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CHAPITRE 12

St Gaudens 2018

TGI lundi après-midi.

Dès la première heure lundi matin, le procureur Séverac avait appelé Damien. Ils avaient convenu d’une rencontre de travail l’après-midi même, pour décider de l’orientation à donner à cette enquête. Les éléments du matin étaient plus qu’encourageants. Au cours de la journée, le bel optimisme ne fit que s’effriter !

Damien arriva à seize heures précises, comme prévu.

– Bonjour, monsieur le procureur, merci de me recevoir.

– Bonjour, capitaine, il n’y a pas de quoi. Tout d’abord, félicitations pour notre affaire, ça avance bien.

– C’est justement ce qui m’emmène, vous vous en doutez (sans le vouloir, il tournait autour du pot pour retarder l’explication). Suite à notre conversation de ce matin, je suis allé voir Leds à l’IML de St Gaudens. J’ai à porter à votre connaissance deux évolutions majeures dans notre enquête. Il s’avère que je dois…

– Détendez-vous Sergent, oubliez le verbiage ampoulé. 

Le magistrat affichait une bonne trentaine d’années de plus au compteur que Damien. Le policier avait un grand respect pour lui. Il aimait le côté force pas si tranquille de ce personnage rondouillard. Le procureur Séverac était un paradoxe ambulant : l’image qu’il véhiculait, faite de bonhomie et de jovialité, contrastait avec la finesse de son intelligence et son caractère incisif.

– D’accord, monsieur. Deux nouveautés, donc, la première, qui n’est pas une surprise, c’est la confirmation qu’Irina Kolienko était bien enceinte d’environ trois mois. La deuxième est bien plus gênante : Alexis Vasseur ne l’a pas tuée…

Le magistrat se cala en arrière sur son fauteuil. Un pli soucieux apparut sur son front.

– Comment ? J’ai bien entendu ? Vous étiez pourtant parfaitement affirmatif.

La bonhomie s’était voilée, les traits s’étaient un peu durcis, mais il ne montra pas d’animosité ni de déception au jeune capitaine.

– Oui, et je le suis toujours. Vasseur a bien tiré sur Irina Kolienko, tout l’accable. Traces de poudre, empreintes dans l’arme…

– Et une balle dans la tête, si j’ai bien compris... Allez au fait.

Le magistrat était devenu moins affable, un soupçon désagréable avait presque teinté son discours.

– C’est tout à fait ça. Pour être précis, monsieur Vasseur a tiré sur le cadavre de mademoiselle Kolienko.

En prononçant la fin de la phrase, il songea au « mademoiselle », qui devait être rayé du langage administratif. Pensée bien vite balayée par le fait que la demoiselle en question ne viendrait pas s’en plaindre... Il se focalisa de nouveau sur le sujet. Le magistrat se tordait la bouche, tout en mordillant sa lèvre inférieure, signe chez lui d’intense concentration.

– Cause de la mort ?

– Dose massive de Xy... la...si...nium, pour plus de précisions, j’aurai le rapport de Leds dans la soirée

– C’est quoi ce Xylasinium ?

– Un anesthésiant vétérinaire.

– Suicide ?

– Assassinat !

De longues secondes s’écoulèrent avant que le proc ne continue.

– Certitude ?

– Cent pour cent. Nous avons fouillé toute la caravane, pas de trace de Xyla... machin. D’après Leds, on s’en sert pour l’anesthésie de gros animaux, c’est un médicament de la classe des barbituriques. À forte dose, on pratique des euthanasies avec. Il a trouvé une trace d’injection. Toujours d’après lui, la personne qui a fait l’intraveineuse n’est pas un ou une novice : l’inoculation a été opérée dans une veine du bras, à la lisière d’une cicatrice de nécrose ancienne. Il a trouvé aussi des traces de piqûres récentes. Il semble que la victime avait repris ses habitudes de toxico régulière... malgré la grossesse.

– D’où le fait de savoir-faire des injections ! Bon, reprenez tout en détail avec ce nouvel éclairage... euh attendez capitaine, le fait que la victime n’ait pas ce fameux Xylo... comment dites-vous déjà ?

– Xyla… sinium.

Il nota le mot sur un papier coincé dans le pli de son sous main.

