LOGINDorianLa bijouterie Van Cleef & Arpels occupe tout un étage d'un immeuble haussmannien dont la façade de pierre blanche semble avoir été sculptée par des anges atteints de folie douce, et chaque fois que j'en franchis le seuil monumental gardé par des portes de bronze massif qui pèsent plus lourd que la conscience de mes péchés accumulés, je ressens cette même impression étrange de pénétrer dans un sanctuaire où les dieux anciens auraient choisi de fondre leurs larmes pour en faire des joyaux destinés à orner les poitrines et les doigts des mortels assez fortunés ou assez fous pour croire que la beauté peut s'acheter avec de l'or et des promesses.Aujourd'hui, pourtant, cette impression familière est teint&
Madame Rosenthal s'éclaircit la gorge avec une discrétion toute professionnelle, nous rappelant que nous ne sommes pas seuls, que le monde continue de tourner autour de nous malgré notre conviction intime d'en être devenus le centre névralgique, et je recule à contrecœur, les doigts encore frémissants du contact de sa peau tiède contre la mienne, les lèvres encore humides de ce baiser avorté qui n'attend qu'un moment de solitude pour éclore enfin dans toute sa splendeur sauvage et désespérée.— Reste, dit Mia soudainement, et sa voix est ferme, décidée, celle d'une future dame du manoir qui apprend chaque jour un peu plus à commander plutôt qu'à obéir, à prendre plutôt qu'à recevoir, à exiger plutôt qu'à espérer
Je ne réponds pas, parce que les mots me manquent, parce que mon reflet dans les miroirs me coupe le souffle, parce que je vois dans cette robe blanche non pas la femme que je suis mais la femme que je pourrais devenir si j'acceptais de me laisser transformer par l'amour de Dorian, par la puissance de son nom, par le poids écrasant des siècles qui pèsent sur ses épaules et qu'il voudrait maintenant partager avec moi comme on partage un fardeau trop lourd pour être porté seul jusqu'à la fin du chemin.Et puis la porte s'ouvre, et il entre, et tout bascule.---DorianL'atelier de Madame Rosenthal est un endroit que je n'aurais jamais imaginé visiter un jour, un territoire féminin par excellence où les hommes de ma condition ne pénètrent qu'avec la pl
MiaLe salon de couture est une explosion de soie, de dentelle et de tulle, un océan de blancheur qui moutonne sur les fauteuils, s'étale sur les mannequins de bois, cascade depuis les étagères jusqu'au sol dans un froissement continu qui ressemble au murmure de centaines de femmes invisibles venues chuchoter leurs vœux de bonheur à la future mariée que je suis devenue presque sans m'en rendre compte, comme si le destin m'avait poussée doucement mais inexorablement vers cet instant précis où je me tiens debout sur une estrade circulaire, entourée de miroirs qui me renvoient mon image sous tous les angles possibles, multipliant à l'infini cette version de moi-même que je ne reconnais pas encore tout à fait, cette Mia vêtue de blanc qui ressemble à une étrangère surgie d'un conte de fées dont j'aurais oublié d'écrire la fin avant même d'en avoir commencé la première ligne.Madame Rosenthal tourne autour de moi comme un oiseau affairé, ses mains chargées d'épingles brillantes qui scintil
MiaDeux nuits plus tard, on frappe à notre porte.Le bruit est sourd, insistant. Trois coups rapides. Puis un silence. Puis trois autres.Il est tard. Dorian est dans son bureau, comme souvent ces derniers jours, à étudier des cartes, à lire des rapports, à préparer ce qui vient. Je suis dans la chambre, allongée sur le lit, un livre à la main. Mais je ne lis pas. J'écoute. J'attends.— Mia ?— Kael ?Il entre. Il a l'air grave. Son visage est pâle, plus pâle que d'habitude. Il tient sa canne si fort que ses jointures sont blanches.— Il faut que tu voies ça, dit-il.— Quoi ?— Suis-moi.Il ne m'en dit pas plus. Je me lève. Je passe une robe de chambre. Mes pieds nus sur les dalles froides. Je le suis dans le couloir. Les bougies vacillent, projetant des ombres dansantes sur les mur
MiaLes jours suivants, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre.Dans le manoir, les serviteurs me regardent différemment. Leurs yeux ne sont plus les mêmes. Il y a plus de respect, c'est vrai. Mais aussi plus de distance. Je ne suis plus seulement la protégée du seigneur, la petite humaine fragile qu'il faut protéger. Je suis sa future femme. La dame de ces lieux. Celle qui, un jour, portera peut-être son héritier.Certains s'approchent pour me féliciter. Leurs sourires sont sincères ou forcés, je ne sais pas toujours faire la différence. D'autres restent à distance, comme si j'étais devenue une étrangère. J'apprends à reconnaître les alliés des résignés. Les amis des courtisans.Gregor, lui, est aux anges. Il a sorti les bonnes bouteilles, les nappes en dentelle, la vaisselle
MiaLa forêt est sombre. Les branches s'entrelacent au-dessus de nos têtes, filtrant la lumière du soleil couchant. Le silence n'est troublé que par nos pas et le battement de mon cœur.Je marche vite. Trop vite. Kael a du mal à m
Kael baisse son épée. Il me lance un regard, un avertissement silencieux. Puis il sort de la cour sans se retourner.Le silence retombe.Dorian ne bouge pas. Il reste là, immobile, ses poings serrés le long du corps.— Qu'est-ce que tu fais ? je demande.— Moi ? C'est toi que je devrais interroger.
MiaLiliana ne part pas le lendemain.Ni le surlendemain.Elle trouve des excuses. Des alliances à approfondir. Des stratégies à affiner. Des informations à partager. Chaque jour, elle repousse son départ d'une nuit, et chaque soir, elle est à la table du dîner, ses yeux noirs posés sur Dorian avec
Ses mains déchirent presque mes vêtements. Les miens font de même. Nos peaux se touchent. Nos souffles se mêlent.— Je vais te faire l'amour toute la nuit, murmure-t-il. Jusqu'à ce que tu oublies son nom. Jusqu'à ce qu'il n'y ait p







