui la surveille, la juge et l'accuse de vouloir l'assassiner deux ou trois fois par semaine.
Elle changea de ligne au coin d'Ontario et Frontenac. Le circuit Hochelaga. Elle monta.
— Vous me descendez à l'Hôpital Saint-Jean de Dieu, monsieur ?
— Certainement, mademoiselle. Je vous le dirai quand nous y serons.
Quand les grands édifices apparurent dans le lointain — immenses, gris, indifférents au monde —, Jeannine frissonna malgré elle. La plus grande ville de fous au Canada. Que d'existences brisées derrière ces murs. Que de cris étouffés, de douleurs sans nom, de raisons parties en fumée.
Sa conscience lui fit mal.
Pourquoi venait-elle ici ? Sa sœur n'était peut-être pas folle. Peut-être seulement blessée, enragée, malheureuse. Peut-être que la paralysie avait simplement fini par lui ronger l'âme autant que le corps.
Peut-être.
Mais peut-être que non.
Une religieuse avançait dans l'allée principale, les mains croisées, le regard posé sur le gravier bien entretenu.
— Ma sœur, par où faut-il passer pour voir le docteur Eugène Camirand ?
La nonne leva les yeux. Elle regarda Jeannine longuement — de ce regard particulier qu'ont les gens habitués à distinguer les visiteurs des patients.
— Par la petite porte de côté, dit-elle enfin.
Un homme en manches de chemise ouvrit. Joues creuses, yeux vifs, sourire en biais.
— Le docteur Camirand, dit Jeannine.
— De la part de qui ?
— Jeannine Joyal.
— De Westmount, ajouta-t-elle, parce que l'adresse impressionnait encore, dans ce quartier-là.
L'homme sourit franchement.
— WESTMOUNT. Les millionnaires. Donnez-moi cinq piastres, mamzelle, et je vous fais entrer tout de suite chez le docteur.
Jeannine se figea. Un fou. Je suis en face d'un fou. Elle ouvrit quand même sa sacoche. Elle lui tendit le billet. L'aliéné le baisa avec extase.
— Ça va être court en maudit, je vous l'assure, mamzelle.
Ce ne fut pas long.
Le docteur Camirand était un homme que son métier avait marqué. Des années à côtoyer la démence, ça laisse des traces sur un visage — quelque chose d'hagard dans le regard, une façon de vous fixer qui dure une seconde de trop. Il accueillit Jeannine dans un bureau encombré de dossiers, soupira en se laissant tomber dans son fauteuil et dit :
— Je ne vais plus beaucoup dans le monde. Je suis trop vieux. Que désirez-vous de moi ?
— Une consultation.
Il la fixa. Exactement comme la religieuse l'avait fait dehors.
— Vous êtes malade ?
— Non. Pas pour moi.
Fripon aboya une fois, sec, puis se tut.
— Pour qui, alors ?
— Vous avez connu ma sœur Emma ?
— Mais oui.
— Alors vous savez ce qui lui est arrivé, il y a deux ans.
— Non, racontez.
Jeannine soupira. Elle raconta. Un soir de brume, Emma au volant, Irénée Paiement — le fiancé — et son frère Henri sur la banquette arrière avec Aline Maranda, la danseuse du DEMI-LUNE. L'accident bête et effroyable. Aline tuée par des éclats de verre. Emma, la colonne vertébrale fracassée, paralysée pour la vie. Henri et Paiement sans une égratignure. Et leur mère, qui adorait Emma plus que tout, morte de chagrin quelques semaines plus tard en lui laissant toute la fortune.
Camirand écouta sans bouger.
— Et les autres membres de la famille demeurent avec elle ?
— Mon père Emmanuel. Mon frère Henri. Irénée Paiement, qui est toujours son fiancé — ils ne peuvent pas se marier à cause de son infirmité, mais il lui consacre sa vie. Et moi.
Le médecin réfléchit.
— Votre père ?
— Depuis la mort de maman, il n'a plus toute sa tête à lui.
— Et votre frère Henri ?
Jeannine hésita.
— Je n'aime pas parler contre mon frère...
— À votre confesseur, dit Camirand sans sourire, il faut tout dire. À l'aliéniste aussi, si vous voulez un bon verdict.
— Mon frère est un irresponsable. Un viveur. Aline Maranda n'était pas seulement sa petite amie. C'était sa maîtresse.
— Je vois. Donc la maisonnée se compose d'Emma, votre père, votre frère, Paiement, et vous.
— Oui.
Le docteur joignit les mains.
— En somme, vous croyez que votre sœur souffre d'une manie aiguë de persécution.
— Elle a la lubie du meurtre. Deux ou trois fois par semaine elle fait venir notre notaire pour modifier son testament. Hier encore elle nous a annoncé qu'elle nous déshéritait tous. Car ainsi, dit-elle, vous n'aurez plus d'intérêt à me tuer.
Le silence s'installa dans le bureau. Dehors, quelqu'un criait — un cri long, sans raison, qui s'éteignit seul.
Ce fut Jeannine qui reprit la parole.
— Je ne veux pas qu'elle soit enfermée ici. Ce serait trop horrible.
— Mais que voulez-vous, alors ?
— Ne pourriez-vous pas venir chez nous sans en avoir l'air ? L'examiner, lui parler. Sans qu'elle sache que c'est une consultation.
Camirand hésita une longue seconde.
— Oui. Je pourrais faire cela.
— Aujourd'hui ?
— Non. Demain.
— Dans l'après-midi, alors ?
— C'est ça.
Jeannine se pencha légèrement en avant. Sa voix, quand elle parla, avait perdu toute assurance.
— Vous me promettez, docteur... de ne pas l'enfermer ?
Le médecin la regarda. Dans ses yeux — ces yeux trop habitués aux cas désespérés — quelque chose se radoucit.
— Oui, ma pauvre petite. Je vous le promets.
Dans le tramway du retour, Fripon dormait sur ses genoux.
Jeannine regardait Montréal défiler derrière la vitre sale.
Elle avait fait ce qu'elle pouvait.
Elle espérait que ce serait assez.
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
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