– Merci, donc le fait qu’elle n’ait pas ce fameux... produit dans la caravane ne prouve rien. Elle pouvait avoir une seringue prête et se l’injecter. Vous me dites que la victime avait des traces récentes de piqures, comment peut-il affirmer que ce n’est pas cette toxico qui s’est piquée elle-même ? Vous avez bien trouvé la seringue ?

Damien afficha alors un sourire un peu gêné,

– Oui, elle était sous la banquette, mais madem... Irina Kolienko avait une entorse au pouce droit, elle portait une orthèse. L’injection a été pratiquée dans le bras gauche... 

 

Le capitaine relata l’expérience faite le matin même à l’IML. Leds lui avait mis une orthèse similaire qu’il était allé se procurer à la pharmacie de l’hôpital. Ils avaient testé plusieurs possibilités, ils en étaient arrivés à la conclusion unanime qu’ainsi appareillée, il lui était impossible de s’auto administrer une intraveineuse. Le capitaine, après avoir reproduit l’expérience devant le magistrat, ajouta en guise de conclusion :

 

– Pour se faire une auto injection, assurément, la victime l’aurait fait de sa main valide, donc impossible dans le bras gauche.

– Elle a très bien pu s’enlever l’orthèse le temps de l’injection et la remettre juste après…

– D’après le légiste, non. Ce genre de produit cause une mort quasi instantanée. L’orthèse était bien positionnée et bien fixée. Elle n’en aurait pas eu le temps. Nous avons imaginé un scénario plausible avec Leds : la victime était déjà dans les vapes à cause du cocktail médicaments vodka qu’elle avait pris. On a deux possibilités. Soit elle connaissait l’assassin, il pourrait être alors son fournisseur de came et il lui aurait proposé un shoot. Ou alors, elle était complètement stone et n’importe qui aurait pu lui faire l’intraveineuse... Dans les deux cas, l’assassin s’assied à côté d’elle. Comme la banquette est courte, la victime est serrée contre le mur du fond, avec la table devant elle. Le bras gauche est posé sur la table. L’assassin lui fait l’injection dans le bras le plus proche ; le gauche. Puis il s’en va. Irina Kolienko pousse son dernier soupir. Quelques instants plus tard, Alexis Vasseur, entre dans la caravane. Elle est affalée sur la table, il lui lève la tête, constate qu’elle est, pour lui, complètement shootée. Il est debout face à elle. Il lui tire une balle dans l’œil, ce que nous confirme la trajectoire descendante de la balle. Il lâche la victime qui part en arrière, les bras levés. Il nettoie l’arme puisqu’on sait qu’il n’avait pas de gants, jette le pistolet à côté de sa tête et s’en va avant l’arrivée de l’intendant.

– C’est en effet convaincant. Reste à trouver qui ? Et le mobile... Mais Mr Vasseur aurait très bien pu lui faire lui-même la piqûre ?

– C’est aussi ce que l’on s’est demandé avec Leds, mais, même si Mr Vasseur n’est pas très haut de plafond, une injection mortelle suivie d’une balle dans la tête, ça ne rime à rien.

– Effectivement, en le disant, j’ai aussi pensé que c’était incongru. Alors pour la suite, capitaine, fort de cet éclairage, je vous propose de reprendre toute la procédure. Cherchez qui a pu faire cette injection, commencez peut-être par trouver qui gère la pharmacie…

Damien émit un petit hum !  de circonstance, associé à une ébauche de sourire, l’air de dire « tu ne vas tout de même pas m’apprendre mon boulot » . Il reprit :

– Frédéric Biakry et Sandrine Martin sont en ce moment même au cirque, à sa recherche.

– Capitaine, faites attention, les médias toulousains commencent à s’intéresser à notre petite ville. Il ne faut pas que l’on se loupe sur ce coup ! Pour l’instant pas de com, rien sur l’injection fatale. On a un coupable avec Vasseur, on s’y tient ! Moins il y a de mystères, moins les journalistes vont s’y intéresser. On continue sans allumer les projecteurs. Dès que ça va se savoir, les médias nationaux vont s’en mêler, et alors, sans mauvais jeu de mots, le grand cirque va commencer.

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